Le Tigre celtique n'a pas digéré le "festin"

Un moment de réflexion !

Extrait de : Le Tigre celtique n'a pas digéré le "festin", L’echo, Catherine Mommaerts, 19 février 2011

À Longford, en plein cœur des Midlands, les lotissements fantômes et les zonings industriels partiellement désertés sont là pour rappeler aux Irlandais les excès du boom.

"The ghost estates" city, la ville aux lotissements fantômes. Voilà comment les médias irlandais appellent Longford. Et c’est vrai que les faubourgs de cette petite ville rurale, située au cœur des Midlands, ont quelque chose de fantomatique, avec leurs nombreux lotissements inoccupés.

Longford n’est pas la seule ville d’Irlande à s’être réveillée avec la gueule de bois, après les excès immobiliers et bancaires qui ont fini par couler le pays. Ce qui fait sa particularité, c’est qu’elle représente, à elle seule, un microcosme du pays, de ses dérives et des conséquences des excès passés. Passez une journée à Longford, et vous aurez beaucoup plus appris sur ce qui n’a pas tourné rond ces dernières années en Irlande, qu’au bout d’une semaine d’investigation à Dublin… Les Irlandais vous le diront d’ailleurs: pour comprendre le pays et ses habitants, il faut sortit de la capitale, se rendre dans les zones rurales. Direction Longford, donc.

Rien de tel que le train pour ce genre d’escapade, surtout dans un pays où l’on a eu la "bonne" idée de rouler du "mauvais" côté de la route… Au bout de quelques kilomètres à peine, le paysage change. Les prairies succèdent aux prairies, séparées les unes des autres par des bouquets d’arbres couverts de lierre. Ici et là quelques moutons bravent le froid hivernal. Le tout sous un ciel lourd de nuages.

Des cités dortoirs au vert

Le train traverse plusieurs petites villes devenues cités-dortoirs pour les Dublinois que le boom immobilier, et les prix rébarbatifs qui l’accompagnaient, avaient poussés à quitter la capitale. Les blocs à appartements, les maisons unifamiliales destinées à la classe moyenne y ont poussé comme des champignons, au plus fort de la bulle immobilière. Et la périphérie de Dublin a fini par englober Longford, malgré les 120 kilomètres séparant la capitale de la bourgade, qu’on atteint au bout de près de deux heures de voyage.

Courtisés par les banques, qui leur offraient des prêts plus qu’avantageux les uns que les autres, et par le gouvernement, qui déroulait les avantages fiscaux sous leurs pieds au nom du "développement des zones rurales", les Irlandais de la classe moyenne ont comme oublié que l’argent avancé par les banquiers, il faudrait bien le rembourser un jour.

Ils ont commencé à acheter, dans tout le pays, des appartements, des maisons, qu’ils n’occuperaient jamais, mais qui représentaient un investissement à potentiel bien plus élevé que n’importe quel placement financier. Plus instable aussi… Et les Dublinois n’étaient pas les seuls à faire la fête. Tout le monde, y compris à Longford, s’est laissé griser. Jusqu’à ce que certaines villes rurales se retrouvent avec plus d’habitations qu’il n’y avait de personnes pour y loger.

"Des gens qui n’y connaissaient rien au marché de l’immobilier se sont transformés en promoteurs immobiliers", se souvient Lloyd Donnelly, barbier à Longford depuis 20 ans. "Mes amis me disaient de faire comme eux, d’acheter une deuxième maison, mais je ne les ai pas écoutés et je suis bien content. Les temps sont durs, surtout les jours de semaine où j’ai bien moins de clientèle, mais je peux encore vivre décemment de mes deux salons sans crouler sous les dettes", confie-t-il, tout en finissant la coupe de Damian. Le jeune homme a moins de chance. Ouvrier dans la construction, il a perdu son emploi au lendemain des fêtes. "Quand mon contrat de travail est arrivé à échéance, mon patron a décidé de ne pas le renouveler, voilà", explique-t-il sans plus de formes.

La "polish connection"

Les premiers à avoir trinqué sont les Polonais, venus travailler sur les chantiers irlandais. Derniers arrivés, ils ont été les premiers licenciés. Mais on en croise encore beaucoup à Longford. Signe qui ne trompe pas: les enseignes polonaises ont encore pignon sur rue au centre-ville.

"Les Polonais qui sont venus travailler sur les chantiers de construction ont fini par louer des appartements dans les immeubles qu’ils avaient construits. Il a alors fallu en construire d’autres, importer plus de main-d’œuvre, loger tous ces gens, etc.", explique Donall Mac An Bheatha, venu s’installer avec femme et enfants à Longford, il y a douze ans. "De nombreux Polonais sont restés, malgré la crise, car l’Etat leur verse des allocations de chômage et toutes sortes d’avantages sociaux", ajoute le responsable de la planification urbaine au sein du comté de Longford (dont la petite ville est la capitale), en montrant du doigt les immeubles occupés par ces immigrés, de moins en moins tolérés par les Irlandais, en ces temps de crise.

Un chantier pour prison

En s’éloignant un peu du centre de la petite ville, on croise des ensembles d’habitations récentes, les fameux "ghosts estates". Tous ces lotissements ne sont pas déserts. Ils sont même généralement habités, mais partiellement seulement. Les petites maisons coquettes habitées par les quelques naïfs, ou inconscients, qui avaient acheté les logements du boom pour s’y loger et non pas "spéculer" sur la montée des prix, se trouvent entourées d’un no man’s land, fait de gravats, de béton, de canalisations à ciel ouvert. Comme si le temps s’y était arrêté. Et la grisaille de février ne fait rien pour égayer le tableau.

Alors que les prix immobiliers se sont effondrés de 50% en certains endroits de la capitale irlandaise, ici, la chute peut dépasser les 60%. Les "heureux" propriétaires de ce que les promoteurs immobiliers leur avaient vendu comme des lotissements de rêve se trouvent aujourd’hui prisonniers d’une maison située en plein chantier.

Avec sa petite équipe du conseil du comté de Longford, Donall essaie, depuis quelque temps, d’obliger les promoteurs indélicats ou simplement dépassés par les événements à finir le gros œuvre des maisons laissées en plan, à les raccorder à l’eau courante, à installer l’éclairage commun à l’intérieur des lotissements. "S’ils refusent, on est prêt à les traîner en justice pour non-respect des clauses inscrites dans les permis de bâtir qu’on leur a délivrés", rumine Donall. "On sait que la plupart de ces promoteurs n’ont plus l’argent pour finir les travaux, mais on compte sur leurs banques pour trouver des solutions, et, dans certains cas, nos efforts ont déjà porté leurs fruits", ajoute-t-il en retrouvant le sourire.

Ras-le-bol du noir

Les 7.000 âmes de Longford ont un point commun, en tout cas: le ras-le-bol, éprouvé face à la façon dont leur petite ville est dépeinte dans les médias. "On en a marre de lire des choses négatives sur Longford. S’il vous plaît, expliquez qu’il y a aussi des choses positives qui se passent chez nous", demande Michael Nevin, président du conseil d’entreprises de Longford, l’organisme public chargé d’assister les gens du comté de Longford, qui veulent créer leur entreprise.

Et c’est vrai que tout n’est pas triste et noir, dans le "microcosme" de l’Irlande. Si les entrepreneurs qui ont eu les yeux plus gros que le ventre ont quitté les zonings industriels de Longford, il y reste des entreprises en activité: B3 Cable Solutions, une multinationale spécialisée dans la confection de fibres optiques et en cuivre, y dispose toujours d’une usine. Cameron Ireland Limited, une société fournissant services et équipements aux grands groupes pétroliers, n’a pas quitté le navire, elle non plus. Les laboratoires Abbott occupent, aujourd’hui, 300 personnes à Longford. Et C & D Food, le plus grand producteur du pays d’aliments pour chien et chats, y est toujours à flot.

Le centre-ville n’a d’ailleurs rien d’une zone sinistrée, il faut bien l’admettre. Les temps sont durs, mais les petits commerçants tiennent le coup. La Cathédrale Saint-Mel en référence au saint patron de la ville, dont l’acteur Mel Gibson porte le prénom, sa mère étant née à Longford, vous expliquent les habitants y a été partiellement détruite par un incendie le 25 décembre 2009. Mais les travaux de construction débuteront bientôt, grâce à l’argent des assurances. Le secteur du bâtiment n’est donc pas totalement paralysé. Les ouvriers s’affairent d’ailleurs dans plusieurs rues de la ville pour reboucher les trous creusés par les grands froids de janvier.

Malgré une météo particulièrement ingrate à cette période de l’année, il se trouve même des bénévoles pour arpenter les trottoirs de la rue principale en quête de fonds. Un véritable défi, en ces temps de crise. Trudi, la petite vingtaine, collecte des fonds au profit de l’ONG irlandaise Concern Worlwide. "Les gens sont généreux malgré tout", constate la jeune fille, "c’est dans la mentalité des Irlandais", ajoute-t-elle en réajustant son bonnet.

Une fierté égratignée

La mentalité des Irlandais a cependant été mise à rude épreuve par la crise et elle continue de l’être. Comme tout Irlandais qui se respecte, Michael Nevin ne voit pas d’un bon œil l’ingérence du Fonds monétaire international (FMI) et de l’Union européenne (UE) dans les affaires irlandaises. "C’est une honte pour nous de voir l’UE, le FMI prendre des décisions à notre place, alors que nous avons dû nous battre si durement pour notre indépendance", lâche-t-il. Mais pas question de jeter la pierre aux Allemands, Français, Belges qui critiquent les Irlandais pour leurs excès. "Nous avons fichu en l’air tout l’argent que l’Europe nous a versé depuis 1973, nous nous sommes mis tout seuls dans cette situation", affirme-t-il.

Donall Mac An Bheatha comprend, lui aussi, l’irritation des Européens, une compréhension qu’on retrouve d’ailleurs auprès de la grande majorité des Irlandais. "C’est comme si nous nous étions enivrés avec l’argent que nous a donné l’Europe, pendant toutes ces années, et qu’une fois devenus alcooliques, on lui demandait son aide à nouveau", compare-t-il.

Quelques brebis galeuses

Attention toutefois à ne pas mettre tous les Irlandais dans le même sac. Les excès ne sont l’œuvre que de certains. "Ce n’est qu’une minorité d’Irlandais, ceux qui avaient de l’argent, qui a perdu la boule. Une fois la bulle éclatée, ils ont fait sortir leur argent d’Irlande pour le placer en Suisse ou en Allemagne. Mais la majorité des gens ordinaires, ceux qui n’ont jamais vu la couleur de cet argent, se retrouvent aujourd’hui avec une dette énorme à rembourser", dénonce le fonctionnaire.

Les banques européennes en prennent aussi généralement pour leur grade auprès des Irlandais. "Les banques européennes se sont montrées tout aussi irresponsables que leurs consœurs irlandaises en leur prêtant tout cet argent", résume Michael Nevine.

"business as usual"

Et les candidats locaux, qu’il s’agisse de ceux du Fianna Fáil, le parti au pouvoir, du Fine Gael, en tête dans les sondages, ou du Labour, qui pourrait aider le FG à former un gouvernement, longent-ils les murs de la ville pour échapper aux reproches faits par la population à l’ensemble de la classe politique? "Non, ils font campagne comme si de rien était. On les voit sur les marchés, aux enterrements de gens qu’ils ne connaissaient pas, comme c’est le cas d’habitude", constate, avec amusement, Michael Nevin. "Et nous les recevons avec politesse, car nous sommes comme ça", ajoute-t-il.

Personne ne pense pourtant, à Longford, ni ailleurs en Irlande, que la prochaine équipe au pouvoir fera des miracles. Ni qu’elle sera foncièrement différente de la précédente.

Quant aux promesses, faites par le FG et le Labour, de renégocier les termes du plan de sauvetage du FMI et de l’UE, jugés injustement punitifs, on n’y croit pas non plus. Seule certitude dans les rues de Longford: les ménages irlandais n’ont pas fini de payer les dérives des années de bombance.