Pourquoi la Chine vient en aide à la zone euro

Extrait de : Pourquoi la Chine vient en aide à la zone euro, l’Express.fr, Benjamin Masse-Stamberger, 02/02/2011

La Chine a multiplié les achats de dette européenne ces derniers mois. Une aide intéressée, qui ne va pas sans contreparties économiques et diplomatiques.

Une collaboration renforcée avec les européens

Bien sûr, ce n'est pas par philanthropie que Pékin tend la main aux Européens. Diaboliser ses intentions serait cependant une erreur. "Les Chinois sont pragmatiques avant tout, estime François Godement. L'Europe représente l'un de leurs plus importants marchés (28 % de leurs exportations), et ils ont donc tout intérêt à ce que la zone euro ne s'effondre pas."

Pékin poursuit également une stratégie de diversification de ses considérables réserves de change, alimentées par des excédents commerciaux massifs.

Jusque récemment, le gouvernement se satisfaisait de détenir la plus grande part de ses réserves en dollars. Mais, avec la crise, les doutes sur la solvabilité des Etats-Unis se sont accrus. Et les Chinois ont commencé à acheter des yens, des livres sterling, et surtout des euros. "Dans un premier temps, les troubles de la zone euro ont un peu refroidi leurs ardeurs, constate Patrick Chovanec. Mais plus le temps passe, et plus ils pensent que l'Europe va surmonter la crise. Du coup, la situation actuelle ne présente pour eux que des avantages : ils apparaissent comme des sauveurs, sans prendre de risque excessif." 

Pékin voit également les bénéfices qu'il peut tirer d'une collaboration renforcée avec les Européens. "Dans le cadre de son nouveau plan quinquennal, le Parti communiste a défini sept priorités en matière économique, décrypte André Loesekrug-Pietri, président du fonds A Capital et fin connaisseur de la Chine.

Il s'agit de l'efficacité énergétique et environnementale, des biotechs, des technologies de l'information, de l'industrie à haute valeur ajoutée (ferroviaire, aéronautique...), des nouveaux véhicules et des nouveaux matériaux.

Dans la plupart de ces domaines, la Chine juge que ce ne sont pas les Etats-Unis, mais l'Europe qui est en pointe." Les autorités chinoises ont ainsi profité de leur récent périple européen pour signer des accords d'échanges technologiques, comme, par exemple, avec la Grèce dans le domaine des télécommunications. 

Extrait de : L'Europe à la merci des investissements chinois, Libie Cousteau et Valérie Lion, l’Express.fr, 04/02/2011

En six ans, les groupes chinois ont triplé leurs investissements sur le Vieux Continent. Un galop d'essai: la conquête de l'Ouest ne fait que commencer. 

C'était la soirée à ne pas manquer en ce début d'année. Le 18 janvier, le Tout-Paris était réuni sous les lambris du Palais Brongniart, l'ancien siège de la Bourse, pour un dîner de gala exceptionnel où la ministre de l'Economie, Christine Lagarde, invitée d'honneur, disputait la vedette à Henri de Castries, patron d'Axa, Patrick Kron (Alstom), Maurice Lévy (Publicis), Frédéric Oudéa (Société générale) ou encore au très sinophile Jean-Pierre Raffarin. Au total, près de 300 personnalités étaient conviées par Jiang Jianqing, président de la puissante banque chinoise, ICBC, n° 1 mondial, pour célébrer en grande pompe l'ouverture de sa succursale française. 

Après Paris, ce haut dignitaire encore inconnu sur le Vieux Continent avait un programme chargé : l'inauguration en rafale de nouvelles implantations à Milan, Bruxelles, Amsterdam et Madrid. Si ses équipes européennes ne comptent pour l'heure que 200 personnes - une vingtaine en France - ICBC, cotée depuis seulement quatre ans, pèse déjà plus de 240 milliards de dollars ! Et ne cache pas ses ambitions, au premier rang desquelles accompagner les entreprises de l'empire du Milieu parties à la conquête de l'Ouest. 

Encore insignifiant il y a quelques années, le tableau de chasse de ces nouveaux prédateurs s'est singulièrement étoffé ces derniers temps.

Jugez plutôt : en janvier, China National BlueStar s'offrait le chimiste norvégien Elkem moyennant 2 milliards d'euros ; en décembre 2010, c'est la griffe Cerruti qui tombait dans l'escarcelle du géant du textile Li & Fung ; en novembre, le fonds d'investissement Fosun montait à 10 % dans le capital du Club Med. Quelques mois auparavant, le fondateur de Geely, l'étonnant Li Shufu, autodidacte ayant fait fortune dans l'automobile, bouclait le rachat du suédois Volvo Cars.

La liste pourrait s'allonger si l'appétit de Mengniu pour Yoplait ou encore celui de Bright Food pour United Biscuits (Delacre, BN...) se confirmaient dans les semaines à venir. 

A la fin de l'année dernière, l'incroyable - mais vaine - surenchère d'un obscur conglomérat chinois sur l'offre du français Nexans pour lui ravir le très stratégique fabricant néerlandais de câbles Draka a fini par convaincre de la réalité de la menace.

Au point que le commissaire européen à l'Industrie, Antonio Tajani, a suggéré la mise en place d'une "autorité chargée d'examiner les investissements étrangers", inspirée du modèle américain - le Committee on Foreign Investment in the United States.

Il faut dire que le cash accumulé par ces nouveaux conquérants leur autorise toutes les audaces. 

"En six ans, les investissements directs de la Chine en Europe ont été multipliés par trois, note Françoise Nicolas, directrice du centre Asie à l'Institut français des relations internationales.

Mais, en 2009, ils représentaient moins de 6 % du total des 56 milliards de dollars investis à l'étranger", nuance-t-elle. Si la présence chinoise devient de plus en plus visible, elle n'en reste pas moins modeste. Et pour cause : longtemps concentrés exclusivement sur leur propre marché, les Chinois ont d'abord déployé leurs forces vers le reste de l'Asie puis vers l'Afrique, pour ses précieuses ressources naturelles, indispensables à la croissance de leur économie. "L'Europe émerge comme cible à partir de 2003, avec deux destinations phares, l'Allemagne et le Royaume-Uni", rappelle Françoise Nicolas. 

L'année 2005 a marqué une étape importante avec le rachat de la division PC d'IBM par une entreprise chinoise trois fois plus petite, Lenovo (voir page 69), et celui de la mythique marque britannique MG Rover par Nanjing Automotive, le constructeur de la première camionnette chinoise. Cette année-là, les investissements chinois en Europe ont presque triplé. Depuis, le rythme ne s'est pas ralenti. Tous les moyens sont bons : rachat, prise de participation, sociétés communes, contrats.

En 2009, la Chine est même devenue le troisième créateur d'emplois parmi les investisseurs étrangers en Europe. Une récente étude de KPMG révèle que le Vieux Continent est désormais la cible prioritaire des Chinois à l'international, après l'Asie. 

Trois motivations les animent aujourd'hui, analyse Charles-Edouard Bouée, président Asie au cabinet de conseil Roland Berger.

1.      le besoin de redéployer leurs actifs en euros,

2.      une volonté d'acquérir des technologies, des marques et des réseaux de distribution,

3.      et, enfin, la quête de relais de croissance pour des groupes qui ont fait le plein sur leur marché domestique. 

Le drapeau chinois flotte désormais sur des usines italiennes, allemandes ou françaises, sur des plates-formes logistiques ou des centres de recherche. Les ingénieurs France Télécom de Lannion, berceau de la téléphonie tricolore, se souviennent encore de ce jour de mars 2007 où ils virent débarquer, de l'autre côté de la rue, une vingtaine de chercheurs de Huawei, venus prendre possession de bureaux flambant neufs.

Au printemps prochain, c'est le fabricant d'électroménager Haier qui ouvrira en Allemagne son premier centre de recherche européen, chargé d'adapter ses produits à la clientèle occidentale.

Les grandes entreprises chinoises pointent aussi leur nez sur d'importants appels d'offres et percent sur des marchés jusque-là dominés par nos champions : cet automne, Yuanda a raflé le contrat d'habillage de la future tour Carpe Diem, à la Défense, en cassant les prix. Un camouflet pour Eiffage et consorts. 

"Les Chinois ne veulent pas apparaître comme menaçants", relève David Weill, vice-président d'AT Kearney. Ils ne ménagent pas leurs efforts pour former des cadres dirigeants capables de maîtriser les codes européens. Rien qu'en France, les universités et grandes écoles accueillent plus de 30 000 étudiants venus de l'empire du Milieu. Et les grandes entreprises savent désormais s'offrir les services de pointures locales, à l'instar de Huawei, qui a recruté à la tête de sa filiale France l'ex n° 2 du groupe d'électronique de défense Thales. 

"Ce qui fera exploser les acquisitions par les Chinois, c'est leur volonté de bâtir de véritables multinationales, assure Florent Steck, associé chez KPMG. Aujourd'hui, même leur plus grosse société, PetroChina, est moins globale que Total." Mais leurs fleurons ont déjà bousculé les classements mondiaux. Vinci, longtemps leader incontesté du BTP, ne vient-il pas d'être rétrogradé à la troisième place derrière... deux groupes chinois ? Pour autant, la plupart des spécialistes réfutent l'idée d'un péril jaune : "Ce ne sont pas les Barbares qui débarquent, tempère l'un d'eux, mais la rencontre de deux mondes à laquelle il faut se préparer." Sans tarder.