1.2 J’ai de plus en plus de dépenses contraintes

Cahier spécial : Croissances et inégalités dues à la mondialisation

Polarisation crois­sante des revenus

Tandis que les statistiques officielles évoquent une hausse du pouvoir d’achat, un grand nombre de Français a le sentiment inverse. Cette contradiction s’explique ai­sément. Elle tient d’abord au fait que les statistiques, comme nous venons de le voir, s’attachent aux grandes masses. Ainsi, le pouvoir d’achat de l’ensemble des ménages peut globalement augmenter tandis que celui d’un grand nombre d’entre eux chute.

L'écart entre riches et pauvres s'est creusé et le nombre de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté a augmenté au cours des deux dernières décennies.

 

L'évolution est assez générale, affectant les trois quarts des pays de l'OCDE. L'ampleur du changement est limitée mais significative.

Source : Croissance et inégalités, OCDE, Mai 2011

Cela est d’autant plus vrai que les disparités de salaires s’aggravent, donnant moins de sens à la moyenne. Selon une étude menée par l’économiste Camille Landais – nous y reviendrons dans le deuxième chapitre - on constate en effet une polarisation crois­sante des revenus : entre 1998 et 2005, les revenus par foyer fiscal des 90 % des Fran­çais les moins riches ont augmenté d’à peine 0.6 % par an tandis que celui des 10 % les plus riches ont augmenté à un rythme deux fois plus rapide. Depuis cette date, la situation s’est encore accentuée.

Au Canada, le revenu après impôt des familles qui font partie des 10% les plus fortunées a augmenté de 24% entre 1989 et 2004.

 

Durant la même période, le revenu des familles les moins fortunées a reculé de 8%, selon les données les plus récentes de Statistique Canada.

 

Source : Écart entre riches et pauvres: le fossé se creuse, Mai 2011

Dépenses contraintes

Pour comprendre le sentiment d’appauvrissement des Français, il faut surtout considé­rer l’augmentation des « dépenses contraintes », comme les loyers, les factures d’eau, de gaz, d’électricité, de communication, les transports pour aller au travail etc.

Ainsi, mon pouvoir d’achat peut avoir augmenté de 1 %. Mais si, dans le même temps, le loyer qui représente 25 % de mes dépenses augmente de 4 %, alors la hausse réelle de mon pou­voir d’achat aura été nulle… Or, en raison de la bulle immobilière le coût du logement a littéralement explosé en France. Les dépenses de logement représentent désormais 75 % de ce que l’on appelle les dépenses « pré-engagées », c’est-à-dire les dépenses sur lesquelles on ne peut pas revenir, celles auxquelles on ne peut pas échapper par contrat.

À l'autre bout du spectre, l'augmentation des coûts du logement devient un fardeau de plus en plus lourd à porter pour les familles pauvres. Le pourcentage des familles locataires consacrant plus de 30% de leurs revenus au logement a grimpé de 28% à 36%, de 1981 à 2006, selon le Bureau de la statistique du Québec.

 

«Le problème d'abordabilité touche aussi les familles qui ont un revenu "décent", mais qui ont de la misère à se loger parce que les logements sont de plus en plus chers, surtout les appartements de grande taille qui permettent de loger une famille», constate Ève-Lyne Couturier, chercheuse socio-économique à l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS).

 

Source : Écart entre riches et pauvres: le fossé se creuse, Mai 2011

Ici encore, les statistiques doivent être décryptées. Dans un ouvrage, l’Insee constate que « la part budgétaire consacrée à ce poste a ainsi crû sensiblement entre 1960 (16 %) et 1975 (20 %) ». Elle a très légèrement baissé (19 %) en 2007. Tout irait donc pour le mieux ? Pas précisément ! Car, comme le reconnaît l’Insee, cette baisse tient « à la croissance du nombre de ménages propriétaires, ne payant plus de loyers et donc qui ne font plus face aux mêmes dépenses de consommation des services de logements ». Ces propriétaires sont passées à près de 60 %, évidemment tous n’ont pas fini de payer leurs emprunts, seulement la moitié, mais les retraités propriétaires, par exemple, ti­rent, heureusement pour eux, leur épingle du jeu.

Les dépenses pré-engagées

Bien différente est la situation des 40 % de locataires ! Chez ceux-ci, le loyer peut représenter jusqu’à la moitié des dé­penses de consommation. Chez les accédants à la propriété, le crédit immobilier est passé de 30 % des revenus disponibles en 1980 à plus de 50 % aujourd’hui.

Résultat : nombre de jeunes ménages, ne trouvent pas à se loger à des prix correspondant à leurs salaires ou sont extrêmement endettés.

Une fois leur loyer, ou le crédit immobilier, payés avec les autres dépenses contraintes, il ne leur reste plus rien à dépenser. Il faut, en effet, ajouter aux dépenses de logement, les autres dépenses contraintes.

Parmi les familles comptant un couple et étant endettées en 2009, celles faisant partie du groupe d'âge de 19 à 34 ans avaient un rapport entre les dettes et le revenu avant impôt de 180 %.  Cela signifie que pour chaque tranche de 1 000 $ de revenu avant impôt, ces familles devaient 1 800 $.

 

Source : Les trois quarts des Canadiens sont endettés, Avril 2011

Au final, en 2006, ces dépenses pré-engagées, représentent près de 45 % des revenus déclarés. Chez les 20 % de ménages les plus modestes, ces dépenses représentaient plus de la moitié du revenu courant en 2001 et trois-quarts en 2006 !

En revanche, chez les 20 % les plus aisés la part des dépenses contraintes, baisse de plus de 3 points dans le même temps. Enfin, pour compléter le tableau, il faut préciser que ces dépenses pré-engagées ne tiennent pas compte de l’ensemble des dépenses indispensables aux ménages. Ainsi, elles ne contiennent ni la nourriture et les vêtements ni le carburant à mettre dans sa voiture pour aller au travail, et encore moins les coûts que représente la garde des enfants, contrairement aux dépenses contraintes.

Dès lors, même lorsque les revenus augmentent, la part de revenu dont les ménages peuvent librement disposer, en exerçant un choix, ne cesse de baisser.


Table des matières

Pouvoir d'achat et conditions de vie dans la mondialisation

1. UNE CLASSE MOYENNE TIRÉ VERS LE BAS        

1.1 J’ai un pouvoir d’achat qui stagne et même un niveau de vie qui régresse

1.2 J’ai de plus en plus de dépenses contraintes

1.3 Je travaille plus car nous faisons la semaine de… 70 heures !

1.4 Je dépends d’un travail subventionné

1.5 Je suis stressé et dans une situation précaire

1.6 Vivre à crédit sur les générations à venir, est-ce un avenir ?

2. LES PSEUDO-GAGNANTS

2.1 J’ai cru à tort faire partie du « club des winners »

2.2 J’ai gagné comme consommateur… mais tout perdu comme producteur !

2.3 Je suis un cadre en pleine crise de sens            

2.4 Je suis un cadre ou un patron au bord de la crise de nerf

2.5 Je suis un père inquiet pour l’avenir et celui de mes enfants

2.6 Je profite à fond du système… mais jusqu’à quand ?

3. LES VRAIS PERDANTS

3.1 Je suis jeune et je ne peux pas faire de projet d’avenir

3.2 J’ai perdu mon emploi, mes indemnités fondent

3.3 Je suis un travailleur pauvre abonné aux emplois précaires

3.4 Je vis dans une famille nombreuse mais pauvre               

3.5 Je suis seul et je dois élever un ou des enfants

3.6 Pauvre, est-ce notre avenir ?

Le document original des auteurs (PDF) : Pouvoir d’achat et conditions de vie dans la mondialisation

Le document de Québec Droite (PDF) : Croissances et inégalités dues à la mondialisation