Le peuple a-t-il toujours raison ?

Emission réalisée par Luc-Jean Reynaud et diffusée vendredi 31 décembre sur France Culture de 18h20 à 19 heures

Voici sa transcription, un bon débat sur la démocratie.


Un vent de fronde souffle en France contre les élites.

·         La déception s’ancre dans l’esprit des citoyens.

·         L’abstention bat des records de popularité.

·         Le personnel politique peine à incarner une vision.

Pour certains, le recours au peuple est le remède suprême : il suffirait de lui permettre de récupérer une totale souveraineté dans tous les secteurs de la société.

Est-ce aussi simple ?

Ce recours suppose que le peuple, par son bon sens collectif, sache distinguer le bien du mal, et discerner en son sein les hommes et les femmes capables d’assumer les responsabilités de la gouvernance. Lui faire confiance.

Mais ne constate-t-on pas un repli frileux des peuples sur eux-mêmes ?

En Italie, Berlusconi privilégie un lien direct avec le peuple et n’hésite pas à brocarderles élites. Autre exemple : Mitterrand, lorsqu’il décide d’abolir la peine de mort en 1981, le fait contre l’opinion. L’essence même de la démocratie n’est-elle pas le «gouvernement du peuple par le peuple» ? Pourquoi pas ? Mais le peuple a-t-il toujours raison ?

Jacques Julliard : Commençons par définir le peuple. Dans sa conception latine, le «populus» désigne l’ensemble de la population tandis que la plèbe ne concerne que la partie de la population opposée aux élites. En démocratie, s’il y a suffrage universel, le dernier mot revient au peuple en tant que «populus», c’est-à-dire le peuple tout entier, y compris les élites. Etre populiste, c’est ne s’adresser qu’à ceux qui composent la plèbe. Rousseau était populiste. Dans Du contrat social, il pose comme principe que la volonté générale ne peut pas se tromper «à condition qu’elle soit libre et non faussée». Il ne doit pas y avoir de partis politiques, de syndicats ou de journaux susceptibles d’entraver la volonté du peuple. En pratique, ces conditions sont impossibles à satisfaire. Rousseau précise que le peuple a toujours raison, même dans des situations d’illégalité. Le peuple souverain peut faire et défaire sa volonté. Montesquieu soutient au contraire que le peuple est souverain à condition que sa volonté soit équilibrée par le respect de la loi, de sa volonté antérieure. Il y a donc des volontés particulières et des volontés constantes. Je me place du côté de Montesquieu. Dans tous ses caprices, ses humeurs et les manipulations dont il est l’objet, le peuple n’a pas toujours raison. Mais on a jamais raison contre le peuple. S’il se trompe, on doit respecter sa volonté, quitte à essayer de la faire évoluer.

Jean-Luc Mélenchon : La question n’est pas de savoir si le peuple a toujours raison mais de déterminer qui exerce le pouvoir. La réponse est le peuple. Dans la République de Platon, on a contesté cette faculté. Seul celui qui était bien éduqué pouvait assumer ces fonctions. C’était du despotisme éclairé, dont la traduction contemporaine est l’élitisme éclairé qui repose sur l’apathie du grand nombre. Le XVIe siècle va marquer le renouveau de l’esprit populaire. L’idée d’une délégation divine du pouvoir est remise en cause. De Rousseau, je retiens surtout que l’idée républicaine jaillit du pouvoir de chacun. La loi est légitime parce qu’elle naît de tous, de la volonté générale et s’appliquera à tous. Pour reprendre Karl Marx : «Une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses.»

François Bayrou a déclaré que s’il était élu, son gouvernement serait composé des meilleurs, à droite comme à gauche. Se rend-il compte qu’il applique la définition de l’aristocratie selon Aristote : le gouvernement des meilleurs. Nous vivons sous une oligarchie, le pouvoir d’un petit nombre qui l’exerce pour lui-même. Les dirigeants, les dominants, traversant les sommets des médias, de la banque, du pouvoir, sortis des mêmes écoles, se mariant entre eux. Ils gouvernent la société et font semblant de ne pas être une classe sociale. Ils se cachent, dissimulés derrière des mots paravents qui leur épargnent la confrontation au feu de la critique.

J. J. : Le problème, c’est qu’en démocratie le peuple, en tant que populus, exprime des opinions différentes : une sensibilité de gauche et de droite. On ne peut pas d’emblée décider que l’une ou l’autre ne fait pas partie du peuple. Ce ne serait pas démocratique. Le peuple n’a pas d’opinion unique. Je prends un exemple. A la Libération, les Français ont acclamé Pétain et quelques mois plus tard le général de Gaulle. D’abord rien ne garantit que ce soient les mêmes personnes qui aient ovationné les deux hommes. Ensuite, on ne connaît pas la pensée exacte de chacun. Autre exemple. Est-ce que le peuple était pour l’abolition de la peine de mort ? Non, les élites au pouvoir représentées par François Mitterrand l’ont imposée. C’est désormais reconnu comme un progrès démocratique. Le populisme est donc un raisonnement simpliste parce qu’il considère que le peuple est unique, qu’il a toujours raison. L’exigence de pluralisme dont on ne peut se passer, s’oppose à cette vision totalitaire de la démocratie.

Le contexte actuel fait la part belle au populisme en Europe, surtout à droite. En Suisse, le parti de l’UDC gagne du terrain tandis qu’en France grandit la menace Marine Le Pen. Le populisme, qu’il soit de gauche ou de droite, est la conséquence d’un certain élitisme. Le danger, c’est que ce populisme aille dans le sens de la xénophobie, du racisme, du protectionnisme. Un peuple resserré sur lui-même. La crise a mis sur le devant de la scène des élites habituées à fonctionner en circuit fermé, pour elles-mêmes. On a redécouvert qu’il y avait des riches et des pauvres, que ces disparités s’accentuaient. Les gens n’acceptent plus une loi à plusieurs vitesses. On l’a vu avec l’affaire Bettencourt. L’injustice est la raison fondamentale du populisme. Robespierre, Saint-Just et Hébert ont fait la Révolution non pas pour abolir les classes, il y aura toujours des riches et des pauvres, mais contre l’existence des ordres : ceux qui sont au-dessus des lois et ceux qui les subissent. Pour une société où le droit soit le même pour tous.

J.-L. M. : Notre confrontation n’est pas que sémantique, elle s’inscrit dans le réel. Peu m’importe la catégorie que vous nommiez peuple. Quelle que soit la frontière entre salariés et rentiers, je constate que le peuple est expulsé de la prise de décision au profit d’une minorité si étroite qu’elle pourrait tenir dans le bureau du directeur du FMI. La politique que nous subissons est celle d’une disparition progressive de l’Etat ou son emploi à l’unique fonction de protection du système. C’est le cas en Irlande et en Grèce. En France, le principe d’organisation politique est mort avec le référendum de 2005. Cette année-là, le peuple refuse à 55% une constitution européenne qu’on lui imposera deux ans après. Jacques Chirac a cassé le lien magique de la Ve République qui existait entre le peuple et son leader. Il a été désavoué par référendum mais n’a pas quitté le pouvoir. Le système est faussé.

Savez-vous que le budget de chaque Etat-nation doit être examiné par la Commission européenne avant d’être soumis au Parlement national. Le Parti de gauche et le Parti communiste ont déposé une loi pour empêcher cette situation et réaffirmer la souveraineté de l’Assemblée nationale. Mais la droite et le Parti socialiste, à l’exception d’Henri Emmanuelli, ont voté contre. Ils trouvent normal qu’une instance européenne soit mieux au fait de ce qui est bon pour le peuple. Enfin, je veux m’insurger contre l’utilisation dont certains font du populisme, devenu un terme injurieux, et qui vise à dénier au peuple le droit de se mêler de ses affaires. On agite la menace de Le Pen, un fasciste qu’on rhabille en populiste, pour effrayer le bon peuple qu’on soupçonne d’être raciste. En lui faisant peur, on le pousse à voter pour des solutions au final assez identiques.

J. J. : J’ai toujours été un partisan du oui au référendum sur l’Europe. Depuis, j’ai compris que si le non l’a emporté, ce n’est pas par opposition à la construction de l’Europe mais par crainte d’un libéralisme européen ou extra-européen. C’est donc un vrai problème démocratique, que l’on n’ait pas tenu compte du non au référendum. On comprend pourquoi l’idée d’Europe ne fait plus recette en France.

Vous vous plaignez de stigmatisation et de discrédit de la part des «médias» et des «élites». Mais, vous prêtez le flan à la critique. Il n’y a qu’à voir le titre de votre livre Qu’ils s’en aillent tous ! Poujade a dit exactement la même chose, faites attention. Vous êtes suffisamment homme des médias pour savoir que lorsqu’on lance une expression, on ne la contrôle plus. De même, votre formule «reprendre l’argent des riches» va à l’opposé de ce que vous dites par ailleurs. Vous savez très bien que la richesse d’un pays n’est pas seulement dans son capital, mais aussi dans sa capacité de richesse. Vous n’êtes pas populiste au sens fort et péjoratif du terme, bien que vous l’assumiez, peut-être pour des raisons médiatiques. Vos formulations sont ambiguës, compte tenu du rôle que vous jouez, c’est dangereux.

J.-L. M. : Vous devez vous faire à l’idée que je propose non pas une alternance mais une révolution citoyenne. Un changement des institutions par une Constituante, un nouveau partage des richesses, la sortie du traité de Lisbonne et de la Pax americana. Pour y parvenir, il faut un niveau d’implication populaire absolument incompatible avec le ronronnement des alternances actuelles, qui finiront dans un désastre.

Commençons par l’argent qui s’évapore systématiquement dans la bulle financière au lieu d’irriguer l’économie. Au cours des vingt-cinq dernières années, par rapport au total de la richesse produite par le pays, dix points sont passés des poches du travail à celles du capital. Soit 195 milliards d’euros par an. J’appelle à une restitution sociale. Si je gouverne, je reprendrai cet argent. Je veux dé-financiariser l’économie, expulser des postes de décision ceux qui ont participé de près ou de loin au système des stock-options. Toutes ces élites qui ont comme par le passé trahi leur pays. Celui qui délocalise une usine, comme l’entreprise Molex par exemple, pour permettre l’enrichissement de quelques-uns, est un traître. Je suis dangereux, c’est vrai, mais dangereux pour ces gens-là.

J. J. : La part du salaire à l’échelle non seulement nationale mais internationale est effectivement trop faible par rapport à celle du capital. De ce point de vue, je me sens de plus en plus marxiste. Vous dites vouloir reprendre l’argent, cela me fait penser à l’anarchisme du début du XXe siècle. Je crois que la démocratie exige de la pédagogie, sinon on tombe dans le populisme. Vous avez réussi quelque chose d’extraordinaire : en attaquant les médias, vous les avez mis à vos pieds. C’est une opération admirable mais je le répète, dangereuse.

J.-L. M. : Vous ne pouvez pas me réduire à quelques formules à l’emporte-pièce, même si je les assume. Ce que j’explique a le mérite d’être simple et clair. Les autres n’ont pas l’intention d’être compris. Les journalistes sont des sortes de curés qui donnent un temps de parole égal à la victime et au bourreau. Ils incarnent une vérité du juste milieu. Or la vérité est provisoire et approximative. Je m’indigne contre une médiacratie qui nonobstant tout esprit critique croit que devant un ouvrier qui perd son travail, on va donner raison à David Pujadas.

J. J. : Je ne suis pas en désaccord avec une dénonciation des médias, seul pouvoir à ne pas avoir de critique. Si vous attaquez les médias, vous risquez de mettre en cause la démocratie. Le véritable antidote au populisme c’est le pluralisme des opinions et la liberté de la presse.


Jacques Julliard
Historien et éditorialiste à Marianne. Auteur de la Reine du monde. Editions Flammarion, Champs actuel.

Jean-Luc Mélenchon Fondateur du Parti de gauche, animateur du Front de gauche.
Auteur de Qu’ils s’en aillent tous ! Editions Flammarion.

Débat animé par Max Armanet 
Retranscrit par
Tania Kahn


Sources : Le peuple a-t-il toujours raison ?, Tribune Emission réalisée par Luc-Jean Reynaud, Libération.fr, 30/12/2010