Ignorance rationnelle

Extrait du livre: On n’as pas les gouvernements qu’on mérite, Jean Luc Migué

Introduisons dès maintenant un concept central de la théorie économique de la politique : l'ignorance rationnelle .

Lorsqu'un individu achète une voiture, les deux conditions à l'adoption du choix rationnel sont remplies : le choix individuel est décisif et l'enjeu personnel est grand.

Son intérêt de consommateur est de choisir la voiture qui lui convient le mieux. La prudence et le plus grand soin s'imposent à lui. Il acquerra rationnellement l'information optimale. Supposé maintenant que la marque de voiture qu'il conduira soit déterminée, non par son choix particulier, mais par la majorité.

L'enjeu pour lui reste aussi grand, mais son pouvoir sur les caractéristiques de la voiture qu'il obtiendra devient pratiquement nul. Il perd tout intérêt à acquérir l'information pertinente à l'achat.

Il s'ensuit souvent qu'une large fraction de la population ne saura jamais qu'une institution ou une mesure législative lui inflige des dommages réels.

Dans l'impossibilité d'acquérir toute l'information nécessaire à la vie en société, les gens retiendront l'information transmise par les opinions et les comportements de leurs voisins, l'information publique pour ainsi dire. La réputation des produits et, d'une façon encore plus directe, le langage politiquement correct, reposent souvent sur cet instinct grégaire.

La grande diffusion d'une information devient souvent aux yeux des gens le gage de sa validité. En empruntant cette voie facile, les gens ne font pas qu'économiser leur temps et leurs efforts ; ils acquièrent une bonne réputation. Ils n'hésiteront souvent pas à falsifier leurs profondes préférences pour faire comme les autres et se faire accepter.

Dans un monde politisé, nous devenons spontanément conformistes, «suiveux».

Comme le veut le dicton, quand tout le monde pense de la même façon,
personne ne pense beaucoup
.

Pourquoi, demandera-t-on, les peuples se tournent-ils invariablement vers l'État pour régler des problèmes que les gouvernements ne font traditionnellement qu'empirer.

Dans un régime de scrutin majoritaire, la plupart des votants choisiront de ne pas investir le temps, l'argent et l'énergie requis pour poser un vote éclairé. Le processus qui mène aux décisions politiques n'est pas gratuit.

La démocratie représentative plutôt que directe, par laquelle on délègue à des élus le soin de prendre les décisions à notre place, est née justement du souci d'économiser les frais de l'action politique.

Les votants réalisent que leur vote n'est jamais décisif sur l'issue politique dans un scrutin majoritaire. Et de toute façon, le bénéfice qui en résulterait est de nature collective plutôt que personnel ; il profite aux voisins autant qu'à soi-même. Chacun se dit que l'issue d'une élection n'est aucunement liée au fait que son vote soit éclairé ou pas. Il restera donc rationnellement ignorant de l'impact sur lui et sur la société d'une mesure gouvernementale particulière comme de l'ensemble de la plate-forme des partis.

Le citoyen moyen est mieux informé sur la performance de la voiture qu'il achète que sur les quotas d'importation de voitures japonaises. D'une façon générale, il s'adonnera peu à l'activité politique, parce que la « logique de l'action collective » le convainc qu'il ne peut individuellement rien changer aux décisions publiques.

Privés d'une connaissance directe de la substance des politiques, les gens s'en remettront souvent à des critères substituts comme l'idéologie, le charisme des leaders.

Même si au total l'enjeu est grand, les gens votent mal et restent politiquement apathiques.

La logique de l'ignorance rationnelle prédit que la plupart des lecteurs ou spectateurs choisiront de ne pas investir dans la connaissance de la chose publique. Les émissions d'affaires publiques les plus réputées attirent un auditoire infime.

 

Les politiciens sont conscients de cette lacune et concevront leurs politiques pour attirer des votants mal informés.

  1. gravatar

    # by Anonyme - 6 octobre 2011 à 07 h 19

    At least some bloggers can still write. Thank you for this writing