1.5 Je suis stressé et dans une situation précaire

Cahier spécial : Croissances et inégalités dues à la mondialisation

Depuis quelques années, le stress professionnel fait la « une » de l’actualité, notamment en raison des suicides qui lui sont associés. Il ne s’agit pas seulement d’une mode mé­diatique. Selon une récente enquête réalisée par l’institut CSA et l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) quelque 41 % des salariés se disent stressés et 13 % très stressés. Cette enquête souligne aussi que « même si des clivages apparaissent entre les catégories professionnelles, entre les secteurs d’activité, le genre, le statut et l’âge des salariés, le stress touche l’ensemble des catégories de salariés ».

Le phénomène est massif et global. Il ne saurait donc s’expliquer par les seules fragili­tés personnelles de tel ou tel individu. Comme l’expliquent tous les experts et psycho­logues du travail, ce sont les mutations de l’organisation du travail qui sont massive­ment en cause. Les entreprises ne cessent en effet de se transformer pour s’adapter à leur environnement.

Downsizing

Ainsi, après les années 1980, marquées par l’introduction du management participatif et des cercles de qualité, il y a eu une rupture au cours des années 1990 et 2000.

Au cours de ces décennies, la mode fut plutôt au downsizing, c’est-à-dire à la réduction de la taille des entreprises et aussi naturellement de leurs effectifs afin de gagner en productivité. En clair, il s’agit de produire toujours plus, toujours plus vite, et avec de moins en moins de salariés. À moins que la réduction des effectifs ne soit recherchée qu’en raison des effets positifs mais fugaces qu’elle a sur le cours de bourse…

Entendons-nous bien ! La quête de la productivité du travail fait partie de l’ADN des entreprises, et c’est bien légitime. Mais, désormais, elle s’apparente à une fuite en avant sans rapport avec l’efficacité réelle et l’intérêt à long terme des organisations. Com­ment expliquer alors cette frénésie ? Tout simplement parce que dans une économie désormais dérégulée, financiarisée et mondialisée, l’augmentation continuelle de la productivité est devenue, pour les entreprises, un impératif vital. Ne pas s’y confor­mer, c’est courir à la faillite.

Le travailleurs qui est en miettes

Dans un récent ouvrage, Hubert Landier souligne : « La financiarisation de l’écono­mie n’a, depuis le début des années quatre-vingt, rien arrangé, puisqu’à ce travail vidé de son sens, se sont ajoutées, d’une part, une insécurité liée à la fin de l’emploi garanti et, d’autre part, une dégradation des conditions de travail. La logique du “toujours plus, toujours plus vite” du modèle néolibéral n’a fait qu’accentuer les conséquences néfastes de l’organisation scientifique du travail : après le travail en miettes, n’est-ce pas désormais le travailleur qui est en miettes ? »

Le travailleur en concurrence avec le monde

En réalité, à travers les entreprises, les travailleurs eux-mêmes sont mis en concur­rence par la mondialisation dérégulée, comme nous l’avons souligné.

Pour maintenir sa compétitivité, le salarié français doit être plus rentable que son homologue chinois, mais aussi roumain ou tchèque : il doit être capable de produire plus pour moins cher. Sinon, comme tant d’autres, son entreprise délocalisera la production en Chine, ou ailleurs dans des pays à bas coûts salariaux, pour ne pas être acculée à la faillite.

La mondialisation dérégulée et la financiarisation de l’économie n’exercent donc pas seulement une pression à la baisse sur les salaires. Elles mettent aussi les travailleurs sous pression et se révèlent la cause première de l’explosion du stress et des autres manifestations de souffrance psychique professionnelle.

Absences du travail en raison du stress

 

L’Institut Américain du Stress a calculé qu’aux États-Unis, à chaque jour, environ 1 million de personnes sont absentes du travail en raison du stress (American Institute of Stress, 2004).

 

En Angleterre, une enquête menée en 2000 par la Confédération de l’Industrie Britannique indique qu’environ 30 % des absences pour maladies sont relatives au stress (Hoel, Sparks, & Cooper, 2001).

 

En ajoutant à ce nombre d’autres facteurs ayant un lien avec le stress, tels que les horaires de travail prolongés, le manque d’engagement ainsi que la démoti­vation des employés, il semble plutôt que le stress expliquerait environ 40 % de toutes les absences. (Tangri, 2003)

Ajoutons, pour conclure, que cette mise sous pression ne sauvera pas la compétitivité de nos entreprises. En effet, en raison des arrêts de travail à répétition, de l’absentéisme chronique et du désengagement qu’il provoque chez les salariés, le stress professionnel a, au contraire, des effets désastreux sur les entreprises. Enfin, il pèse aussi très lourde­ment sur les comptes sociaux. En présentant aux partenaires sociaux le Plan “Santé au Travail“ pour la période 2010-2014, le ministre du Travail Brice Hortefeux, estimait que « le coût social du stress et des violences au travail qu’il s’agisse d’antidépresseurs ou de journées d’arrêt-maladie, est évalué entre 800 millions et 1,2 milliard d’euros ».


Table des matières

Pouvoir d'achat et conditions de vie dans la mondialisation

1. UNE CLASSE MOYENNE TIRÉ VERS LE BAS        

1.1 J’ai un pouvoir d’achat qui stagne et même un niveau de vie qui régresse

1.2 J’ai de plus en plus de dépenses contraintes

1.3 Je travaille plus car nous faisons la semaine de… 70 heures !

1.4 Je dépends d’un travail subventionné

1.5 Je suis stressé et dans une situation précaire

1.6 Vivre à crédit sur les générations à venir, est-ce un avenir ?

2. LES PSEUDO-GAGNANTS

2.1 J’ai cru à tort faire partie du « club des winners »

2.2 J’ai gagné comme consommateur… mais tout perdu comme producteur !

2.3 Je suis un cadre en pleine crise de sens            

2.4 Je suis un cadre ou un patron au bord de la crise de nerf

2.5 Je suis un père inquiet pour l’avenir et celui de mes enfants

2.6 Je profite à fond du système… mais jusqu’à quand ?

3. LES VRAIS PERDANTS

3.1 Je suis jeune et je ne peux pas faire de projet d’avenir

3.2 J’ai perdu mon emploi, mes indemnités fondent

3.3 Je suis un travailleur pauvre abonné aux emplois précaires

3.4 Je vis dans une famille nombreuse mais pauvre               

3.5 Je suis seul et je dois élever un ou des enfants

3.6 Pauvre, est-ce notre avenir ?

Le document original des auteurs (PDF) : Pouvoir d’achat et conditions de vie dans la mondialisation

Le document de Québec Droite (PDF) : Croissances et inégalités dues à la mondialisation