Europe : les PIGS sous stabulation... et leurs créanciers

Extrait de : Europe : les PIGS sous stabulation... et leurs créanciers aussi !, Vincent Benard , 22 mars 2011)

Dans l'indifférence générale, l'Union Européenne a transformé son FESF, "Fonds Européen de Stabilisation Financière", en la même chose, sous le nom de MES, "Mécanisme Européen de Stabilisation", ou, devrait on dire, s'agissant de venir en aide aux PIGS, "Mécanisme Européen de Stabulation" des pays en faillite.

AAA vot'bon coeur...

Le principe en est simple : les pays encore solvables emprunteront sur les marchés financiers au taux consenti aux pays notés AAA, du moins l'espèrent-ils, et reprêteront l'argent 200 ou 300 points de base au dessus du coût de la ressource, aux pays en difficulté. Cela tombe bien, parce qu'actuellement, les spreads de couverture du risque sur les emprunts irlandais et grecs à deux ans sont de respectivement 8,35 et 9,35%, et les rumeurs de défaut de l'Irlande sur ses prochains versements d'intérêts se font insistantes. 6 à 7% d'économie sur le taux d'intérêt du marché, par les temps qui courent, ce n'est pas mal du tout.

Autrement dit, en prêtant très au dessous des spreads de couverture de risque demandés par le marché, les pays aux comptes encore présentables transfèrent sur leurs prêteurs actuels et leurs contribuables futurs le risque de défaut (inévitable) des PIGS.

Dette capitale

Notons d'ailleurs que la presse grand public parle d'injections de "capital" de 80 milliards au démarrage du fonds, puis de 620 milliards par la suite. Cette terminologie est une pure escroquerie sémantique qui doit être dénoncée comme telle, puisque les pays apportant ce "capital" sont eux mêmes très endettés et donc réuniront les sommes demandées par émissions de dettes souveraines. Il n'est pas dit clairement si le MES pourra emprunter lui même directement sur les marchés ou uniquement par l'entremise des états membres, mais les communiqués officiels insistent lourdement sur sa note AAA : le MES pourrait donc aussi se financer par appel direct aux marchés financiers, mais sous parapluie des états bien notés, donc de leurs contribuables.

Bref, on continue de vouloir soigner la dette par la dette, et à maintenir l'illusion de solvabilité des états les plus faibles de la zone Euro. Pour payer les intérêts de la dette portugaise, on demande à l'Allemagne et à quelques autres d'augmenter leur dette à leur tour. Bernard Madoff est allé en prison pour moins que ça.

Faire durer l'illusion pour ne pas avoir à réformer

En subventionnant le coût du crédit aux pays les moins stables, on fait exactement ce que Fannie Mae et Freddie Mac ont fait aux USA pour le financement du logement aux ménages "subprime" : Fannie et Freddie ont enfermé nombre de ménages dans l'illusion qu'ils pouvaient vivre au dessus de leurs moyens, dans une maison trop grande pour eux. La création du MES, de la même façon, fait croire aux populations européennes que leurs états providence, qui craquent de toute part, sont viables, ce qui retarde l'acceptabilité de réformes profondes. Lorsqu'ils n'ont plus pu payer, les ménages américains ont perdu leur maison. Nous perdrons nos états providence. Seul le timing est incertain. 

Bien entendu, on nous affirme que les pays "aidés" devront "faire des efforts de restructuration" pour ne pas planter le fonds de stabilité. Là encore, c'est une pure fumisterie. En cas de faillite, ils auraient de toute façon dû remettre fortement en question les bases de leurs états providence. En accédant au fond de stabulation, ces états peuvent au contraire espérer adoucir les plans d'austérité que le marché leur aurait imposé... Voire, comme les grecs s'en sont fait la spécialité, continuer à tricher sur l'état réel de leurs finances.  

D'ailleurs, en substituant comme créanciers, à des investisseurs privés généralement âpres au gain, des états enclins à la faiblesse pour des raisons politiques, les PIGS se mettent en position de force pour pouvoir le moment venu exercer un chantage à l'arrêt du paiement d'une partie de la dette sans faire trop de concessions, car au nom de "l'Europe", il faudra éviter de trop "braquer" les populations des pays surendettés, "être solidaires", et autres poncifs. Quant aux moyens de forcer un état à respecter sa parole vis à vis d'autres états... On n'enverra pas les avions bombarder Athènes !

D'ici à ce que certains se préparent à une faillite "bien calculée" de leur état sur le dos du couple franco-allemand... Non, ils n'oseraient pas, pas vrai ?

Je te tiens, tu me tiens...

A qui cela profite-t-il ? A toutes les banques qui ont prêté aux états, et qui se sont prêté entre elles, qui ont prêté aussi à des ménages eux mêmes surendettés, et qui ont obtenu des garanties publiques pour cela... Des banques à qui l'on évite de devoir se mettre en redressement, en faisant appel à de nouvelles garanties publiques !

Banques et états se tiennent par la barbichette, et faute d'avoir le courage politique d'imposer un système de résolution des faillites bancaires contraignant et protégeant en priorité les déposants, en obligeant les créanciers bancaires à encaisser leur juste part des pertes éventuelles pour avoir mal prêté à des entités surendettées, on perpétue une cavalerie financière qui nous mènera immanquablement à un nouveau séisme financier.

Lorsque les rustines posées sur ce système de fuite en avant généralisée ne pourront plus colmater les brèches, nous serons doublement pénalisés, en tant que "bénéficiaires" de l'état providence, qui ne pourra plus financer ses généreuses redistributions, et en tant que détenteurs de comptes bancaires, car rien n'aura été prévu pour éviter des paniques en série et il sera temps de s'apercevoir que la garantie d'états en faillite sur nos comptes bancaires ne vaut pas un kopek.

Bref, le "Mécanisme Européen de Stabilité" n'est qu'une vaste opération de perfusion généralisée du système étatico-financier, perfusion qui adoucit temporairement la douleur mais qui ne guérit pas le malade faute du courage de décider de mettre en place un traitement de choc.

La route de l'abattoir

Mais cet adoucissement ne sera que temporaire. En soignant leurs dettes par de nouvelles dettes, sans se contraindre à une cure d'amaigrissement suffisante pour se placer en situation d'excédent budgétaire, nos états ne font que gonfler leur bulle d'insolvabilité, laquelle explosera quand les marchés se rendront compte qu'à force de se porter caution pour tout les canards boiteux de l'Europe, même l'Allemagne ne mérite plus son AAA. A moins que la maison Trichet, imprimeur officiel de la cour depuis le 8 mai 2010, ne soit rebaptisée "Banque de Weimar", transformant l'éclatement de la bulle des dettes souveraines en Tchernobyl des prix.

Quelle que soit la porte de sortie choisie, ce sont les gens ordinaires qui boiront la tasse.

La stabulation ne fait qu'engraisser le cochon avant l'abattoir