L' État providence, un espace en propriété commune

Extrait du livre: On n’as pas les gouvernements qu’on mérite, Jean Luc Migué

La politique suscite et amplifie les antagonismes, puisque les bénéfices pour l'un entraînent une perte équivalente pour son voisin. Dans un monde politisé, le dicton latin tient rigoureusement : homo homini lupus. Et donc plus l'État étend son emprise, plus les divisions s'intensifient.

Une foire d'empoigne

L'État providence, quand on y regarde de près, n'est guère plus qu'un vaste « espace en propriété commune », où les citoyens sont amenés à siphonner la richesse de leurs voisins. La politique ne fait pas qu'exploiter les antagonismes ; elle les suscite et les alimente. À cette fin, il s'est fait l'instrument de l'implantation de l'État providence, en insérant l'État dans tous les aspects de nos vies... toujours pour notre bien, mais en fait pour gagner les élections.

Contraste flagrant, en matière de fiscalité ou de subventions, la pratique politique s'adonne systématiquement à la discrimination selon l'âge, le statut économique, la catégorie professionnelle, la localisation géographique, les habitudes personnelles (le tabac et l'alcool), et une multitude d'autres caractéristiques devenues objets de préférence ou de discrimination légitime. La suprématie conférée aux « droits collectifs » rationalise cet arbitraire.  En un sens très réel, on peut dire que, dans l'appel persistant au votant médian, à la classe moyenne, la guerre des classes a remplacé la division selon la race ou la région. On oppose les riches aux pauvres, la classe moyenne aux riches, les travailleurs aux patrons.

On idéalise l'exportation de biens et services, mais pas d'emplois. L'entrecroisement de ces multiples coalitions fait qu'on peut réaliser à peu près n'importe quelle finalité politique et poursuivre son intérêt politique le plus bas au nom des plus nobles principes.

Redistributionnisme, coût politique

Par opposition à ce mécanisme, le revenu du Trésor public obtenu par la fiscalité est versé dans un fond général dont les bénéficiaires éventuels ne sont pas spécifiés d'avance. Les sommes accumulées mettent en branle un gigantesque processus de concurrence.

L'entrepreneurship politique est au service du partage de la richesse déjà créée, plutôt qu'en faveur de la création de richesse. Et cette dynamique absorbe de précieuses ressources qui ne servent qu'à déterminer l'identité des gagnants et des perdants. Quiconque visite une capitale nationale peut se rendre compte de l'ampleur de l'industrie du lobbying qui s'y pratique. Comment ne pas déplorer qu'on attire ainsi une large part des individus les plus brillants et les plus éner­giquesÉtat providence - 1 dans une vocation qui génère un produit social négatif?

L'économie ne peut rester prospère et libre si la politique de courses aux rentes se perpétue.

Redistributionnisme, coût économique direct

Plus important encore, en obligeant les propriétaires privés et ceux qui gagnent leur vie honnêtement, c'est-à-dire les producteurs, à subventionner les chercheurs de privilèges, les politiciens, les partis politiques et les fonctionnaires, il y aura moins de producteurs, et plus de parasitisme. En même temps, presque toutes les formes de conduite indésirable: chômage, dépendance, négligence, imprévoyance, incivilité, psychopathie et délinquance atteindront des niveaux accrus. La règle générale qui préside à ce processus, veut que plus un pays est lourdement taxé, plus son taux de croissance est faible, moins il investit et moins sa productivité s'élève.

Démocratie et croissance

À l'intérieur des règles du jeu en place, la seule limite à ce qui se dessine comme une vaste entreprise de confiscation de la richesse réside uniquement dans ses effets déprimants sur la production de richesse. Le poids fiscal et réglementaire qui accompagne l'opération ne peut manquer d'exercer un impact négatif sur les incitations à travailler, à épargner, à investir, à innover, en un mot, à produire la richesse. À la longue, même les gagnants du transfert en viennent à subir des pertes nettes, à mesure que le gâteau à partager se rétrécit ou, au mieux, ralentit sa croissance.

Les chiffres sur la piètre croissance du Québec depuis la Révolution tranquille ne mentent pas. L'écart avec l'Ontario et le reste du Canada grandit sans conteste. Le Québec est engagé depuis près de 40 ans dans un processus de dépérissement prolongé, une sorte de catastrophe qui se déroule au ralenti. Si on le compare à l'Ontario, le Québec a vu sa part des investissements en machinerie et outillage plonger de 74% à 59% depuis 1972. Les compagnies à contrôle étranger, source irremplaçable de technologie et de know-how, ne comptent plus que pour environ 17% du chiffre d'affaires de l'ensemble des sociétés commerciales du Québec, contre 28 % pour le reste du Canada. Le nombre d'État-providence - 2employés des sièges sociaux à Montréal n'atteint plus guère que la moitié de celui de Toronto.

Interventionnisme et croissance dans le monde

La démocratie moderne, en suscitant l'avènement d'une vaste classe de bénéficiaires inactifs de largesses publiques, a eu tendance à miner les droits de propriété et à offrir au politique une multitude d'occasions de pratiquer le redistributionnisme. On peut exprimer cette loi générale d'une autre façon. Le capitalisme repose sur le changement en suscitant de nouveaux produits, de nouvelles technologies et de nouvelles occasions de créer de la richesse. La démocratie, par contre, a plutôt tendance à résister aux changements en suscitant des blocs de privilégiés d'État favorables au statu quo.