Le génie québécois, une proie pour les américains

Extrait de : Le génie québécois, une proie pour les Américains, Michel Munger et Olivier Bourque, 1 novembre 2010

Le Québec, troisième plus grand exportateur de génie conseil sur la planète, est peut-être en train de perdre le contrôle sur une expertise reconnue aux mains des Américains.

En moins de deux ans, les géants des États-Unis ont amorcé un mouvement d'acquisitions en sol québécois. Si bien que plusieurs acteurs du milieu s’inquiètent de la situation, a constaté Argent dans son enquête.

Le bal s’est amorcé à l’hiver 2008. C’est à ce moment que la société Aecom, de Los Angeles, a ficelé l'acquisition de la firme montréalaise Tecsult (1300 employés au Québec). Le 24 septembre dernier, elle rappliquait à Montréal en mettant la main sur RSW et ses 550 employés.

Puis, le géant Tetra Tech, lui aussi californien, a annoncé le 5 octobre l'achat de BPR, quatrième plus grand joueur de son secteur avec 1960 employés au Québec. L’annonce est passée presque incognito. La Montréalaise soulignait un «partenariat» dans un communiqué plutôt que son acquisition pure et simple.

Dans les coulisses, l’inquiétude est palpable. Kazimir Olechnowicz, PDG de la firme Cima+, illustre avec éloquence l'appétit vorace des Américains.

«Nous recevons des offres régulièrement, confie-t-il. Des offres beaucoup plus intéressantes que la valeur à laquelle je vends des parts à la relève. Les acheteurs potentiels nous offrent plusieurs fois cette valeur. Il faut résister car nous voulons laisser un héritage à nos jeunes ingénieurs. J'aime mieux avoir moins d'argent dans mon compte bancaire et laisser un héritage.»

Les étrangers ont déjà rôdé autour de SNC-Lavalin, comme l'explique l'ancien PDG Jacques Lamarre. «J'ai déjà été approché dans le passé et pour moi, il n'en était pas question. Je pensais vraiment donner plus de valeur aux actionnaires en restant indépendant. Je pense que nous l'avons prouvé avec la croissance de la société sur le marché.»

M. Lamarre se dit donc confiant que SNC-Lavalin ne connaîtra pas le même sort que des géants industriels comme Alcan et Inco. «Dans une société d'ingénierie, il faut que la direction soit consentante. Je sais que c'est dans la culture de SNC-Lavalin de croître et de se développer. On n'a pas besoin de craindre. Le bureau chef de SNC-Lavalin va demeurer à Montréal.»

Des honoraires qui s’en vont aux États-Unis

À l’heure actuelle, les entreprises maintenant contrôlées par des intérêts américains n’ont pas annoncé de compressions. En génie conseil, les acquisitions servent à bonifier son effectif et à se procurer des clients. Par contre, les honoraires payés par ces clients, notamment les municipalités québécoises, partent directement du côté américain.

À la Ville de Montréal, l'attribution des contrats ne changera pas. Dans une déclaration écrite, la Ville affirme que même si une compagnie change de propriétaire, elle ne «cesse pas pour autant d'être une entreprise établie au Canada».

François Sormany, directeur des communications de l'Union des municipalités du Québec, n'y voit pas de problème non plus. «Il n'y a pas d'impact sur le monde municipal puisqu'il y a déjà amplement de bureaux d'ingénierie qui peuvent répondre aux appels d'offres. De toute façon, nous sommes assujettis à la loi sur l'adjudication des contrats. Il y a des règles précises pour accepter les plus bas soumissionnaires. Ça ne change pas la donne.»

Des soucis

Kazimir Olechnowicz fait une autre lecture de la situation. Il ne cachait pas ses soucis lors d'un passage chez Argent la semaine dernière.

Ce qui dérange M. Olechnowicz se trouve dans la migration des décisions vers la maison-mère après une acquisition. Il en résulte une perte de contrôle. «C’est très dommage, effectivement. Il y en a eu quelques-unes dernièrement (des acquisitions). J'espère que c'est terminé pour un bout de temps».

Prenez l’exemple de Rio Tinto Alcan, n’il y a plus grande décision majeure qui se prend à Montréal, tout provient de l’Australie, remarque qu’on ne peut y faire grand-chose dû à la mondialisation et la globalisation.

C’est au choix des actionnaires de décider de vendre aux étrangers ou de garder la mainmise de leurs entreprises.

Du même souffle, le PDG de Cima+ affiche une dose de confiance pour l’avenir. Il souligne que des sociétés comme Genivar peuvent en contrebalancer l’effet.

«Si toutes les firmes étaient vendues, poursuit-il, je serais inquiet. Je pense que ce qui nous sauve, c'est que nous avons encore plusieurs entreprises dont le siège social est québécois et qui font l'inverse. Elles acquièrent et prennent de l'expansion ailleurs. Ça crée un équilibre.»

Des donneurs d’ouvrage comme Hydro-Québec

M. Olechnowicz ne croit pas que les donneurs d'ouvrage québécois cesseront de confier des mandats aux sociétés sous contrôle américain. Il croit par contre que la priorisation des acteurs locaux a déjà fait ses preuves.

Selon lui, la force du génie conseil au Québec existe «grâce à une entreprise comme Hydro-Québec qui nous a fait confiance, qui a fait de nous des partenaires à long terme».

«C'est le contraire d'une vision qui est de demander les coûts de chaque projet. Quand on devient de vrais partenaires d'affaires, nos clients savent combien valent nos services. On crée une meilleure synergie à long terme», conclut-il.

 

Extrait de: Jacques Lamarre : «Nous perdons du contrôle» , Olivier Bourque et Michel Munger
Argent, 1 novembre 2010

Un des acteurs les plus importants du génie des 20 dernières années, Jacques Lamarre, croit que la vague d’acquisitions des firmes d’ingénierie québécoises par des intérêts américains fait en sorte que l’industrie perd une partie de son contrôle.

 «Quand on perd un bureau chef, on perd de l’influence. C’est toujours quelque chose qui est dommage car une division d’une grande société internationale, ce ne sera jamais un bureau chef. C’est dommage», s’est exprimé M. Lamarre, PDG de SNC-Lavalin entre 1996 et 2009.

«Quand vous avez un bureau chef, vous avez les infrastructures, les prises de décision, les hauts salaires de la société, les contributions aux œuvres de charité. C’est de la richesse. Quand on perd un bureau chef, c’est une perte assez significative», a-t-il poursuivi.

Du même souffle, M. Lamarre affirme qu’il n’est pas inquiet à l’heure actuelle et que le génie québécois est finalement victime de son succès.

«L’industrie du génie conseil a bonne réputation. Les ingénieurs sont reconnus pour leur capacité technique et leur facilité à s’adapter aux différents milieux où ils sont appelés à travailler. On a donc une très bonne réputation», a-t-il souligné.

M. Lamarre croit que le gouvernement doit aider les firmes québécoises à se solidifier et à s’épanouir. Mais celui-ci doit éviter de s’en mêler lorsqu’il y a une acquisition par des intérêts étrangers, ce qui s’apparenterait à du protectionnisme économique.

«Ça serait dommage si le gouvernement intervenait. On dirait qu’on n’a plus une économie de marché. C’est mieux qu’on aide cette société d’une manière solide que d’empêcher une acquisition», a-t-il soutenu.

LISTE DES 10 PLUS GRANDES SOCIÉTÉS D’INGÉNIERIE

PRÉSENCE AU QUÉBEC ET PROPRIÉTÉ

1- SNC-Lavalin : 5000 employés
Propriété : cotée en Bourse

2- Dessau : 3900 employés
Propriété : société fermée québécoise

3- Genivar : 2200 employés
Propriété : cotée en Bourse

4- BPR : 1960 employés
Propriété : Tetra Tech aux États-Unis

5- Cima+ : 1350 employés
Propriété société fermée québécoise

6- Tecsult : 1300 employés
Propriété : Aecom aux États-Unis

7- EBC : 1115 employés
Propriété : société fermée québécoise

8- Teknika HBH : 1100 employés
Propriété : société fermée québécoise

9- Hatch : 572 employés
Propriété : société fermée canadienne

10- RSW : 350 employés
Propriété : Aecom aux États-Unis