Camden, cité américaine en faillite et livrée au crime

Extrait de : Camden, cité américaine en faillite et livrée au crime, Adèle Smith, le Figaro, 01/02/2011

Broadway Street, l'artère principale de Camden, New Jersey.

Pour combler son déficit budgétaire, la deuxième ville la plus criminogène des États-Unis vient de licencier 45% de ses forces de police.

Pour faire face à des déficits budgétaires abyssaux, les municipalités américaines prennent des mesures de plus en plus drastiques. Mais aucune n'a autant défié la logique que Camden, considérée comme la deuxième ville la plus dangereuse des États-Unis.

La cité de 79.000 habitants, située dans le New Jersey (Est), n'a pas trouvé de meilleure solution pour combler son découvert de 26 millions de dollars que de licencier près de la moitié de ses policiers le 18 janvier dernier: 168 sur 363 en tout, ainsi que 67 pompiers et 100 autres employés administratifs.

Depuis, la police a décidé de ne plus se déplacer pour des accidents de voiture sans blessés, des vols sans violence ou des actes de vandalisme. Dans une ville ravagée par la criminalité, les résidents se demandent si les choses peuvent encore empirer. Carlotta Mendez n'en doute pas. Cela faisait plus d'une décennie que cette femme officier de police patrouillait les rues avant de se retrouver au chômage le 18 janvier. Comme ses camarades, elle a rendu son insigne et son Smith & Wesson calibre 40 le cœur lourd. «C'est la vie de nos résidents que la Mairie a mise en jeu en nous licenciant. Les criminels vont en profiter pour reprendre le contrôle de la rue», lance-t-elle en colère. Carlotta accepte volontiers de montrer au visiteur les quartiers malfamés de Camden pour mieux prendre la mesure de la situation. À ses côtés, on découvre la face cachée de cette ville d'apparence très ordinaire. «Cette maison orange, au numéro 440, est infestée de dealers», dit-elle en fusillant du regard depuis sa voiture trois types postés devant. L'un d'eux la reconnaît et ordonne illico aux autres de déguerpir.

Des marchés de drogue quasiment à ciel ouvert - cocaïne, héroïne, crack - parsèment les quartiers comme les boulangeries à Paris. Défilent l'Elgin Diner, restaurant quatre fois cambriolé à main armée depuis un mois, une branche de la banque PNC cambriolée la semaine dernière, un appartement sur la 8e Rue où un jeune de 19 ans vient d'être arrêté pour le meurtre d'un policier. Le quartier le plus dangereux à Camden ? «Aucun, ils le sont tous à peu près autant, à part le centre touristique», répond Carlotta devant un carrefour qui fait office de frontière entre deux gangs. Vendredi dernier, une fille de 20 ans a pris une balle perdue à cet endroit. Elle est morte avant d'arriver à l'hôpital. Le magasin devant lequel elle se trouvait lorsqu'elle a été touchée appartient à un immigré sud-coréen venu poursuivre le «rêve américain» il y a vingt-trois ans. «C'est triste, à chaque fois qu'elle venait voir sa mère dans le quartier, elle passait chez nous. Quand ils ont tiré, elle venait juste de sortir d'ici», raconte Paul Kang, père de trois enfants. «Je n'aime pas trop les armes à feu, mais je songe à m'en acheter une si l'on doit se défendre seuls», poursuit-il.

Cercle vicieux 

John Williamson, président du Fraternal Order of Police, le syndicat des policiers, estime que la criminalité chronique va de pair avec une pauvreté endémique. Plus de 40 % de la population, en majorité les Noirs et les Latinos, vivent en dessous du seuil de pauvreté (pour une moyenne nationale aux alentours de 17%). Du coup, Williamson prédit de graves conséquences au «dégraissage» de la police. «Qui va investir dans une ville où la sécurité n'est pas garantie ?

Ce sera un cercle vicieux, on aura moins d'argent et la criminalité augmentera.» Pour pouvoir préserver les emplois des 168 policiers, le maire exigeait plus de 40% de réduction des salaires –

Un policier coûte en moyenne 217.000 dollars par an
à la communauté, en salaires et avantages sociaux.

Une demande refusée par les intéressés, qui ont proposé des compromis plus modestes. Les négociations continuent pour éventuellement reprendre quelques policiers à court terme.

Licencier ou augmenter les taxes, le choix des municipalités est en réalité restreint pour réduire leur déficit budgétaire. À Camden, la deuxième option est peu viable, les habitants étant trop pauvres pour payer plus d'impôts. Jusqu'à l'an dernier, le comté recevait 80% de son budget de l'État du New Jersey. Or, le nouveau gouverneur républicain, Chris Christie, pressenti par certains pour la présidentielle de 2012, a décrété une réduction drastique des subventions. Plusieurs villes américaines sont dans une situation similaire.

Detroit, par exemple, va suspendre ses activités de police sur un cinquième de son territoire. Nombre de villes ont réduit leur force de 10%, mais personne n'avait osé aller jusqu'à 45%.

Pour Robyn Turner, professeur de sciences politiques à la Rutger University de Camden, la ville paie des années de mauvaise gestion. «D'une part, même si la Mairie licenciait tout son personnel hormis la police, elle n'arriverait pas à combler son déficit, car les policiers et les pompiers sont ceux qui lui coûtent le plus cher. De l'autre, il y a un vrai manque de transparence du pouvoir local, qui a laissé tomber ses citoyens depuis longtemps», di t-elle. Et les policiers ne sont pas tous des saints, précise-t-elle: «L'an dernier, 185 inculpations ont été annulées pour fabrication de preuves par des officiers corrompus, des dizaines de dealers de drogue ont été relâchés dans la nature.»

Pour Pete Perez, pompier au chômage, les conséquences des licenciements massifs se font déjà sentir. Quatre stations de pompiers ont été fermées, obligeant les secours à venir de loin. Récemment, une unité est arrivée trois minutes plus tard que la norme pour un incendie. «Je suis sûr que la victime aurait été brûlée moins gravement si la station plus proche n'avait pas été fermée.» La logique veut souvent qu'avec moins on fasse moins.

Candem 

America's debt crisis gets dangerous

Camden, New Jersey, is one of the poorest and most violent places in America, and because of the national debt crisis, the city just lost half of its police force. Camden is just one of many local governments forced to cut back on personnel and public services because of deficit problems.

From: Financial Time (5m 4sec)