La dictature de l’insouciance

Extrait de : La dictature de l’insouciance, par Jacques Attali, 3 avril 2011

Deux   sujets en apparence sans rapport ont occupé et occupent encore les esprits : la crise financière  mondiale et  l’accident nucléaire au Japon.   De fait,  ils ont d’innombrables points communs.   

1 . Une très grave crise provoquée l’excès d’avidité financière.  Les banques américaines dans un cas, l’opérateur nucléaire japonais dans l’autre ont provoqué  des désastres considérables par leur  recherche de profits illimités, sans tenir compte des risques ; résultat : aux États-unis, plus de 15% de la population est au chômage  ; au Japon,  les dommages dépasseront sans doute 5% du PIB, une zone aujourd’hui habitée par plusieurs millions de personnes sera durablement  contaminée.

2.  On n’est passé pas loin d’une catastrophe mondiale : Dans le premier cas, une dépression planétaire  a failli entraîner l’effondrement  du système bancaire et économique mondial.  Dans l’autre, un accident nucléaire majeur aurait pu entraîner une pollution radioactive irréversible d’une partie importante de  la planète.

3. La gestion de ces deux crises a entrainé et entrainera d’immenses dépenses publiques, qui ont aggravé et aggraveront les dettes publiques des   pays les plus riches, accélérant le déplacement du centre de gravité du monde.

4.  L’humanité n’a plus les  moyens de financer les conséquences d’une  autre catastrophe de même ampleur : si une nouvelle crise financière mondiale se déclenchait, il serait impossible de  couvrir les pertes des banques ; leur nationalisation s’imposeraient. Si un nouvel accident nucléaire  majeur se produisait, on serait  sans doute amené à fermer, au moins provisoirement, toutes les centrales en service dans le monde.

5.  Et pourtant, on ne tire pas les leçons de cette crise pour éviter les suivantes :  En matière financière, rien n’a véritablement changé :aux Etats-Unis, aucune réglementation prudentielle n’a été vraiment mise en place et les banques continuent de faire l’essentiel de leurs profits dans des activités spéculatives ; au Japon, personne ne se pose la question de ce qui se serait arrivé si le tsunami avait submergé Tokyo, ville gagnée sur la mer, que ne protège aucune digue ; dans le monde,  on continue de commercialiser sans contrôle  des  centrales nucléaires sommaires et  bon marché.

En fait, tout cela peut se comprendre : L’humanité, comme chacun de nous, déteste les mauvais souvenirs et nul n’aime penser que les malheurs peuvent revenir ;

Nous préférons vivre sous la dictature de l’insouciance.

Cela ne peut conduire qu’à des catastrophes ; et en particulier à la victoire ultime de ceux qui prétendront, une fois de plus, protéger l’humanité de ses démons, en interdisant le risque, l’inattendu, l’étranger, la liberté : La dictature de l’insouciance prépare la fin de la démocratie.

En France,  c’est à cet aulne qu’il faudra juger de la prochaine déferlante des programmes présidentiels : en quoi s’attaquent-ils aux problèmes de fond de la société française ?  En quoi dotent-ils le pays des moyens de résister aux dangers du monde et de profiter de ses promesses ?  En quoi protègent-ils des catastrophes annoncées ? Pour l’instant, on en est encore loin. Et sans doute est ce plus à se préparer à l’inattendu qu’il faut se consacrer.

j@attali.com