Le déclin de l’Europe risque d’être bien plus abrupt que prévu


Extrait de : Le déclin de l’Europe risque d’être bien plus abrupt que prévu, Emmanuel Garessus, Le temps, 27 avril 2011

«La vraie question n’est pas de savoir si l’on assistera à un choc des civilisations, mais si la plus faible d’entre elles passera d’une phase de faiblesse à un effondrement total», selon l’historien Niall Ferguson dans son dernier ouvrage

Civilization The West and the Rest

«La vraie question n’est pas de savoir si l’on assistera à un choc des civilisations, mais si la plus faible d’entre elles passera d’une phase de faiblesse à un effondrement total», selon l’historien Niall Ferguson dans son dernier ouvrage.

Cette perspective est d’autant plus intéressante que généralement cette fin subite est associée à une crise budgétaire ou une guerre, explique-t-il. Les deux sont souvent associées, à l’image de la chute d’un empire soviétique ruiné, deux ans après le retrait d’Afghanistan. Le propos contraste clairement avec les prévisions d’économistes qui nous promettent un passage de témoin très lent et progressif au cours des prochaines décennies entre les civilisations occidentale et asiatique.

L’historien montre qu’il n’y a pas de cycle de vie régulier des civilisations comportant une phase d’ascension, de règne puis de déclin. Une civilisation est «un système complexe qui tôt ou tard succombe à des dysfonctionnements soudains et catastrophiques plutôt qu’à des cycles», selon Niall Ferguson.

Niall Ferguson - Civilization: The West and the Rest

In the 15th century the most advanced civilizations were found in the Orient, such as Ming Beijing in China and the Ottomans in the Near East. In contrast, Europe suffered from disease, poor sanitation and near-constant war. Yet, before long, Western European society had overtaken the East and it went on to dominate the rest of the world for most of the next five hundred years. In his new book, Civilization: through the end of Western ascendancy.*

La crise de la dette publique européenne et la tardive prise de conscience des hauteurs exorbitantes des déficits américains rappellent d’autres épisodes similaires. Qu’il suffise de penser à la fin de la suprématie espagnole au XVIe siècle, lorsque les deux tiers des revenus de l’Etat devaient être alloués au financement de la dette. A la France d’avant 1789 lorsque les intérêts et amortissements de la dette représentaient 62% des revenus. A la chute de la Turquie ottomane au XIXe siècle lorsque le service de la dette mangeait 50% des revenus.

La prudence est donc de mise lorsque les économistes, journalistes et politiciens nous assurent que l’Etat (grec, espagnol, français, américain…) réussira son redressement à long terme, que la croissance remettra de l’ordre dans les comptes et qu’il n’y a nul besoin d’exiger des Etats qu’ils mettent enfin leurs prestations publiques en ligne avec leurs revenus. Au contraire, en cette période préélectorale, en France, en Suisse, aux Etats-Unis, on cherche à détourner l’attention. Comme si la dette ne traduisait pas un train de vie inadapté

Niall Ferguson prévoit aussi que le XXIe siècle sera celui de la Chine. L’originalité de sa démarche est ailleurs. Dans les raisons du changement. Pour lui, la civilisation occidentale «n’est pas menacée par d’autres civilisations, mais par notre propre pusillanimité». L’Occident, replié sur lui-même, craintif, hyperprotecteur, tourne le dos à ses valeurs, incapable de reconnaître les raisons de son ascension, il y a cinq cents ans.

Car le virage s’est produit plus tôt qu’on ne le disait. La recherche récente a mis fin à la croyance d’une Chine qui en 1800 aurait eu un niveau de vie équivalent à celui de l’Europe. En 1600 déjà, le PIB britannique par habitant dépassait de 60% celui d’un Empire du Milieu nombriliste.

En 1500 la Chine affichait une avance confortable sur l’Europe. Les dix plus grandes villes du monde étaient toutes asiatiques. Technologiquement et économiquement, la Chine était en avance. Elle connaissait l’imprimerie depuis quatre siècles, l’horloge mécanique depuis 1086. Elle construisait des ponts suspendus et sa poudre n’accompagnait pas seulement ses feux d’artifice.

Sa flotte maritime était plus forte que toute autre. Mais après la mort de Yongle en 1424, la Chine s’est isolée. Les voyages sur les océans ont été bannis au moment où Vasco de Gama lançait la concurrence pour les épices et pour l’exploration maritime. Portugais, puis Espagnols, Français, Britanniques, tous y participèrent. Les guerres abondaient, mais les atouts de la concurrence ont été suffisants pour assurer l’ascension de la civilisation occidentale, selon l’historien.

Il y a 500 ans, la civilisation occidentale a vaincu la Chine grâce à l’extrême fragmentation de ses institutions politiques. «C’est parce qu’ils étaient divisés qu’ils ont régné», selon l’historien. Une concurrence politique non seulement entre Etats, mais de plus en plus au sein des pays, entre Londres et la Couronne d’Angleterre par exemple et naturellement entre les pouvoirs spirituels et politiques. C’est cette concurrence qui a facilité l’émergence et la propagation des innovations et de la science.

Rien n’est donc plus faux aujourd’hui que de demander à l’Europe de tout harmoniser, centraliser et unifier pour être compétitif. La concurrence des idées et leur partage sont la source du progrès.

Sur l’échelle du prestige, la science occidentale s’est progressivement hissée vers des sommets. A l’enterrement de Newton en 1727, Voltaire s’étonna qu’un homme de science puisse être enterré à l’image d’un roi. Quel contraste avec les Ottomans, par exemple, qui à l’époque interdisaient l’observation de l’espace.

La première cause de réussite occidentale a été la concurrence. Pourtant aujourd’hui, la presse et la plupart des partis, en Suisse comme ailleurs en Europe, n’en finissent pas, au nom de la lutte contre le néolibéralisme, de tirer contre la concurrence, qu’elle soit fiscale, institutionnelle, ou autre. Le pouvoir de la concurrence est pourtant immense. Personne n’aurait pu prévoir en 1500 qu’en cinq siècles, le niveau de vie européen serait neuf fois supérieur à celui d’un Chinois. Longtemps, l’Etat avait pour mission de protéger l’individu contre les atteintes à sa liberté et à sa propriété. A la suite d’une vaste dérive, l’Etat protège même le consommateur contre les risques de consommation. Comme s’il s’agissait d’une menace. Comme si l’individu ne pouvait pas lui-même prendre les dispositions nécessaires, observe le philosophe Hardy Bouillon2.

Cinq autres causes de succès accompagnent la concurrence comme «killer app», selon Niall Ferguson, de la révolution scientifique, à la propriété privée, la médecine moderne, la société de consommation – par ses exigences de nouveaux produits, meilleurs et moins chers – et l’éthique du travail. Cette simple énumération est en soi une lettre d’accusations à envoyer aux adversaires du progrès, aux accusateurs de l’industrie pharmaceutique, à ceux qui veulent redistribuer le travail et les revenus avant de les créer.

1. Civilization, The West and the Rest, Niall Ferguson, Allen Lane, 2011

2.Der Liberalismus-eine zeitlose Idee, Gerd Habermann und Marcel Studer, Olzog, 2011


Extrait de: Niall Ferguson: 'Westerners don't understand how vulnerable freedom is', William Skidelsky, guardian.co.uk, 20 February 2011

Niall Ferguson is one of the world's leading historians, but his pro-colonial views have been heavily criticised. Here, he explains why he's now targeting a younger audience.

Ferguson's latest book, published next month, is called Civilization: The West and the Rest Coming just eight months after the Warburg biography, it's a book that belongs at the more populist end of the Ferguson oeuvre.

In fact, he says, he wrote it largely with his children in mind. (He has three, two sons and a daughter, ranging from 11 to 17.) "The book is partly designed so a 17-year-old boy or girl will get a lot of history in a very digestible way, and be able to relate to it," says Ferguson, who, along with the many other irons he has in the fire, is advising his friend Michael Gove, Britain's education secretary, on how to redraft the history curriculum. "I have a sense that my son and daughter's generation is not well served by the way they are taught history. They don't have the big picture. They get given these chunks, usually about Adolf Hitler, so I wanted to write a book that would be really accessible to them."

Civilization sets out to answer a question that Ferguson identifies as the "most interesting" facing historians of the modern era: "Why, beginning around 1500, did a few small polities on the western end of the Eurasian landmass come to dominate the rest of the world?" In other words, the book attempts to explain the roots of something – western power – that has long fascinated its author. Although Ferguson's background is as a financial historian – his research at Oxford and then Cambridge in the late 80s and early 90s was into German hyperinflation and the history of bond markets – he has, over the past decade or so, drifted increasingly into writing about empire. In two consecutive books, Empire and Colossus – published, not by accident, around the time of the Iraq invasion – he charted the respective imperial histories of Britain and America, concluding not only that Britain should be prouder of its colonial past, but that the world would be a better place if America imitated Victorian Britain and became a fully fledged liberal empire. Though both books were bestsellers and won Ferguson scores of new admirers, especially in the US, they also, not surprisingly, drew heavy criticism from the left.

Civilization, too, starts from the premise that western dominance has been a good thing. In order to explain how it came about, Ferguson deploys an unexpectedly cutting-edge metaphor.

The west's ascendancy, he argues, is based on six attributes that he labels its "killer apps": competition, science, democracy, medicine, consumerism and the work ethic.

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Killer 'apps': the ideas that propelled the west to world domination

1.Competition: In the 15th century, China was the most advanced civilisation in the world, while Europe was a backwater. But then things changed and by the late 18th century Adam Smith could observe that China had been "long stationary". What happened? Ferguson argues that Europe's fragmented political structure led to competition and encouraged Europeans to seek opportunities in distant lands. The increasingly insular China, by contrast, stagnated.

2. Science: The 16th and 17th centuries were the age of science, with an extraordinary number of breakthroughs occurring. This revolution was, Ferguson writes, "by any scientific measure, wholly European". In the Muslim world, clericism curtailed the spread of knowledge, while in Europe, aided by the printing press, the scope of scholarship dramatically widened. Ultimately, breakthroughs in science led to improvements in weaponry, further cementing the west's advantage.

3. Property: Why did the empire established by the English in north America in the 17th century ultimately prove so much more successful than that established by the Spanish in south America a century earlier? It was, Ferguson contends, because the English settlers brought with them a particular conception of widely distributed property rights and democracy, inherited from John Locke. This proved a far better recipe for success than the Spanish model of concentrated wealth and authoritarianism.

4. Modern science: According to Ferguson, modern medicine was the west's "most remarkable killer application". Western medical advances in the 19th and 20th centuries increased life expectancies across the world, including in the colonies. The French in particular, largely thanks to a lofty conception of their imperial mission, brought significant improvements to public health in western Africa, developing effective vaccinations for diseases such as smallpox and yellow fever.

5. Consumption: The west's dominance of the rest of the world was not only achieved by force; it was also, as Ferguson shows, achieved through the market. The industrial revolution in 18th and 19th century Britain created a model of consumerist society that has proved irresistible, as shown, for example, by the way that the western style of dressing has swept the globe. Yet there's a paradox: how was it that an economic system designed to offer infinite choice has ended up homogenising humanity?

6. Work ethic: As Max Weber noted a century ago, Protestantism was a form of Christianity that encouraged hard work (and just as importantly, Ferguson adds, reading and saving). It isn't a coincidence, he says, that the decline of religion in Europe has led to Europeans becoming the "idlers of the world" (while the more religious US has remained hard-working). Interestingly, Ferguson also argues that China's embrace of hard work is partly because of the spread there of Protestantism


Lectures complémentaires :

1.      La survie de l’Euro et la crise américaine - Niall Ferguson

2.      China will overtake the US in a decade