Le votant médian

Extrait du livre: On n’as pas les gouvernements qu’on mérite, Jean Luc Migué

Or la règle première de la logique démocratique, formellement énoncée il y a près d'un demi-siècle par Downs (1957), est de répondre aux préférences de la majorité1. C'est d'abord en conférant des bénéfices à la majorité sur le dos d'une minorité que la victoire électorale se gagne en régime de scrutin majoritaire (Buchanan et Tullock, 1962, Buchanan et Congleton, 1998, et Tullock, 1976).

Le premier, pour ne pas dire exclusif, souci de l'homme politique est de gagner la course électorale et donc d'adopter la plate-forme la plus favorable au votant majoritaire, le votant médian. C'est sa façon de gagner sa vie. Comme l'homme d'affaires vis-à-vis des acheteurs, le politicien adoptera les politiques qui lui vaudront la reconnaissance du votant médian.

 

Le politicien gagnera sa vie, en achetant le vote médian

 

La demande de services publics dépend d'abord du fardeau fiscal que chaque votant s'attendra d'assumer à différents niveaux de services. À cet égard, à mesure que la quantité de services s'élève, chacun atteindra un point où il juge que l'addition de service n'en vaut plus le coût. Selon les préférences de chacun, ce niveau variera. À un prix fiscal identique, certains en voudront plus, d'autres moins.

Les individus dotés d'un revenu inférieurs à la moyenne donc des taux d'imposition réduits, opteront pour des services publics gonflés. À la limite, certains individus ne travaillent pas et ne paient pas d'impôt sur le revenu ; c'est le cas de 37 % des individus dans la province de Québec. Ils seront particulièrement portés vers cette option. Donc les gens au revenu inférieur, qui forment presque la majorité, accorderont leur vote au candidat qui propose l'allégement du fardeau fiscal pour eux et son alourdissement pour les revenus moyens supérieurs. Entre autres, c'est en étatisant de vastes pans de l'activité économique et en recourant au financement public qu'on gagne les élections.

Cette conclusion vaut pour l'ensemble des activités publiques. En régime démocratique, le pouvoir politique se gagne au centre gauche.

On a pu calculer qu'au Canada, c'est vers le milieu des années 1970 que le nombre de bénéficiaires nets (qui reçoivent plus en services qu'ils ne paient de taxes) des programmes gouvernementaux a commencé à l'emporter sur le nombre de perdants (qui paient plus de taxes qu'ils n'obtiennent de services).Au Québec, près de 37 % des foyers québécois ne paient aucun impôt sur le revenu.

Ce qui veut dire que pour près de 37 % de la population votante, le prix des services publics a baissé au point de n'avoir plus de signification. Forcément, le fardeau supplémentaire retombe sur les épaules de la classe supérieure de revenu.

On comprend dès lors qu'il s'avère si difficile d'apporter des changements sensibles au régime de santé ou d'éducation en place, de même qu'au régime fiscal qui sert à le financer.

On comprend aussi que par la même logique, les partis politiques convergent vers le centre de l'opinion publique, qu'ils proposent des politiques qui se ressemblent.

Jeu à somme nulle en faveur de la classe moyenne

On peut maintenant dégager de cet exercice une première proposition empirique générale. L'interventionnisme profitera principalement aux gens de la classe moyenne (dans le cas du Québec une classe pauvre), non pas aux défavorisés comme le postule la vision conventionnelle, ni aux riches, comme l'enseigne la tradition marxiste. C'est moins de 10% du budget public qui profite vraiment aux pauvres (Vaillancourt, 1986).

Le théorème de la tendance centrale enseigne que le mécanisme politique donne lieu à des coalitions majoritaires successives de votants ayant pour objet exclusif, non pas d'augmenter la richesse et d'améliorer le bien-être général, mais d'opérer des prélèvements sur l'ensemble de la population pour octroyer des transferts au profit de sous-groupes particuliers, fussent-ils majoritaires. Un jeu à somme nulle. La richesse n'augmente pas ; elle n'est que redistribuée. Du vol légal, en somme.

 

La richesse n'augmente pas; elle n'est que redistribuée.

Du vol légal, en somme.

 

Un homme une voix, combiné à la « liberté d'entrer » dans l'arène politique, implique que toute personne et sa propriété personnelle sont mises à la portée de toutes les autres, et ouvertes au pillage. En ouvrant les couloirs du pouvoir politique à tout le monde, la démocratie fait du pouvoir politique une propriété collective, où personne ne souhaite qu'il soit restreint parce que chacun espère avoir un jour la chance de l'exercer (Tommasi et Ierulli, 1995, et Matsusaka, 1995).

Les fumeurs de ce début de siècle en savent quelque chose, eux qui subissent les foudres de l'hystérie des non-fumeurs devenus majoritaires.

Prédilection pour les programmes de services uniformisés médiocres

Cette grande sensibilité des politiciens aux préférences médianes entraînera la standardisation généralisée, l'uniformisation du service.

La majorité y gagne par la redistribution, mais la plupart de ceux qui la composent, à part le votant médian, restent frustrés loin de leur position optimale. La règle minimise l'insatisfaction.

Contrairement au marché, qui répartit les biens et services entre les consommateurs selon l'intensité de leurs préférences et leur revenu, le mode de répartition privilégié par les pouvoirs publics est l'uniformisation des services. Que, dans la production bureaucratique, le partage se fasse par la file d'attente comme dans les rues de Montréal ou à l'hôpital, qu'elle s'opère par l'assignation de budgets uniformes comme à l'école ou à l'hôpital, l'étatisation s'accompagne invariablement de la standardisation.

Elle supprime ou atténue la variété de quantités et de qualités que le marché susciterait, discrimination fiscale et uniformisation des consommations sont un seul et même phénomène.

C'est ainsi que les partis politiques ont tendance à converger vers des plates-formes qui se ressemblent, au grand scandale des puristes qui s'en formalisent.

La médiocrité est la faveur que le contrôle étatique central doit à la majorité. Elle est inhérente aux règles du jeu.

Tel est le sens du théorème du votant médian auquel font appel de nombreux auteurs pour interpréter les nationalisations et réglementations incorporées aux régimes universels de services, tels l'éducation, la santé, l'assurance-chômage, les pensions de vieillesse, le transport urbain, le service postal, la tarification de l'électricité, du gaz naturel, du téléphone, pour n'en mentionner que quelques-uns.

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    # by JOANNE MARCOTTE - 27 mars 2010 à 13 h 25

    Dites-moi: est-ce que tout ce texte est constitué d'extraits du livre de Migué? J'aimerais m'en rassurer.

  2. gravatar

    # by Un Québec de Droite - 21 juin 2010 à 07 h 15

    Oui, Johanne tous ces commentaires proviennent de son livre.