G20 : l'économie mondiale affronte huit défis


Extrait de : G20 : l'économie mondiale affronte huit défis, Pierre COCHEZ et Thomas LESTAVEL, la-croix, 17/02/2011

1)     Le risque d’un krach obligataire

« Le plus grand problème, aujourd’hui, c’est de savoir comment les États vont rembourser leurs montagnes de dettes », explique l’économiste Laurence Boone. Les obligations d’État commencent à inquiéter les marchés.

Du coup, les taux auxquels les États doivent se financer remontent, ce qui renchérit d’autant le coût de remboursement de leurs dettes.

Pendant la crise, pour éviter le gel du crédit et la faillite d’institutions financières présentant un risque systémique, les États industrialisés ont dépensé des milliards de dollars. Ils ont lancé des plans de relance pour soutenir l’activité économique. Les déficits publics se sont creusés et les dettes publiques inquiètent. La semaine dernière, Ben Bernanke, président de la banque centrale américaine (Fed), a demandé « l’adoption rapide d’un programme crédible de réduction des déficits futurs ».

« Nous estimons que les investisseurs doivent être très prudents sur la dette souveraine des pays européens », estime Azad Zangana, chez le gérant de fonds Schroders. Des États aux finances aussi solides que l’Allemagne doivent maintenant emprunter à des taux plus élevés.

Pour l’instant, la dette américaine trouve preneur, chez les investisseurs japonais ou chinois. Mais, selon Hélène Baudchon au Crédit agricole SA, « le risque d’une brusque désaffection de la dette américaine par les investisseurs n’est pas totalement nul ».

Chez Natixis, Patrick Artus prévoit que ces investisseurs « remplaceront progressivement leurs portefeuilles de dettes publiques de pays industrialisés par des dettes d’entreprises ou des dettes de pays émergents bien gérés ».

2)     Des doutes sur l’euro

Les marchés doutent de la capacité de certains pays périphériques de la zone euro à rembourser leurs dettes. Ils estiment que le pilotage de la monnaie unique européenne n’est pas assuré. Après la crise de la dette grecque début 2010 et celle de la dette irlandaise à l’automne 2010, la zone euro s’est doté de moyens supplémentaires pour assurer sa stabilité financière, sous la conduite de l’Allemagne. Un dispositif de soutien temporaire a été créé en mai dernier. Il doit être remplacé en 2013 par un « Mécanisme européen de stabilité » permanent, doté d’une capacité de prêt de 500 milliards d’euros.

Par ailleurs, les Européens travaillent à un renforcement de leur discipline budgétaire, à la coordination des politiques et la compétitivité dans la zone euro, pour faire évoluer l’Union monétaire vers un véritable gouvernement économique. L’Allemagne et la France ont proposé un « pacte » en ce sens, perçu comme un « diktat » par des États membres.

En ce moment, on assiste à un certain retour au calme dans la zone euro, comme en témoignent les émissions obligataires réussies, au Portugal ou en Espagne, de même que des indicateurs économiques positifs, en Allemagne notamment. Les dirigeants des 17 pays de la zone euro se réuniront le 11 mars autour de l’euro.

3)     Le risque de bulles spéculatives

Le baril de brut est au-dessus des 100 dollars, les prix alimentaires ont augmenté de 15 % en quatre mois, les cours du coton ont pris 96 % l’an dernier. Avant la crise de 2008, les cours des matières premières s’étaient emballés sous l’effet d’une croissance mondiale exceptionnelle. Après un creux en 2009, les cours sont repartis à la hausse, alors que les pays industrialisés sont encore englués dans la crise.

La demande physique et l’excès de liquidités expliquent ces hausses. Patrick Artus chez Natixis analyse les raisons de cette hausse par « une croissance rapide de la demande en matières premières dans les pays émergents, l’excès de liquidité mondial et l’utilisation des matières premières comme nouvelle classe d’actifs. »

Le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy, a indiqué que l’augmentation des prix, cette année, serait « très prononcée » pour le « pétrole brut, le cuivre, l’or, le blé et les graines de soja ».

Pour l’avenir, Laurent Mignon, chez Natixis, voit trois bulles potentielles : « Les matières premières, avec d’abord l’or ; l’immobilier en Asie et en France ; et les Bourses des marchés émergents qui connaissent une forte volatilité. »

4)     Le retour de l’inflation

La mondialisation, en suscitant une concurrence planétaire, a exercé une pression à la baisse sur les prix et les salaires. Aujourd’hui, cette mondialisation pourrait nourrir une reprise de l’inflation avec l’augmentation de la demande dans les pays émergents. Dans ce monde, l’inflation touche d’abord les prix alimentaires. En Chine, ils ont progressé en un an de 10,3 %. En Inde, la banque centrale a dû relever six fois ses taux en 2010 afin de freiner la hausse des prix.

Dans le monde développé, où la croissance est molle, l’inflation donne aussi des signes de reprise. Pourtant, Benoît Heitz, à la Société générale, ne croit pas, à son retour dans les deux ans à venir. « Mais, ensuite, l’incertitude est trop grande pour prévoir la conséquence de la politique monétaire accommodante des dernières années. » Après la chute de Lehman Brothers, les banques centrales ont injecté massivement des liquidités pour lutter contre le gel du crédit.

« La vraie cause de l’inflation vient de la création de liquidités. Ces liquidités se placent dans les actifs, immobiliers ou de matières premières, et font monter les cours », explique Jean Imbs, à l’École d’économie de Paris. Si elle reste modérée, l’inflation peut aider à réduire le poids de la dette. Mais c’est une arme dangereuse : « À partir de 7 %, l’inflation devient un phénomène destructeur, qui entraîne des distorsions massives dans l’économie », prévient-il.

5)     La croissance molle dans les pays développés

Les pays occidentaux enregistrent des taux de croissance faibles. Le PIB de la zone euro a crû de 1,7 % en 2010, après une baisse de 4,1 % en 2009. La Grèce et le Portugal ont accusé une croissance négative. Les États-Unis et le Japon s’en sortent un peu mieux, avec une croissance autour de 2 %.

La pression des marchés financiers et des agences de notation sur les dettes souveraines pousse les États européens à mener des politiques budgétaires strictes, consistant à réduire les dépenses et à augmenter la fiscalité. L’objectif est d’assainir les finances publiques et de conserver des taux d’intérêt bas, pour diminuer la charge de la dette et relancer l’investissement.

Le Royaume-Uni a annoncé un vaste plan de coupes budgétaires et une hausse des impôts sur les hauts revenus et le patrimoine. À court terme, la conséquence peut être une déprime de la demande intérieure.

Un autre frein à la croissance peut venir des cours des devises. Les pays occidentaux estiment que la monnaie chinoise est maintenue à une parité artificiellement basse par les autorités, ce qui explique une partie des excédents commerciaux chinois.

6)     Les fragilités des pays émergents

Le monde développé a besoin du dynamisme et des capitaux des pays du Sud. La croissance dans les pays émergents est de nouveau forte, après un ralentissement en 2009. La Chine affiche depuis des années un taux de croissance voisin de 10 %. Elle est devenue la deuxième économie mondiale devant le Japon et a accumulé plus de 2 100 milliards d’euros de réserves de change. « Le centre de gravité s’est déplacé vers les pays émergents », résume Christine Lagarde.

Le Brésil et ses exportations agricoles, l’Inde et ses services informatiques, les pays du sud-est asiatiques avec leurs usines encore moins chères qu’en Chine accumulent les excédents. « Les Chinois et les Indiens vont « faire différent ». Il va falloir accepter cela et cela va donner quelques surprises », dit Christophe de Margerie, président de Total.

Le monde est désormais dépendant d’économies souvent opaques. En Chine, les régions sont en train de s’endetter lourdement, une bulle immobilière pourrait éclater et les comptes de certaines banques seraient fragiles. En outre, des tensions sociales peuvent apparaître, motivées par un accroissement des écarts de revenus ou par une baisse du rythme des créations d’emplois en Asie, notamment en Chine.

7) La permanences de la crise

De grandes banques internationales – souvent secourues par l’argent public pendant la crise – affichent de bons résultats et distribuent de généreux bonus.

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Des « actifs toxiques » demeurent présents dans les comptes de certaines institutions financières. En Espagne, les caisses d’épargne régionales doivent se regrouper.

En Irlande, l’État a mis en place une agence destinée à racheter à ses banques en difficulté plusieurs dizaines de milliards d’euros de crédits douteux. En Allemagne, des banques publiques régionales avaient investi dans des produits financiers à l’étranger, qui se sont avérés risqués.

L’État fédéral a dû leur accorder des milliards d’euros de prêts et de garanties publiques et leur privatisation est désormais engagée. Aux États-Unis, Fannie Mae et Freddie Mac – qui titrisent les crédits hypothécaires et étaient au cœur de la crise des crédits subprime accordés aux ménages surendettés – sont en passe d’être démantelés.

8) Les trous dans la régulation

Depuis la crise, la régulation financière a avancé. Les règles non contraignantes de « Bâle 3 », visent à multiplier par 3,5 les fonds propres des banques, pour limiter les risques de faillites. Des mesures ont été prises pour contrôler les agences de notation, encadrer les bonus des opérateurs de marché, et lutter contre les paradis fiscaux. L’enjeu aujourd’hui est de brider voire interdire des technologies de marché qui échappent au contrôle des régulateurs.

Le « high frequency trading », ou trading algorithmique à haute fréquence, consiste à négocier des titres de manière automatisée, via des ordinateurs qui exécutent des algorithmes (des formules mathématiques complexes) et tirent profit des écarts de prix quasiment simultanés entre différentes platesformes.

Il représenterait deux tiers des échanges aux États-Unis et 40 % en Europe. Cette pratique a été jugée responsable du « krach éclair » qui a ébranlé Wall Street le 6 mai, lorsque le Dow Jones a perdu presque 10 % en quelques minutes.

Les banques peuvent aussi transférer leurs activités les plus risquées vers des entités moins régulées comme les hedge funds. Ce phénomène appelé « shadow banking » pèse, d’après l’économiste Daniel Cohen, « 10 000 milliards de dollars, autant que le système bancaire classique ».