La crise : Capitalisme sauvage ou socialisme

Un bon texte de Paul Dontigny, mérite d’être lus.

Extrait de : La crise : Capitalisme sauvage ou socialisme ? Soyez prêts pour la nouvelle ère …, Paul Dontigny Jr, les Affaires.com,  10-02-2011

Blogue Paul Dontigny.  Il y a eu de très bonnes discussions dans les commentaires à mon dernier article blogue.  Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il est très difficile d’identifier les causes de la crise si on tente de distinguer les coupables en les catégorisant sous le thème de « capitalistes sauvages » vs « socialistes ».

Je vais vous donner mon avis.

Tout d’abord, pour moi, le capitalisme doit exister dans un état ou contexte de droit et de règlementation qui limite les excès et les actes illégaux.  L’objectif ultime, ou idéaliste du capitalisme est la compétition parfaite.  En compétition parfaite, chaque individu fait sa part dans l’économie et dans la société et est rémunéré en fonction de la valeur de son travail (biens ou services offerts).  La compétition est telle que personne ne peut gonfler ou réduire artificiellement les prix.

Dans cette perspective un peu théorique ou qui se situe sur le plan des idées et dont l’horizon est à très long terme (100 ans +) si le capitalisme réussit, alors il y aurait le plein emploi et l’écart de salaires et de richesses entre les gens serait relativement faible à cause de la compétition.  Si un service ou des biens rapportent trop à un groupe, la compétition fera en sorte que les prix seront réajustés.

En pratique, même dans un cadre légal et règlementaire raisonnable et juste, certains réussiront à tricher, ou tellement compétitif que peu réussiront à les compétitionner. Ils amasseront donc des profits ou salaires excédentaires et pourront utiliser le capital ainsi généré pour augmenter leur avantage compétitif.  Si des groupes ou cartels se forment, ils peuvent augmenter encore plus le pouvoir.  Ces développements sont inévitablement issus de la nature humaine mais ce genre de concentration de pouvoir n’est pas le véritable objectif du capitalisme.  C’est l’objectif de certains qui utilisent le capitalisme à leur propre avantage.  Lorsque ces excès se produisent, le rôle du capitalisme de répartir le capital dans l'économie selon le meilleur rendement potentiel en tenant compte du risque, ne se réalise pas. 

Dans le socialisme, plus règlementé et contrôlé, les excès se produisent plus ou moins de la même manière, alors que certains groupes sont avantagés par la règlementation et les faveurs du gouvernement. Le favoritisme et les divers biais sociaux excessifs de gouvernement font que le capital n'est pas réparti au plus grand bénéfice de lapopulation non plus.

Les deux modèles peuvent facilement souffrir des mêmes maux, et environ pour les mêmes raisons : favoritisme, incompétence et recherche de pouvoir et de richesse sans le véritable travail.  L'autre problème est qu’aucun modèle n’est appliqué de façon pure.  Ainsi, nous avons vécu aux États-Unis avec l’illusion que les lois et règlementations encouragent véritablement la pleine compétition et l'entreprenariat.  De toute évidence, plusieurs groupes bénéficient anormalement des lois, règlements et de l’implication du gouvernement, et ce sont habituellement les financiers et les très riches (individus et corporations).

Disons l’élite politique et tous ceux qui gravitent autour.

D’un point de vue encore plus macroéconomique, on peut dire que les leaders (gouvernement, Fed, dirigeants d’entreprise, Wall Street et les autres institutions financières), ont tous eu le même intérêt à ce que le pays évite toute récession depuis les années 90. 

Ils ont aussi tous les mêmes intérêts (c’est ce qu’ils croyaient en tous cas) à réduire toute règlementation industrielle et financière, toute règlementation sur la compétition et surtout sur la possibilité de

a) réduire la divulgation publique des informations financières (off balance sheet financing) et

b) créer, émettre et/ou acheter des produits dérivés pratiquement sans marges et sans divulgation, ce qui correspond dans les faits à imprimer de l'argent.

Dans le contexte de la compétition géographique reliée à deux tendances extraordinaires qui ont coexisté, soit la globalisation et la révolution technologique, en plus des évènements de 9/11, il fût perçu comme une nécessité indiscutable que le soutien artificiel de l’économie et des marchés soit maintenu. 

Donc en conclusion :  Le fait que les institutions financières aient désiré créer environ 1 000$ trilliards ( en Anglais 1 000 Trillion$) (= 3,3$ millions par américain) de produits dérivés relève du capitalisme sauvage.  Mais le fait que le gouvernement les ait laissé faire relèvent-il du capitalisme ou d’un manquement causé par un gouvernement qui agissait d’un point de vue socialiste pour tenter d’éviter les ralentissements économiques pour la population ?  Je crois que ça a été plus du socialisme que du capitalisme.

En fait, le gouvernement a tenté d’utiliser le système capitaliste (banques prêtent) pour effectuer leur intervention sans qu’elle n’ait l’air d’une intervention socialiste.  Quand ils ont réalisé que les dérivés avaient créé un aussi grand problème (en 2008), ils ont agi en gouvernement socialiste et ont transféré les pertes et dettes des entités privées vers le gouvernement. 

Et qui est le gouvernement ?

Vous, M. le peuple !

Ainsi, récompensant ceux qui avaient failli dans leur entreprise d’un capitalisme sauvage causant d’énormes pertes au peuple, et pénalisant une deuxième fois le peuple en exigeant que celui-ci rembourse les coupables.  Ils ont détruit le capitalisme qui prône la compétition et le fait que les indivudus et compagnies peuvent s'enrichir en prenant des risques mais doivent perdre lorsque ces risques se réalisent.  Le gouvernement a modifié cette équation qui est l'essence du capitalisme et il donc agi de façon socialiste ou autre.

Je n’ai pas une définition exacte de socialisme à part de présumer que cela signifie que le gouvernement a une plus grande part de décision dans la répartition des richesses que dans un véritable capitalisme compétitif, et non sauvage.  J’ai utilisé le terme peuple dans le paragraphe précédent au sens péjoratif, signifiant que la population n’a jamais été informée de tout ce qui s’est véritablement produit depuis 1996.  Il a préféré s’en tenir à son pain et ses jeux.

Alors, comment qualifions-nous un gouvernement qui crée des bulles spéculatives dans les marchés financiers et immobiliers dans le but de créer artificiellement une croissance économique essentiellement insoutenable ?  Pas certain … mais ce n’est certainement pas du capitalisme.  Et si c’est du socialisme de dilapider ainsi les biens publics, alors je n’ai pas la même définition du socialisme. 

Ou alors est-ce de la corruption ou encore plus de l'incompétence ?

Dans ce cadre de réflexion, j’ai finalement retrouvé un vieil article de 1987 écrit par Dean LeBaron et Lawrence S. Speidell intitulé Why are the parts worth more than the sum ?  « Chop shop », a corporate valuation model.

Dans cet article écrit en 1987 dans le cadre d’une conférence annuelle à la Fed de Boston, l’investissement depuis 1940 a été séparé en 3 ères, en fonction de la source principale d’influence des investisseurs dans la détermination des prix au marché.  Dans l’ordre chronologique, ce fût (traduction adaptée de ma part) :

1950-1970 – L’ère des investisseurs individuels qui croyaient que bonne nouvelle = bonne compagnie = bon titre à acheter.  Ces investisseurs avaient confiance en leur capacité à prédire et observaient beaucoup les prix relatifs des titres.  Ces investisseurs agissaient à court terme et avec beaucoup d’émotion dans leur processus décisionnel (ressemble aux institutions d’aujourd’hui …)

1965-1985 – L’ère des investisseurs institutionnels qui ont apporté une structure dans l’évaluation de compagnies et qui ont remplacé les émotions par une approche plus structurée avec un horizon d’investissement à long terme.  Ils ont commencé à utiliser l’actualisation de profits futurs estimés et des ordinateurs pour sélectionner les titres selon plusieurs facteurs diverses.

1980 à maintenant (1987 selon l’article) L’ère de « corporate valuation » ou des corporations évaluatrices. L’évaluation des titres était faite en fonction de leurs profits à long terme, ajustés pour les synergies de fusions et acquisitions, ou nettoyés pour les dispositions de parties de la compagnie ou de filiales.

Je propose que la première et la troisième ères étaient clairement plus spéculatives et correspondaient à des périodes où la spéculation et l’endettement ont créé des bulles, alors que la période où les méthodes d’évaluation, l’investissement prudent et le long terme étaient favoris (1965-1985) sauf au début et à la fin qui ont toutes deux été caractérisés par une bulle qui a éclaté. 

Et je propose que nous sommes depuis 1996-2000 dans une nouvelle ère. 

Celle d’un support artificiel des marchés et de l’économie par certains participants faisant partie des groupes suivants : gouvernement, Fed, dirigeants d’entreprise, Wall Street et les autres institutions financières.

On pourrait y ajouter les médias tant ils ont supporté et promu les idées de support artificiel, mais j’imagine qu’ils font partie du groupe des dirigeants d’entreprise.  Dans ce monde d’artifices, on pourrait vouloir donner un nom à ce groupe, comme la mafia des capitalistes sauvages, ou le complexe militaro-industriel-financier … mais la population les a supportés et s’est délectée dans

L’acceptation de chaque promesse illusoire de richesse imminente provenant
des diverses solutions proposées par ce groupe pour
le bien économique du peuple et de la terre.

Je dis «proposées par ce groupe » mais en fait ils ne représentent pas un groupe.  Ils ont par contre des intérêts communs alors ils s’entendent très bien et très souvent sur les solutions que l’un ou l’autre propose.  Chacun de ces groupes est supposé ou bien administrer les biens publics pour la population, ou bien avoir la population comme clientèle, ou bien avoir une responsabilité fiduciaire envers la population. 

Mais s’ils respectaient chacun leur devoir en fonction de ces principes, ils auraient effectivement des intérêts très divergents.  La « démocratie » américaine n’est pas basée sur le capitalisme, ni sur le socialisme mais bien sur la négociation entre partis divergents.  Historiquement, pour pouvoir avancer, chacun doit faire certaines concessions, et surtout, tous doivent recevoir un cadeau.  Plus le système vieillit, moins les cadeaux se rendent à la population, et plus ils sont financés par la population.  Et la population redevient graduellement … le peuple.

Personne ne veut prendre ses véritables responsabilités.  C'est pourquoi nous voyons encore de nouvelles annonces d'aide supplémentaire, pas plus tard qu'aujourd'hui ...

La quatrième ère, celle du support artificiel, se terminera.  Et elle se terminera très mal.  C’est déjà le temps de commencer à penser à quelle sera la prochaine ère. 

Selon les leçons de l’histoire et à mon avis personnel, elle sera une ère dans laquelle l’évaluation des entreprises redeviendra basée sur les véritables données économiques, sur l’investissement à long terme et sur la prudence du bon père de famille qui a une responsabilité fiduciaire envers ses clients, que ces clients soient des individus, des caisses de retraite, ou des organismes gouvernementaux comme la Caisse de dépôt ou des fonds souverains.

Êtes-vos prêts pour la nouvelle ère ?

Paul Dontigny Jr, M.Sc., CFA

  1. gravatar

    # by Indi - 3 mars 2011 à 12 h 51

    Bonjour,

    Vous faites erreur en disant une chose telle :

    "Dans le socialisme, plus règlementé et contrôlé, les excès se produisent plus ou moins de la même manière, alors que certains groupes sont avantagés par la règlementation et les faveurs du gouvernement. Le favoritisme et les divers biais sociaux excessifs de gouvernement font que le capital n'est pas réparti au plus grand bénéfice de la population non plus. "

    Vous mélanger la gestion sociale du capitalisme, plus réglementé, avec le socialisme, où il n'y aurait plus les réglementations que vous appelez 'économiques'...

    Il ne faut pas confondre la gestion socialiste de l'histoire capitaliste avec le socialisme lui-même, où personne n'est avantagé a priori, où l'avantage se fait par le travail et l'intelligence. Il faudrait réaliser que l'american dream est impossible sans le passage du capital minoritairement détenu au socialisme où le capital est détenu par la majorité et avance vers l'immense majorité.

    Le capitalisme a échoué et ceux qui veulent le remettre debout sont en retard, ils font l'œuvre des riches qui veulent vivre dans le luxe pendant que tout le reste s'effondre. Capitaliste versus socialiste n'est pas deux camps neutres : le capitalistes sont biaisés en faveur des parasites qui détiennent la richesse alors que les socialistes sont biaisés en faveur des producteurs de la richesse.

    Prolétaires du monde, unissons-nous!