Les entreprises d'insertion
Posted by Québec de Droite in Emploi, Entreprise on mardi 28 décembre 2010
Extrait de : Un modèle unique en Amérique du Nord, Marc Tison, La Presse, 28 décembre 2010
Embaucher un employé dont personne ne veut, le former et finalement se le faire voler par la concurrence. Pour une entreprise d'insertion, c'est ce qu'on appelle un succès éclatant.
«Plutôt que de choisir la meilleure personne, j'embauche celle dont les autres entreprises ne veulent pas. Plutôt que de lui donner un apprentissage précis, j'essaie de lui donner le plus de capacités possible. Et le jour où elle devient productive, je l'offre à la concurrence. C'est correct, c'est la mécanique.»
Et c'est ce qui s'appelle une entreprise d'insertion.
Richard Gravel, qui fait cette description colorée mais juste, est directeur général du Collectif des entreprises d'insertion du Québec. Il parle en connaissance de cause: il en a fondé et dirigé une pendant plus de 10 ans.
Les entreprises d'insertion ont pour mission de donner aux sans-emploi une formation professionnelle et sociale qui leur donnera suffisamment de compétences et de confiance pour s'intégrer dans un milieu de travail.
«Ce programme s'adresse aux personnes fortement éloignées du marché du travail, décrit Chantale Rhéaume, porte-parole d'Emploi-Québec. Il s'agit de les remettre en mouvement.» Les participants sont engagés pour une durée moyenne de 27 semaines et sont rémunérés. Tous sont volontaires.
L'administration et la production sont financées avec les revenus dits «autogénérés», c'est-à-dire provenant des activités d'affaires de l'entreprise. Les employés permanents et les formateurs sont en partie rémunérés par le programme d'Emploi-Québec, tout comme l'équipe d'intervention psychosociale.
Pour l'année financière 2009-2010, Emploi-Québec a reconnu et financé 52 entreprises dans 13 régions, pour un investissement total de 41,5 millions.
Quels sont les grands succès? La réponse de Richard Gravel replace ces entreprises dans leur propre perspective: sur les 3000 personnes qui participent au programme chaque année, on estime que 75% trouvent un emploi ou retournent aux études. «On travaille à la source de l'élimination de la pauvreté», souligne-t-il.
Des succès d'entreprises, il y en a pourtant, ne serait-ce que sur le plan de la durée. La plus âgée existe depuis 1982. Une infime minorité a fermé ses portes - peut-être deux fermetures, indique Richard Gravel, qui creuse sa mémoire pour les retrouver. Une des entreprises les plus connues, Renaissance, vient d'ouvrir son 10e magasin Fripe-Prix.
Malheureusement, les compétences acquises par les participants sont rarement sanctionnées. «Le plus gros défi des prochaines années sera la reconnaissance des compétences par les commissions scolaires», soutient Stéphanie Guérette, agente de développement en communication au Collectif.
Un exemple positif
Économiste et professeure à l'École des affaires publiques et communautaires de l'Université Concordia, Margie Mendell visite fréquemment des entreprises d'insertion avec ses étudiants ou des visiteurs étrangers. Le modèle québécois d'entreprise d'insertion est à peu près unique en Amérique du Nord.
«C'est un exemple très important d'une politique publique productive, dit-elle. Pour le gouvernement, il s'agit d'un investissement et non d'une dépense.»
Outre leur vocation sociale, ces entreprises à but non lucratif offrent des produits ou services qui doivent être à la hauteur de la concurrence.
Leurs objectifs divergents et l'engagement qu'elles exigent de leurs dirigeants et formateurs peuvent imposer un lourd tribut émotif. «À Québec, la directrice d'un traiteur a fait un burn-out parce que le soutien psychosocial devenait trop lourd, relate Mme Mendell. Les conditions de vie des gens se dégradaient et c'était difficile à gérer.»
Elle estime par ailleurs que pour plusieurs participants, une formation de six mois est insuffisante, notamment pour le soutien psychosocial et l'apprentissage des relations en emploi. Par comparaison, en Europe, ce passage accompagné peut s'étirer jusqu'à deux ans.
Elle souhaiterait également que les entreprises suivent systématiquement le parcours des participants dans les deux années suivant leur formation. «Sont-ils encore sur le marché du travail après deux ans? Il est important de le savoir.»
Les entreprises d'insertion en quelques chiffres??
· 52 entreprises d'insertion dans 13 régions du Québec
· En 2009-2010, Emploi-Québec y a consacré un investissement de 41,5 millions
· Plus de 3000 personnes formées chaque année
· 71% des travailleurs en formation ont de 16 à 35 ans
· Un taux d'insertion en emploi ou de retour à l'école de 71%
· 870 employés permanents
· Plus de 35 millions générés par la vente de produits et services
· Plus de 78 millions de chiffre d'affaires global
Extrait de : Alliage d'acier et d'amour, Marc Tison, La Presse, 28 décembre 2010
Chez Formétal, les employés apprennent le travail du métal, le soudage, l'usage des plieuses, des guillotines et des poinçonneuses de ceinture.
«Je cherche une job.
T'es à la bonne place.
Ça va pas trop bien...
T'es doublement à la bonne place.»
Quand l'homme de 40 ans était venu cogner à la porte de Formétal, son directeur général, Jean LeChasseur, passait par la réception et l'avait accueilli. Dans quelques semaines, il aura terminé son parcours de 26 semaines.
Le directeur général raconte l'anecdote pour illustrer les objectifs de cette entreprise d'insertion de Pointe Saint-Charles: fabrication, formation, soutien.
Elle compte 12 employés permanents et accueille 30 personnes en insertion, âgées de 18 à 55 ans.
Elles apprennent le travail du métal, le soudage, l'usage des plieuses, des guillotines et des poinçonneuses, la peinture en poudre.
Les contenants de récupération des journaux dans le métro de Montréal sont fabriqués pour Ni Produits par Formétal. C'est chez Formétal que les sonnettes de vélo Dring Dring reçoivent leur couche de fond.
«Mon client veut de la qualité, un bon délai de livraison, un bon prix, soutient Jean LeChasseur. Je leur donne ce pour quoi ils ont payé. Je ne suis pas un parent pauvre dans l'industrie.»
Responsabilité
Les travailleurs en formation font aussi l'apprentissage de la responsabilité, à court terme envers l'employeur, à plus long terme envers l'usager de leur production. «Il faut que le jeune comprenne que ce qu'il fabrique va être utilisé par quelqu'un qui va en être content si c'est bien fait, ou mécontent si ce ne l'est pas», décrit-il.
L'objectif fondamental consiste, pour la première fois peut-être, à leur faire connaître du succès.
Celui de l'entreprise est toutefois difficile à mesurer. Quelques chiffres émergent. «Oui, à la fin de l'année, on a trouvé des emplois pour une quarantaine de personnes, décrit-il. Bravo, on a atteint cet objectif.»
Mais surtout, il y a tout ce qui ne se calcule pas.
Il énumère.
Quel participant a cessé de consommer?
Qui a changé sa perception des relations avec un patron?
Lequel est retourné à l'école pour terminer ses études secondaires?
«Ça ne se pèse pas avec une balance, soutient-il, mais si on a été capables de régler trois ou quatre problèmes dans sa vie de tous les jours, ça a un poids considérable.»
Jean LeChasseur n'hésite pas à utiliser un mot rarement entendu en industrie: «J'appelle ça de l'amour.» Rare alliage de métal et d'humanisme.
«Il faut que tu les aimes, poursuit-il. Sinon, ne fais pas cette job-là.»
Il faut le voir parcourir les ateliers, rigoler avec les participants, les encourager, s'enquérir de leurs difficultés.
Nous croisons une jeune participante, Gabrielle, une des très rares femmes dans le travail du métal.
«On apprend vite», assure-t-elle. Seul ennui: «Je ne veux pas partir.» Regard inquiet, sourire contrit. Comme plusieurs, elle voit venir avec appréhension la lancée autonome dans le monde du travail.
Ce sera à elle à diriger sa trajectoire, après l'élan donné par l'équipe de Formétal.
Le patron n'est pas trop dur?
«C'est un amour!»,
Formétal produit plus que du métal.
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