Roubini : "une restructuration de la dette en Europe est inévitable"

Extrait de : Roubini : "une restructuration de la dette en Europe est inévitable", La Tribune, 04/03/2011

A l'occasion des Dîners de l'Atlantique de Felix Marquardt, le célèbre économiste américain Nouriel Roubini s'explique pour La Tribune sur les risques de stagflation, la crise de la dette en Europe, la Chine, le G20 et le système monétaire international.

Compte tenu de la faible croissance et de l'inflation en hausse en Europe, y compris en Grande-Bretagne, voyez-vous un risque de déflation pour le continent ?

Bien sûr avec l'augmentation des prix du pétrole, semaine après semaine et les troubles au Moyen-Orient, il y a un risque de stagflation. Cela dépendra si les prix du pétrole se stabilisent au niveau actuel ou augmentent encore plus. S'ils restent à ce niveau et reculent même un peu à la faveur d'un plus grand calme au Moyen-Orient, il y aura un ralentissement de la croissance pas seulement en Europe mais aussi dans les pays industrialisés et les économies émergentes. Il y aura certes une hausse modeste du taux d'inflation général mais l'inflation sous-jacente (excluant les prix alimentaires et ceux du pétrole) est toujours assez basse aux Etats-Unis et en Europe, environ 1%, soit bien en dessous des 2% d'inflation plafond.

Par conséquent il y aura un peu de hausse de l'inflation et un ralentissement de la croissance mais il n'y aura pas de stagflation dans le traditionnel sens du terme c'est-à-dire une récession et une inflation assez élevée et croissante. Il y aura des pressions stagflationnistes mais pas une vraie stagflation.

Un avertissement toutefois : en 2008 nous avons déjà eu un choc avec un prix du baril WTI atteignant 140 dollars, Cela a contribué à faire basculer la conjoncture mondiale vers la récession, cette dernière ne provenant pas seulement de la faillite de Lehman Brothers et de la contagion financière. Et une fois dans cette grave récession, nous avons eu au lieu de l'inflation une déflation. Si le choc pétrolier actuel était suffisamment grand pour replonger des pays en récession, il n'est pas sûr que le résultat sera de l'inflation mais plutôt un chômage croissant limitant la poussée inflationniste. Le plus grand risque dérivant d'un choc pétrolier est plus un risque sur la croissance que d'inflation dans les pays industrialisés. Dans les pays émergents c'est différent car ils ont déjà en surchauffe avec une inflation moyenne autour de 5% à 7%.

Faut-il restructurer la dette publique des pays européens en difficulté comme la Grèce ?

Une restructuration de la dette, qu'elle soit publique ou privée, est inévitable.

Dans le cas spécifique de la Grèce, même si elle remplissait la feuille de route imposée par le FMI et l'UE, soit un ajustement budgétaire de près de 10% de son PIB, la dette publique grecque se stabilisera à 150% du PIB d'ici deux ans.

C'est un niveau très instable car le moindre choc pourrait creuser cette dette. C'est un problème de solvabilité. Des pays comme l'Argentine et la Russie ont fait défaut avec une dette s'élevant à 50% de leur PIB...

La question n'est pas s'il y aura une restructuration de la dette grecque mais plutôt quand elle aura lieu et à quelles conditions.

Le plus tôt sera le mieux : cela serait plus favorable aux marchés et plus ordonné, attendre pour le faire signifie de plus grandes pertes pour les investisseurs.

Que doit faire la zone euro pour sortir de sa croissance faible et sa crise de la dette ?

Pour les pays de la périphérie de la zone euro (Grèce, Irlande, Portugal, Espagne...), il est important qu'ils retrouvent le chemin de la croissance.

Beaucoup de leurs réformes structurelles actuelles sont nécessaires mais à court terme elles empirent leur récession, en augmentant les impôts, réduisant les dépenses, en supprimant des postes dans la fonction publique.

Restaurer sa compétitivité prend du temps, il suffit de se rappeler que l'Allemagne a mis dix ans pour le faire.

C’est le fun de voir des gens qui disent les vrais choses, étant moi-même un industriel, il a tout à fait raison, ça prend des années
pour rétablir une compétitivité.
 
 

Pour retrouver rapidement de la croissance il faut une politique monétaire accommodante, un euro plus faible et que l'Allemagne retarde sa propre austérité budgétaire pour stimuler sa croissance, sinon cela ne soutiendra pas l'activité dans les pays "périphériques".

On arrive à la même conclusion, je devrais bien m’entendre avec M. Roubini

Compétitivité Européenne

 

Nouveau départ dans quel sens, que l’Allemagne maintient ces exportations et le reste de la population européenne, souffre.

 

Malheureusement, les autres pays européens n’ont pas eu le privilège d’avoir des politiciens qui pensaient à long terme, comme vous l’avez maintes fois mentionné.

 

Le type de politicien qu’ils ont eu, comme nous d’ailleurs, fût des politiciens carriéristes, donc irresponsabilités et déficits sont la norme.

 

Si on regarde cela froidement, seule l’Allemagne s’en sort bien face à l’économie du marché en Europe.

 

Cela vous a pris plus de dix ans, pour établir une grappe industrielle compétitive par rapport aux pays émergents, vous pensez que l’Europe entière va attendre dix ans, pour tenter d’avoir un soupçon de compétitivité et si elle réussit ?

 

On va sacrifier plus de 480 millions d’habitants en acceptant chômage, pauvreté et destruction de la classe moyenne, pour tenter de compétitionner avec les Chinois qui font le dixième de leurs salaires et sans bénéfices, pour maintenir le dogme du libre-échange.

 

J’ai deux solutions possibles :

 

1.    La première, on élimine cette utopie de libre-échange qui ressemble plus à un ‘trip de CEO de multinationale’ qu’une santé économique équilibrée.

·    Vous vous en doutez on établie un libre-échange équitable.

·    Que l’on arrête de faire croire naïvement à la population que l’on peut compétitionner avec un Chinois qui a un salaire 10 fois inférieur aux nôtres, sans subir un nivellement vers le bas du statut social.

·    De plus, ça pourrait inciter les Américains d’arrêter d’imprimer de l’argent en faisant semblant que le libre-échange fonctionne.

·    On pourrait au moins se compétitionner entre pays irresponsables (humour noir).

·    Et si j’attends de la part de certains économistes les bienfaits du libre-échange.

·    Voici le chiffre que vous devez, vous souvenir, on s’est endetté de plus de 22 trilliards en moins de 10 ans, qui représente plus de 120 % de la dette que l’on a cumulée depuis la Deuxième Guerre.

·    Alors, si c’est cela les biens faits du ‘libre-échange’, chapeau !, une vraie fumisterie.

OU

 

2.   Deuxième utopie maintenir l’euro

·    Il est inconcevable que vous mainteniez l’euro dans son état actuel, je sais que vous voulez protéger vos institutions financières (Allemagne), mais le peuple n’a pas à subir pendant des générations un vice de forme.

·    Il était suicidaire d’intégrer des économies ayant des compétitivités si différentes, en gardant le statu quo, vous maintenez la pauvreté des peuples.

·    Tous les pays qui ont des sérieux problèmes de compétitivité devraient sortir de l’euro, qu’ils dévaluent leurs monnaies et au moins ils y auront une chance de participer au supposément libre-échange.

·    En gardant le statu quo, vous favorisez la position de l’Allemagne, et risquez d’avoir de sérieux problèmes de conflits sociaux sur les bras en Europe, car la population n’acceptera la pauvreté et le chômage persistant, la Tunisie et l’Égypte sont des exemples.

 

Source : Allemagne : Gouvernance un principe de libre exercice et de responsabilité, Québec Droite, 4 février 2011

Qu'attendez-vous du plan quinquennal chinois qui sera présenté dans les prochains jours ?

En acceptant un objectif de croissance légèrement plus bas - 7% au lieu de 7,5% - les Chinois commencent à réaliser que ce n'est pas tant la quantité que la qualité de la croissance qui importe. Or beaucoup de la croissance chinoise de ces dix dernières années, à un rythme de 10% par an, s'est faite au prix d'une dégradation de l'environnement, notamment de la qualité de l'air, de l'eau mais aussi d'une plus grande inégalité entre les revenus et les régions.

Par ailleurs ils ont toujours dit ces dix-quinze dernières années qu'ils veulent que la consommation représente une plus grande part de leur Produit Intérieur Brut (PIB). Mais ces dix dernières années, ils ont échoué dans cette entreprise.

Déjà dans son dernier plan quinquennal la Chine annonçait que la consommation devrait croître par rapport à son PIB.

Or elle est au contraire passée de 42% du PIB à 37% aujourd'hui. Mais leur modèle économique de croissance est trop basé sur l'augmentation des exportations, des investissements et une épargne élevée. La consommation représente seulement un tiers du PIB chinois alors que la proportion est de 70% aux États-Unis et de deux tiers dans la plupart des pays.

Le plus grand défi de la Chine n'est pas d'atteindre tel ou tel taux de croissance, mais plutôt de privilégier la consommation sur l'export, les investissements et l'épargne. Nous verrons s'ils atteignent cet objectif.

La sous-évaluation du yuan est vilipendée par les partenaires de la Chine, des Etats-Unis au Brésil. Pensez vous que la monnaie chinoise est réellement manipulée par Pékin ?

Techniquement parlant, les Chinois laissent leur monnaie s'apprécier. Mais cette appréciation est ridiculement faible, de l'ordre de 2 à 3% sur un an [face au dollar, NDLR] alors que de 2005 à 2008 elle s'appréciait de 6 à 7% en moyenne par an. Maintenant c'est moins...

La Chine s'oppose à une appréciation à un rythme plus rapide de sa monnaie en partie en raison de la délicate transition politique prévue l'an prochain, soit le remplacement tant du Premier Ministre que du président. Ils craignent qu'en laissant le yuan s'apprécier fortement, leurs exportations et leur croissance seront durement touchées, bien qu'une appréciation serait en fait un mode pour réduire les tensions inflationnistes actuelles en Chine.

Par contre, l’excès de leurs exportations se fait au détriment des pays industriels, qui ne peuvent compétitionner adéquatement
à cause du Yuan trop bas.

Malheureusement je ne crois pas qu'à ce jour les Chinois veuillent accélérer le rythme d'appréciation de leur monnaie. Le changement du taux de change avec le renminbi est si lent que l'on devrait plutôt parler d'une parité semi-fixe ("semi peg") avec le dollar.

Si lent, qu’il favorise la d’industrialisation et à la délocalisation,
qui les avantages bien sûr
.

Que pensez vous des priorités de la présidence française du G20 ? Vous semblez douter de l'intérêt d'un tel forum ?

Dans mon récent article pour Foreign Affairs écrit avec Ian Bremmer, nous ne sommes pas opposés au G20 comme idéal (http://www.foreignaffairs.com/articles/67339/ian-bremmer-and-nouriel-roubini/a-g-zero-world). Mais, si on regarde la réalité, il n'y a pas de leadership économique mondial, ni de la part des Etats-Unis, no d'autres pays.

En fait il y a plus de conflits et de désaccords que de la coopération sur de très nombreux domaines : la politique monétaire, la politique budgétaire, les taux de change, la libéralisation commerciale, sur la réforme du système monétaire international, la sécurité alimentaire, le réchauffement climatique...

Cela ressemble à un monde G-zéro et non au G20.

Tout à fait d’accord avec lui, nos politiciens savent très bien quoi faire, mais ils sont en conflits perpétuels entre le bien-être de leurs peuples et les groupes d’intérêts qui les ont mis aux pouvoirs.

Il n'est pas certain que quelque chose en ressortira. Sur la réforme du système monétaire international, il y a a eu beaucoup de débats. Mais, bien que beaucoup de gens sont mécontents du rôle du dollar comme principale monnaie de réserve, il n'y a pas encore d'alternative, même les droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI ne joueront guère un grand rôle, pas plus que l'idée de revenir à des taux de change fixe. Il n'y aura pas de changement radical du système monétaire international.

Personne très sensé et qui n’utilise pas la langue de bois.