Une anomalie nommée dollar

J’aime les articles de moneyweek, car il y a de la profondeur en plus, ce sont des spéculateurs, si tu veux réussir, tu dois toujours avoir une longueur d’avance.

Souvent leurs prédilections sont justes.


Extrait de : Une anomalie nommée dollar,  Cécile Chevré, MoneyWeek,  le 9 mars 2011

Une Fichu, foutu, perdu. Qui veut encore du dollar en ce moment ? Faisons l'expérience suivante : plaçons un trader drogué aux liquidités de la Fed devant un baril de pétrole, une belle pièce d'or ou un billet de 100 $.

Que pensez-vous qu'il choisira ? S'il n'est pas complètement décérébré, il se jettera sur l'or... ou sur le baril s'il est jeunot et ne croit pas au pouvoir de la relique barbare. S'il choisit le dollar, appelez les urgences psychiatriques.

Vous avez sûrement remarqué un changement ces derniers temps. Alors que, depuis plusieurs mois, l'or était corrélé au billet vert, il a soudainement pris son indépendance quand les troubles au Proche et Moyen-Orient ont débuté. Élan de méfiance contre la devise de l'empire américain ? Pas uniquement...

Pétrole empoisonné

Nous vous en avons longuement parlé ces derniers temps dans la Quotidienne : l'augmentation des cours du pétrole menace nos économies, et en particulier celle des États-Unis. Gros consommateurs d'or noir devant l'éternel, les États-Unis vont avoir du mal à supporter le coût croissant du baril. Le fameux seuil de douleur qui menace toutes les économies occidentales n'est pas loin, sinon déjà franchi.

La hausse du pétrole a d'autres conséquences, qui frappent uniquement le billet vert. Plus le baril augmente plus les pays exportateurs accumulent des dollars... et plus ils cherchent à se diversifier dans d'autres monnaies, dont l'euro. C'est un des facteurs qui explique que le dollar a passé la barre des 1,40 face à la monnaie unique.

Céréales mortifères et fin de la guerre des monnaies

Autre cause de la chute du dollar : la hausse des prix de l'alimentaire. La récente flambée a eu pour conséquence un arrêt brutal de la fameuse guerre des monnaies qui sévissait fin 2010.

Rappelez-vous, les banques centrales de la plupart des pays étaient lancées dans une course à la dévaluation. L'objectif était alors de donner un coup de fouet aux exportations nationales – et donc soutenir le marché de l'emploi. A ce petit jeu, les Américains se sont avéré les plus forts, n'hésitant pas à fouler au pied leur devise pour assurer la compétitivité de leurs exportations.

Mais voilà, avec la flambée des prix des denrées alimentaires, les gouvernements se sont trouvés face à l'alternative suivante : soit laisser filer leur monnaie, soit assurer la paix sociale – un peuple qui a du mal à se nourrir n'est pas très complaisant envers ses dirigeants. Très logiquement, la plupart des Etats – en particulier les pays émergents pour lesquels la nourriture représente une importante part du budget – ont choisi l'ordre.

Bref, le dollar n'a pas le vent en poupe et bientôt nous pourrons féliciter Ben Bernanke pour avoir si brillamment su mener sa mission : détruire le dollar, devise mondiale de réserve et d'échange.

Déficits mortels

L'oeuvre de destruction a débuté avec la crise et les choix de la Fed et des gouvernements américains. En février, le gouvernement américain a réussi la performance suivante : la plus importante croissance de son déficit de tous les temps : 223 milliards de dollars supplémentaires ! Soit 8 milliards de dollars par jour. On en vient à se réjouir que février soit le mois le plus court de l'année sinon le déficit aurait été plus important encore...

Le dollar peut-il perdre son statut de monnaie de référence ?

Le dollar est la devise américaine... mais aussi la monnaie du monde. La conversion d'autres monnaies en dollar représente 85% des opérations de change dans le monde.

D'après l'économiste Barry Eichengreen, il y a trois raisons à la suprématie du dollar :

·         Le billet vert est la monnaie la plus liquide au monde.

·         Les bons du Trésor sont – encore ! – considérés comme le placement le plus sûr au monde.

·         Aucune devise, pour le moment, n'est capable de le détrôner.

Mais peu de choses sont éternelles... surtout pas dans le monde de la finance. Le dollar a deux rivaux potentiels : l'euro et le yuan. Qui ont des points forts... mais aussi des points faibles.

Selon l'excellente formule d'Eichengreen,

·         l'euro est une "devise sans Etat"

·         alors que le yuan est "une devise avec trop d'Etat".

Le yuan, future monnaie de référence ?

Pour le moment, le yuan ne peut pas concurrencer le dollar. Tout simplement parce que sa convertibilité est loin d'être acquise.

Je vous livre la grande théorie de Simone Wapler sur les degrés d'autoritarisme d'un régime :

·         Degré 1 : si vous n'êtes pas content, vous êtes libre de partir... avec votre argent.

·         Degré 2 : si vous n'êtes pas content, vous pouvez partir... mais sans votre argent.

·         Degré 3 : si vous n'êtes pas content, vous ne pouvez pas partir – et ne parlons même pas de votre argent.

La Chine appartient pour le moment à la seconde catégorie... et ce même si Pékin affiche sa volonté d'internationaliser le yuan.

Rappelez-vous que les Chinois ne peuvent acheter de l'or physique que depuis très peu de temps. Très révélateur !

L'internationalisation est un processus qui prendra du temps, comme le rappelle Dominique Dwor-Frécaut, stratégiste marchés émergents pour la Royal Bank of Scotland dans La Tribune : "La préoccupation première des dirigeants chinois est d'assurer la stabilité financière et c'est ce qui dictera probablement le rythme de 'l'internationalisation' du yuan.

 Pour cela, la Chine maintient de nombreux règlements qui freinent les flux de capitaux transfrontaliers.

Par exemple, le commerce offshore du yuan n'est pas permis en dehors de Hong Kong. Ces règlements restent une barrière majeure à 'l'internationalisation' du yuan mais ils sont encore jugés nécessaires par les autorités.

L'histoire montre en effet que la plupart des crises financières récentes dans les pays émergents ont été provoquées par une libéralisation trop hâtive des flux de capitaux".

Dans tous les cas, le mouvement est en marche... et devrait se poursuivre.

Peut-être tout simplement parce que la Chine cherche à réduire ses réserves de dollars.

Devez-vous parier contre le dollar ?

A moyen terme, le billet vert n'est pas prêt de perdre son statut de monnaie de référence.

Les Etats-Unis en tirent trop d'avantages. Mais nous devons commencer à envisager un avenir dans lequel coexisteraient trois monnaies de réserve : le dollar, l'euro et le yuan.

Un tel changement impliquerait que les Etats-Unis cessent d'avoir les mains libres pour faire ce qu'ils veulent avec leur monnaie.

Actuellement, s'ils décident de d'affaiblir leur dollar pour pousser leur avantage à l'exportation, ils peuvent le faire sans problème.

Dans un système à trois monnaies de réserve, les Etats seraient moins tentés de détruire les monnaies fiduciaires.

En attendant, il nous reste évidemment l'or.