Trois options pour les démocraties endettées


Extrait de : Trois options pour les démocraties endettées, Raghuram_Rajan, Les Echos, 20/04/2011

Trois options se présentent pour les démocraties endettées. Elles peuvent intervenir directement sur les marchés, bâillonner la démocratie, ou trouver des boucs émissaires. Malheureusement, plusieurs pays suivent cette troisième voie.

Un constat:

1.      Les gouvernements démocratiques ne sont pas encouragés à prendre des décisions comportant des coûts à court terme tout en ayant des bénéfices au long terme, une démarche pourtant typique de tout investissement.

2.      Pour faire de tels investissements, les démocraties doivent avoir soit un gouvernement courageux, soit un électorat qui comprenne ce qu’il en coûte de remettre au lendemain les choix difficiles.

Les gouvernements courageux sont rares

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Tout comme un électorat informé et militant, parce que les conseils prodigués par les spécialistes aux électeurs sont en eux-mêmes déroutants.

Les économistes de différentes tendances ont les plus grandes peines à trouver un consensus sur la nécessité d’une politique donnée.

Prenons par exemple la cacophonie entourant la question des dépenses publiques : sont-elles le dernier recours face à la dépression, ou nous entraînent-elles au contraire peu à peu vers l’abîme ?

Le débat ne débouche sur aucune entente, les électeurs modérés ne savent plus que penser et les choix politiques suivent en fin de compte la voie de la facilité – pour finalement aboutir à une impasse.

L’accumulation de la dette publique des pays industrialisés (une dette qui se creusait déjà rapidement et bien avant que la Grande récession lui fasse atteindre des niveaux quasi intenables) reflète ce genre de calcul.

L’opinion publique plébiscite les gouvernements démocratiques qui se préoccupent des inconvénients liés aux marchés concurrentiels – que ce soit en dépensant pour créer des emplois ou en sauvant des banques dont les bilans présentent des titres douteux.

Même si l’inaction (ou l’action orientée sur le long terme) est la meilleure option, ce n’est pas un choix envisageable pour des politiciens élus que les électeurs s’attendent à voir gouverner, ou en d’autres termes, agir dans l’espoir d’obtenir rapidement un résultat.

Les médias compatissants se font l’écho d’histoires bouleversantes d’emplois et de logements perdus, faisant apparaître insensibles ceux qui recommandent des solutions à plus long terme ou la non intervention. Les démocraties sont nécessairement altruistes, alors que les marchés ne le sont pas. L’action gouvernementale s’est développée pour combler ce décalage.

La dette américaine

Maintenant que les gouvernements de plusieurs pays avancés ont atteint les limites de leurs capacités à combler cet écart, trois éventualités indésirables se profilent à l’horizon (en plus de l’éventualité désirable que ces gouvernements n’aient plus d’autre choix que d’entreprendre des réformes qui n’ont que trop tardé, permettant de créer une croissance durable dépendant moins des solutions tampons des gouvernements).

1.      L’une des éventualités est que les États interviennent directement sur les marchés, à la fois nationaux et transfrontaliers, pour réduire la concurrence et la volatilité pendant qu’ils rétablissent leurs capacités à amortir les chocs.

2.      Une autre est qu’ils bâillonnent la démocratie pour contenir la colère de l’opinion publique.

3.      La troisième est qu’ils trouvent des boucs émissaires.

Ces trois options ont été tentées lors de la Grande dépression des années 1930, avec des résultats peu encourageants.

Il est toutefois peu probable que les gouvernements interviennent plus directement sur les marchés, parce que la récente crise semble avoir autant discrédité les gouvernements que le secteur financier. La situation était différente lors de la Grande dépression. Alors que la crise de l’époque avait entraîné une perte de confiance dans le secteur privé et les marchés, la confiance dans le gouvernement s’était accru. Aux Etats-Unis, par exemple, le New Deal du président Franklin Roosevelt a bénéficié du soutien d’une grande majorité de la population tout au long des années 1930.

Le changement d’attitude actuel s’explique peut-être par le fait qu’à la suite de la Grande dépression, les banquiers avaient clairement été punis. Un certain nombre de lois, comme la loi américaine Glass-Steagall, ont limité leur champ d’action. Plusieurs banquiers ont perdu gros avec l’effondrement de leur banque, ou ont été exposés à l’opprobre public, voire à des peines de prison à la suite d’enquêtes.

Mais aujourd’hui, une partie importante de l’opinion publique estime que les grandes banques et les gouvernements sont gérés par les élites mêmes qui ont provoqué la crise et ensuite utilisé l’argent des contribuables pour renflouer les banques, sous un prétexte ou un autre. Alors que les banquiers ont renoué avec les bonus faramineux, les contribuables en sont toujours à assumer le coût de la crise économique. De nombreux salariés sont au chômage et risquent de perdre leur logement, alors qu’aucun banquier important n’a été condamné à une peine de prison.

Après avoir bénéficié des plans de relance de l’État, les plus grandes banques représentent aujourd’hui un segment plus important qu’auparavant du secteur financier, tandis que les tentatives faites pour contrôler les activités bancaires, comme la loi Dodd-Frank aux Etats-Unis, ont été réduites à une peau de chagrin.

Les élites, qu’elles soient politiques ou du monde des affaires, semblent n’être préoccupées que par leur seul bien-être.

Aux Etats-Unis, ce ressentiment a porté le Tea Party, qui réunit les opposants à l’expansion du gouvernement (et aux élites en général), même si cette expansion est destinée à réglementer les grandes banques (sans doute parce que les réglementations de l’État tendent à être conçues par les plus puissants des rangs de ceux qui sont réglementés).

Des mouvements comme le Tea Party ont donc eu tendance à bloquer l’action de ceux qui, à la suite d’une crise comme celle que les Etats-Unis ont subi, souhaitent voir l’administration agir davantage, y compris pour contrôler les marchés et la concurrence.

Les Etats-Unis ne sont pas le seul pays dont le gouvernement est discrédité. Dans la zone euro, en sus de la collusion perçue entre les banques et les gouvernements, la volonté des élites au pouvoir à aller de l’avant avec l’intégration européenne, et le soutien apporté à d’autres pays de la région et financé par les contribuables, mais sans consultation au préalable des électeurs, ont généré un sentiment analogue.

Au Japon, deux décennies de malaise économique ininterrompu ont laminé la confiance du public dans la classe politique et la bureaucratie.

La deuxième éventualité indésirable – que les gouvernements n’ayant plus les moyens financiers de tempérer l’ire populaire se détournent de la démocratie et de la liberté d’expression – semble également être une perspective lointaine pour l’instant. Les institutions démocratiques des pays avancés sont plus solides, et ont des racines plus profondes, que dans les années 1930.

Ce qui nous laisse avec la troisième éventualité, la désignation de boucs émissaires vulnérables permettant de dissiper la frustration des citoyens. Malheureusement, plusieurs pays suivent aujourd’hui cette voie, avec pour premières cibles les immigrés sans papiers et les musulmans.

Les politiciens qui adoptent cette approche pourront toujours faire valoir qu’ils ne cherchent pas à faire du tort à ces catégories de la population, mais seulement à prémunir leur société d’alternatives pires encore. Mais comme les années 1930 l’ont démontré, il est difficile d’imaginer une situation pire que celle à laquelle conduit cette approche.