Face à la Chine, les entreprises inégales - Mondialisation

Extrait de : Face à la Chine, les entreprises inégales, Henri de Bodinat, Président de TIME Equity Partners, 25.01.2011

La présidence du G8 par Nicolas Sarkozy et le voyage du président Chinois aux Etats-Unis sont l’occasion de réfléchir aux conséquences pour les entreprises occidentales de la stratégie économique de la Chine.

La Chine a réussi à maintenir un excédent de sa balance commerciale de plusieurs centaines de milliards de dollars par an depuis une dizaine d’années. Cet excédent structurel anormal lui a permis d’accumuler plusieurs milliers de milliards de dollars de réserves de change et surtout de s’industrialiser et de créer des emplois en désindustrialisant et en détruisant des emplois en Occident.

Une balance commerciale aussi massivement et structurellement excédentaire signifie un excédent de création/destruction d’emplois par rapport au reste du monde.

La Chine a réussi cette prouesse en manipulant le cours du Yuan, qui est aujourd’hui sous-évalué d’environ 50%, et en créant des obstacles non tarifaires à l’importation. Très attentive au cours du dollar et de l’Euro qui sont à la racine de son succès, c’est par exemple pour éviter une baisse de l’Euro, qui aurait été défavorable à ses exportations, qu’elle a volé au secours de la Grèce ou du Portugal, ces maillons faibles de la zone. Comme Monsieur Trichet et la grande majorité des MMFE (Masochistes Ministres des Finances Européens), la Chine veut en effet un Euro fort, qui accentue sa compétitivité et accélère la désindustrialisation européenne

Les états Européens et les Etats-Unis, par manque de lucidité ou de courage, ont laissé la Chine mettre en œuvre cette stratégie de développement qui pèse sur leur emploi et sur leur croissance.

La Chine n’est pas critiquable : elle joue son jeu avec une grande intelligence. Elle a pour alliée l’OMC, qui, sous prétexte de pousser à la liberté des échanges, aide la Chine à déséquilibrer le commerce mondial.

Face à cette stratégie de rouleau compresseur, les entreprises sont très inégales.

Certaines bénéficient, à court terme du moins, de la stratégie Chinoise.

Toutes celles qui ont délocalisé en Chine, comme Apple, Mattel ou Nike, toutes ces entreprises fabless, « sans usines », sous-traitant leur production en Chine, ont vu leurs coûts de production baisser et leurs marges gonfler grâce à la sous-évaluation du Yuan.

Le phénomène est encore plus marqué pour les entreprises de distribution, comme Wal-mart, qui se fournissent massivement en Chine. Ces entreprises ont objectivement intérêt à la continuation de la stratégie Chinoise.

La stratégie Chinoise a pour elles un deuxième avantage : elle permets de bloquer les salaires des ouvriers et des employés, en menaçant de délocalisation en cas de hausses. Ces entreprises gagnent au tirage et au grattage de la grande loterie chinoise: baisse des coûts de la production délocalisée, pression sur les coûts de la production non délocalisée.

Sont aussi gagnantes toutes les entreprises qui exportent en Chine. Car même si son excédent est considérable, la Chine importe fortement. La sous-évaluation du Yuan (et la surévaluation de l’Euro) ne gêne pas les entreprises dont la demande est peu élastique aux prix, comme par exemple les biens d’équipement ou les produits de luxe (des sacs français aux machines outils allemandes..).

Mais ces entreprises exportatrices ont passé sans le savoir un pacte Faustien avec la Chine.

Important des produits mais aussi de la technologie, la Chine peut rapidement passer du statut de client a celui de concurrent.

Dans le matériel ferroviaire, après avoir acheté quelques trains à grande vitesse à Alstom et à Siemens, la Chine est devenue un exportateur très compétitif, damant le pion à ses ex fournisseurs sur les marchés tiers. Dans l’aéronautique, les achats d’Airbus et l’expérience de production Chinoise conditionnant ces achats lui ont permis de développer un nouvel avion frontalement concurrent de l’A 320…

Les exigences de transfert de technologie dans le nucléaire, liées à l’achat de centrales à Areva, pourraient permettre à la Chine de devenir à terme un acteur majeur du nucléaire.

La plupart des entreprises industrielles ont été ou sont menacées par le blietzkrieg Chinois. L’industrie du jouet français ou allemand, l’industrie textile française ou italienne, ont ainsi été balayées ou sont en train de l’être. C’est maintenant le tour des équipements télécoms et du matériel ferroviaire, et le tour viendra inéluctablement, si rien ne bouge, de l’automobile, de l’aéronautique ou du nucléaire. Même la construction et les travaux publics, en apparence « locaux », sont menacées sur les pays tiers par la vague Chinoise. Et aucun secteur ne semble épargné: la Chine est devenue en quelques années le premier producteur mondial de foie gras !

Certaines entreprises sont cependant neutres face à la Chine. Soit que leurs produits ne se transportent pas sur de longues distances, comme le ciment ou l’électricité. Soit que la Chine n’aie pas d’accès privilégié à leur matière première, comme le pétrole. Soit qu’elles soient des entreprises de service plus délicates à délocaliser, comme les banques ou les opérateurs d’infrastructure.

Les entreprises sont ainsi dans des situations divergentes. Certaines ont intérêt à la hausse du Yuan, d’autres à sa baisse. Certaines aimeraient que l’excédent se résorbe, d’autres qu’il se prolonge.

Cette absence d’intérêt commun explique notre attentisme.

·         Les défenseurs du libre échange sont souvent des défenseurs égoïstes de leurs marges, contre l’emploi et la croissance occidentales.

·         Les partisans d’un certain protectionnisme sont au fond des libéraux qui veulent que la concurrence entre pays soit à armes égales.

Suivant les cas, l’intérêt des entreprises et de leurs pays d’origine coïncide d’ailleurs ou non. Les entreprises qui souffrent de la stratégie économique Chinoise, comme EADS ou Sony-Ericsson, ont des objectifs qui convergent avec celui des pays occidentaux :

·         éviter la désindustrialisation de l’occident, éviter la stagnation et le chômage, grâce à une réévaluation du Yuan ou à un protectionnisme intelligent et régional.

Mais les entreprises qui bénéficient de la stratégie Chinoise, comme Apple ou Nike, sont les alliés objectives des Chinois dans leur volonté implacable de devenir l’usine du monde, et les ennemis de fait des pays occidentaux qu’elles contribuent à appauvrir.

La Chine enfonce ainsi un coin entre ces entreprises et leur pays d’origine.

Le phantasme selon lequel la Chine se développerait dans les produits à faible valeur ajoutée et intensifs en travail, pour nous laisser les domaines « hi-tech », est en train d’être anéanti par la réalité.

La Chine peut devenir une puissance dans tous les domaines, y compris des secteurs capitalistiques ou à forte intensité de R&D.

La sous-évaluation du Yuan lui donne un avantage absolu – et non comparatif – au niveau du travail mais aussi au niveau du capital.

Et même les entreprises aujourd’hui « neutres » face à la Chine risquent de souffrir à terme.

·         L’érosion de la base industrielle des pays occidentaux,

·         l’aspiration de la technologie occidentale,

·         la montée en puissance de la capacité de R&D chinoise,

·         en affaiblissant les économies occidentales,

·         en freinant leur croissance, en exacerbant leur chômage,

·         en y fragilisant le pouvoir d’achat,

auront des répercussions dans tous les domaines y compris le domaine des services ou de l’infrastructure, dont les clients seront appauvris. « Elles ne mourraient pas toutes, mais toutes étaient frappées », pour paraphraser La Fontaine.

Seules les entreprises de matières premières, y compris agricoles, dont la Chine est vorace, et un petit nombre d’entreprises apatrides, aux marques fortes, ou bien positionnées sur les pays émergés et notamment le groupe du BRIC, survivront avec les honneurs à l’assaut.

La Chine ne doit pas devenir un bouc émissaire et n’explique pas à elle seule le déclin du capitalisme occidental.

Mais s’il faut balayer devant notre porte et reconnaître que la montée

·         du lobbyism,

·         l’obsession pour le profit à court terme,

·         ou la financiarisation de l’économie

sont aussi responsables de la crise dure que subit l’Occident, la puissante stratégie Chinoise contribue certainement, en affaiblissant des secteurs entiers de nos économies, à accélérer le déclin des économies occidentales.