Les jeunes bousculent les médias

Un moment de réflexion pour les médias traditionnels.


Extraits de : Les jeunes bousculent les médias, Christine Legrand, la-Croix.com, 16-03-2011

Les 15-25 ans font preuve, à l’égard des médias, d’un vif esprit critique. Ils utilisent de plus en plus Internet pour se forger leur propre point de vue. C’est ce que révèle une enquête sociologique réalisée pour La Poste, en partenariat avec « La Croix » et « Phosphore »

L’époque où leurs grands-parents lisaient un journal unique qui constituait souvent pour eux la seule source information, et en qui ils vouaient une confiance absolue (« c’est écrit dans le journal», donc « c’est vrai ») semble pour les 15-25 ans complètement révolue. Les « digital natives » comme on les appelle sont en train de tourner une nouvelle page de l’histoire des médias, plus radicalement que leurs aînés.

Équipés d’une panoplie d’outils technologiques (ordinateur, smartphone…), ils se tiennent en permanence en alerte sur l’actualité, picorent des informations sur un site Web ou une page Yahoo, jettent un œil sur la télé allumée en arrière-fond, captent un flash d’infos à la radio, retournent sur Internet glaner des avis, comparent les points de vue, et multiplient les sources, pour se forger leur propre opinion.

C’est exactement, ce que les politiciens ne veulent pas, que leur peuple
est une opinion éclairée.

Voyez-vous le problème, dû à la technologie, ils ne peuvent plus contrôler l’information, donc de plus en plus difficile de contrôler leurs peuples.

C’est ce que révèle (ou confirme) une grande enquête sociologique menée auprès des 15-25 ans, par l’Institut Wei pour l’Observatoire de la confiance de La Poste, en partenariat avec Phosphore et La Croix.

Les jeunes sont devenus des « êtres médiatiques ». Quand ils décrivent simplement leur journée, ils se disent exposés à un flux permanent d’informations, toujours aux aguets. « Le matin, la télé ou la radio sur la télé, j’écoute en même temps que je me prépare. Dans le métro, le journal gratuit ou le smartphone, le midi aussi le smartphone, Facebook ou les infos. Et quand je rentre le soir, j’allume deux ordinateurs, celui pour les études, celui pour moi, Facebook, et la télé aussi en bruit de fond. Il faut s’informer, se tenir au courant, se divertir aussi et informer les autres, savoir ce qui se passe dans le monde autour de nous », dit l’un des sondés (18-20 ans, milieu populaire). 

La télévision continue à occuper une place centrale

L’irruption du smartphone a notamment changé la donne. « On peut se brancher en permanence, mettre des alertes, suivre, comparer… Depuis que je l’ai, je n’arrête pas d’alerter mes amis » (18-20 ans milieu populaire). Le sondage le confirme : 73 % des 15-25 ans se retrouvent dans cette assertion : « L’information, c’est comme un flot permanent dans lequel je vis.»

« On est sorti de l’univers de la connexion pour entrer dans celui de l’immersion, commente Alain Mergier, directeur de l’Institut Wei. Le flot d’informations dans lequel ils baignent est devenu aussi naturel pour eux que l’eau pour un poisson. » Et ils ont conscience qu’il va falloir nager le mieux possible, et rester maître à bord, pour ne pas se laisser couler.

Leur rapport à la télévision est particulièrement significatif. Dans ces flux qui, de plus en plus, s’enchevêtrent (on écoute la radio sur la télé, on lit des journaux sur son smartphone), elle continue à occuper une place centrale. Elle constitue pour eux, selon Alain Mergier, une « référence extrêmement forte », « le repère commun dont ils vont pouvoir se distinguer pour construire un autre rapport aux médias et à l’information ».

« Il faut se méfier de ce que tout le monde regarde, il ne faut pas être pris dans la masse. Mais il faut savoir aussi ce que tout le monde pourrait penser, c’est pour cela que je regarde la télé, même si cela m’énerve, mais après je vais voir ailleurs, et on peut avancer », (21-25 ans classe moyenne).

Ainsi, ils perpétuent le rituel familial du JT. Mais ils font preuve à son égard d’un grand esprit critique, voire d’une extrême méfiance. « Ils prêtent souvent aux chaînes de mauvaises intentions, supposent des liens stratégiques avec les politiques, souligne le sociologue. « On est certain que ça trafique », disent-ils. Ils lui reprochent de produire de l’émotion, ce qui est fréquemment interprété par eux comme étant des intentions de l’émetteur, calculé stratégiquement là aussi. 

Internet, un « pôle dynamique à partir duquel ils se forgent un autre rapport aux médias »

Ils dénoncent le traitement « monomaniaque » des « jeunes », dont on ne parle qu’en termes de problèmes (« jeune égal délinquance, addiction, violence »), ce qui renforce leur méfiance. Ils dissèquent les montages et les mises en scène de l’actualité. « Les JT, ce n’est plus l’info qui est au centre. Il y a toujours un habillage… C’est toujours dramatique, avec la petite touche positive à la fin, un peu culturelle, c’est comme si c’était toujours le même schéma. Ce n’est pas l’information qui guide les choses, c’est le schéma », dit un interviewé (21-25 ans, milieu populaire, actif).

Ils affichent souvent leur préférence pour les chaînes d’infos continues, dont « la hiérarchie n’est pas imposée », affectionnent particulièrement le « zapping » du Grand journal de Canal+, qui « met tout au même niveau » et introduit la distance de l’ironie. Car ils ne veulent surtout pas se laisser «manipuler», qu’on leur impose un avis, une opinion, qu’ils veulent se construire eux-mêmes.

Ils se tournent pour cela de plus en plus vers l’Internet, qui devient le « pôle dynamique à partir duquel ils se forgent un autre rapport aux médias », souligne Alain Mergier. Ils ne considèrent pas pour autant les informations qu’ils y trouvent plus objectives ni plus fiables, mais ils en apprécient la multiplicité.

Grâce au Web, ils peuvent en effet revenir aux « sources » (l’AFP, Reuters), aux infos « brutes » – ou ce qu’ils considèrent comme telles –, traquer d’autres versions d’un même fait, d’autres avis, pour se forger le leur. « Pour un même sujet, on va avoir plein de sources différentes, on va avoir accès à tout, les copains, le site Web de presse, la dépêche AFP, la source des faits, on va pouvoir se faire sa propre opinion… Ce que je veux, c’est démêler les faits de leur interprétation » (21-25 ans, classe moyenne).

C’est exactement, ce qu’il faut faire utiliser plusieurs sources, plusieurs optiques et grâces à votre intelligence, former votre propre opinion, vous avez une chance inouïe grâce à la technologie actuelle.

Internet leur permet ainsi d’être plus actifs, de reprendre les choses en main. « C’est plus intéressant pour la personne, on y va de sa propre volonté.

Avec le smartphone, je mets des alertes sur plein de sources différentes, cela permet de suivre, de comparer, de voir s’ils n’ont pas donné trop d’importance à un événement. Il ne faut pas avoir un seul point de vue, cela me rassure (…). C’est comme si on était seul face à l’information, on n’a pas l’avis du journaliste entre nous et l’information. On peut se faire son point de vue » (18-20 ans, milieu populaire). 

La presse imprimée sur du papier reste la grande absente

Ils s’appuient sur les avis d’experts mais aussi sur ceux de leurs pairs, se fient parfois plus aux commentaires des forums qu’à ceux des « spécialistes ». « Leur rapport aux critiques de cinéma est particulièrement révélateur, observe Alain Mergier. Ils regardent surtout les avis des spectateurs et vont voir des films, même s’ils ont mauvaise critique, pour pouvoir dire ensuite : “Le critique s’est trompé.” »

Dans ce paysage, la presse imprimée sur du papier reste la grande absente. « Elle n’apparaît même pas en arrière-plan », constate Alain Mergier, qui est allé les titiller, pour en savoir un peu plus. Certains étudiants disent : « Il faudrait que je lise davantage » pour préparer un examen. Mais la plupart se contentent de visiter sur le Web les pages d’accueil des journaux, de jeter un œil sur les titres dans les kiosques, ou de parcourir un gratuit, quand ils sont citadins.

Raisons de cette désaffection ? Ils évoquent le prix, le décalage temporel… mais pas seulement, selon lui. « Ils trouvent les journaux encore moins “neutres” que la télé. Ils y voient une double signature encastrée : celle du titre et celle du journaliste. Prendre un journal, ce serait donc se glisser dans un point de vue surdéterminé, en contradiction avec leur logique de construction de leur propre point de vue. »

Autrement dit, ils ne veulent pas lire qu’un seul journal, mais comme ils ne peuvent pas en lire plusieurs, ils n’en lisent aucun. Même si cela parfois les repose du flux dans lequel ils baignent. «Lire un journal, cela veut dire que l’on va réfléchir, se poser des questions, se poser aussi… On fait le choix d’aller prendre le journal, il y a déjà un choix qui est fait au démarrage, c’est comme si on avait déjà un point de vue», dit ainsi un interviewé. Si les résultats de cette enquête chahutent les médias, ils donnent néanmoins confiance dans leur volonté de participer au débat démocratique.