Taxer davantage les sociétés reviendrait à nous couper un bras


Extrait de : «Taxer davantage les sociétés reviendrait à nous couper un bras», Eric Albert, Le temps, 7 avril 2011

L’Irlande refuse de toucher aux impôts. Lucinda Creighton, ministre irlandaise des Affaires européennes explique pourquoi

Lucinda Creighton, ministre irlandaise des Affaires européennes. A 31 ans, au gouvernement irlandais depuis trois semaines seulement, elle explique pourquoi l’Irlande refuse de toucher au taux d’imposition sur les sociétés, alors que les ministres des Finances européens se réunissent ce jeudi à Bruxelles.

Le Temps: Vous demandez une baisse de 1% du taux d’intérêt qui pèse sur le plan de sauvetage de l’Union européenne et du FMI (actuellement à 5,8%). Mais vous refusez d’augmenter votre taux d’imposition sur les sociétés, de 12,5%. Qu’offrez-vous en échange?

Lucinda Creighton: Ce qu’on a mis sur la table la semaine dernière: une surcapitalisation de nos banques (une injection de 24 milliards d’euros supplémentaires a été annoncée, ndlr), qui politiquement coûte très cher au gouvernement.

Cela apporte une beaucoup plus grande stabilité non seulement au système bancaire irlandais, mais aussi à l’ensemble du système bancaire européen.

Cela a un effet positif pour les banques des grandes économies européennes qui avaient investi fortement dans nos banques.

De nombreux spécialistes conseillaient à l’Irlande de simplement ne pas rembourser sa dette, pour la restructurer.

Ce gouvernement a décidé de ne pas suivre cette voie unilatérale, qui aurait eu de fortes conséquences pour le reste de l’Union européenne. Nous faisons face à nos responsabilités. Nous demandons simplement de la solidarité de nos partenaires européens.

– En quelque sorte, vous sauvez les banques françaises et allemandes

Du vrai chantage, touchez pas nos taux d’imposition des sociétés, sinon on fait sauter la baraque, en refusant de payer les prêts des banques Allemandes et Française. Remarquez, si c'était le choix du peuple, il y a belle lurette que cette décision aurait été prise, d'où le pourquoi des récentes élections Irlandaises.

– Je ne dis pas qu’on sauve une banque en particulier. Mais nous assurons ainsi que les détenteurs des obligations «seniors» dans nos banques – dont certains sont des banques européennes – ne seront pas touchés. Nous en passons la facture aux contribuables irlandais. C’est une décision courageuse.

Courageux pour qui ? pour satisfaire les banques ou pour satisfaire
le peuple ?

– Pourquoi justement ne pas décider que les obligations seniors des banques ne soient touchées?

– Nous avons négocié pendant trois semaines avec la Banque centrale européenne et la Commission. Les institutions européennes, particulièrement la BCE, ne voulaient pas qu’on choisisse cette direction, et nous ne voulons pas prendre de décision unilatérale.

– Cependant, la France et l’Allemagne veulent que vous augmentiez votre taux d’imposition sur les sociétés. Etes-vous prête à faire un geste?

– La réponse est non, bien sûr. Nous sommes un pays en périphérie et nous avons besoin d’avoir des avantages compétitifs.

Alors que beaucoup de nos jeunes sont forcés d’émigrer faute d’emploi, une hausse du taux d’imposition reviendrait à nous couper un bras.

Cela voudrait dire aux multinationales: on ne veut pas de vous. Je sais que le taux d’imposition sur les sociétés est une priorité pour le gouvernement français, mais cela n’est pas vraiment logique: le taux réel d’imposition sur les sociétés en France est de fait inférieur à celui de l’Irlande, à 8,2% (chiffre tiré d’une récente étude de la Banque mondiale, ndlr).

Peut-être que l’Irlande devrait demander à la France d’augmenter son taux d’imposition réel.

·         N’y a-t-il pas une possibilité d’augmenter le taux d’imposition sur les sociétés de juste 2-3%? Pas à 33% comme en France, mais à 15% ou 16%?

·         J’ai consulté les entreprises pharmaceutiques en Irlande sur ce sujet. Pour elles, le taux d’imposition est une raison vitale de leur présence en Irlande. Même une hausse de 1% serait un mouvement dans la mauvaise direction.

Vive le chantage fiscal des multinationales.

·         Seriez-vous prête à faire un geste sur l’harmonisation de l’assiette fiscale, proposée actuellement par Bruxelles? Pas le taux, mais l’assiette?

·         Nous en discuterons de façon constructive, mais nous avons beaucoup de réservations sur ce sujet.

·         Face à votre refus net d’un compromis sur le taux d’imposition, un accord risque d’être long…

·         Sans doute plusieurs semaines. Mais nous sommes optimistes: un accord sera trouvé. La baisse du taux d’intérêt serait aussi un symbole important pour les Irlandais, qui ont le sentiment – vrai ou faux – d’être mal traités par les Européens. Il est important de faire preuve de comprehension.

Sans cela, il y aura un pays de l’euro qui acceptera volontairement
de faire défaut.