2.1 J’ai cru à tort faire partie du « club des winners »

Cahier spécial : Croissances et inégalités dues à la mondialisation

Les statistiques officielles

Officiellement, tout va pour le mieux dans la France et l’Europe mises à l’heure de la mondialisation dérégulée et de la concurrence généralisée ! En effet, si l’on en croit l’Insee, « entre 1996 et 2007, mis à part une courte période de stagnation, le revenu disponible moyen des ménages vivant en France métropolitaine a augmenté de 12,2 % en euros constants et le revenu médian de 10,1 % ». Mieux ! La France continuerait à honorer sa tradition égalitaire, puisque, comme l’affirme toujours l’Insee, « les iné­galités de niveau de vie observées par enquêtes ont peu évolué entre 1996 et 2007 ». Autrement dit, à en croire les statistiques officielles, la mondialisation dérégulée serait profitable à tous, aux plus pauvres et aux plus riches !

L’exactitude formelle de l’affirmation tient à ces trois mots exprimant une réserve : « ob­servées par enquêtes ». En effet, pour mesurer l’évolution des inégalités, l’Institut seg­mente la population en parts égales – en déciles - représentant chacune 10 % de la po­pulation. Et pour juger de l’évolution des inégalités, il compare les trajectoires des deux segments situés aux extrémités : les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres. Or, comme « les 10 % des Français situés aux deux extrêmes de la distribution des niveaux de vie ont vu la part qu’ils détiennent s’accroître », la conclusion s’impose d’elle-même : les inégalités ne s’aggravent pas. Mieux, elles auraient même tendance à se résorber puisque le niveau de vie des 10 % de personnes les plus pauvres aurait une croissance supérieure au niveau de vie des 10 % de personnes situées en haut de l’échelle sociale.

Tel est le raisonnement utilisé pour expliquer que le plongeon de la France dans la mon­dialisation dérégulée et sa concurrence généralisée ne se traduit pas également par un plongeon, au moins pour certains, du niveau de vie. Tout au plus, pourrait-on signaler que les 10 % les plus riches voient leurs revenus augmenter moins vite que les 10 % les plus pauvres : c’est la moindre des justices. Moralité de cette présentation officielle, il n’y aurait, finalement que des gagnants à l’instauration d’une mondialisation dérégulée.

Statistiquement exact, ce raisonnement est cependant impuissant à rendre compte de la réalité. Tout d’abord parce que, comme le reconnaît l’Insee, il ne s’agit que de grandes masses « qui ne rendent pas compte des hausses et des baisses individuelles de niveau de vie ». Pour le dire autrement, les parts de populations distribuées com­prennent toujours le même nombre de personnes mais ne regroupent pas les mêmes individus : certains montent tandis que d’autres descendent. À rebours du cliché d’une dynamique bénéfique pour tous, il y a donc bien des gagnants et des perdants. Mais c’est la vie, et l’enrichissement collectif est maintenu !

Une explosion des inégalités

Dans une étude publiée par l’École d’économie de Paris, Camille Landais, diagnos­tique, au contraire, « une explosion des inégalités ». Comment expliquer une inter­prétation aussi divergente de celle de l’Insee ? Tout simplement, parce qu’au lieu de comparer les deux extrémités de l’échelle sociale, ce professeur d’économie préfère comparer les 10 % les plus riches aux 90 % restant de la population.

Le tableau est alors celui d’une « très forte divergence de destins entre les foyers du haut de la distribution des revenus et le reste de la population ». Qu’on en juge !

Entre 1998 et 2005, les reve­nus des 90 % des foyers les moins riches ont progressé de seulement 5 %, tandis que, globalement, les revenus des 10 % les plus riches ont augmenté de 9 %.

Mais ce n’est qu’ensuite, dans le tout haut du panier, que l’envol devient spectaculaire. En effet, « au sein des 1 % les plus riches, les revenus ont augmenté de 19 % ; au sein des 0,1 % les plus riches de 32 % et au sein des 0,01 % les plus riches de près de 43 % ».

Inégalité des revenus

 

Au Canada, le revenu après impôt des familles qui font partie des 10% les plus fortunées a augmenté de 24% entre 1989 et 2004. Durant la même période, le revenu des familles les moins fortunées a reculé de 8%, selon les données les plus récentes de Statistique Canada.

 

Ainsi, les familles les mieux nanties se retrouvent avec des revenus presque neuf fois plus élevés que les familles moins bien nanties. Quinze ans plus tôt, cet écart n'était que de 6,6 fois.

 

Au Québec, le constat est semblable. La croissance de la richesse s'est concentrée entre les mains des plus riches, au détriment du reste de la population, conclut l'IRIS dans une étude approfondie de la période 1976-2006.

 

Income inequality and poverty Canada

Depuis 30 ans, le revenu des familles les plus pauvres - les 10% les moins nanties - a fait du sur-place, même si ces familles travaillent presque 15% de plus, soit l'équivalent de 8 semaines additionnelles par année.

 

Mais la situation est encore plus décourageante pour les familles à faibles et moyens revenus: elles gagnent 10% de moins, alors qu'elles travaillent 13% de plus.

 

Les familles de la classe moyenne supérieure sont celles qui ont augmenté le plus le nombre d'heures consacrées au travail (+15,5%), ce qui leur a permis d'améliorer leurs gains... mais seulement de 6%.

 

En fait, seules les familles les plus riches - les 10% les mieux nanties - sont réellement gagnantes. Elles gagnent 24% de plus, tout en travaillant 5,7% moins d'heures.

 

Source : Le risque de pauvreté s'est déplacé des personnes âgées vers les enfants et les jeunes adultes, Écart entre riches et pauvres: le fossé se creuse

 

Moralité :

Contrairement à ce qui est fréquemment affirmé, les véritables gagnants de la mondialisation dérégulée ne sont en réalité qu’une infime minorité constituée tout au plus de quelques milliers de personnes.

Croissance et inégalités

 

Ces vingt dernières années, l'inégalité des revenus et la pauvreté relative se sont aggravées. Ce phénomène très net et assez généralisé a touché plus des trois quarts des pays de l'OCDE.

 

Lorsque les inégalités se sont aggravées, c'est généralement parce que les ménages riches s'en sont beaucoup mieux sortis que les familles à bas revenus. Mais dans certains pays — notamment l'Allemagne, le Canada, les États-Unis, la Finlande, l'Italie et la Norvège — les riches ont également accru leur avance sur les revenus moyens.

Source : Croissance et inégalités, OCDE, Mai 2011

Au jeu de la mondialisation sans frein, tous les autres – la quasi-totalité de la population ! – ne sont que des perdants et des pseu­do-gagnants, y compris la plupart de ceux qui figurent dans les 10 % les plus riches. Nous allons voir pourquoi.


Table des matières

Pouvoir d'achat et conditions de vie dans la mondialisation

1. UNE CLASSE MOYENNE TIRÉ VERS LE BAS        

1.1 J’ai un pouvoir d’achat qui stagne et même un niveau de vie qui régresse

1.2 J’ai de plus en plus de dépenses contraintes

1.3 Je travaille plus car nous faisons la semaine de… 70 heures !

1.4 Je dépends d’un travail subventionné

1.5 Je suis stressé et dans une situation précaire

1.6 Vivre à crédit sur les générations à venir, est-ce un avenir ?

2. LES PSEUDO-GAGNANTS

2.1 J’ai cru à tort faire partie du « club des winners »

2.2 J’ai gagné comme consommateur… mais tout perdu comme producteur !

2.3 Je suis un cadre en pleine crise de sens            

2.4 Je suis un cadre ou un patron au bord de la crise de nerf

2.5 Je suis un père inquiet pour l’avenir et celui de mes enfants

2.6 Je profite à fond du système… mais jusqu’à quand ?

3. LES VRAIS PERDANTS

3.1 Je suis jeune et je ne peux pas faire de projet d’avenir

3.2 J’ai perdu mon emploi, mes indemnités fondent

3.3 Je suis un travailleur pauvre abonné aux emplois précaires

3.4 Je vis dans une famille nombreuse mais pauvre               

3.5 Je suis seul et je dois élever un ou des enfants

3.6 Pauvre, est-ce notre avenir ?

Le document original des auteurs (PDF) : Pouvoir d’achat et conditions de vie dans la mondialisation

Le document de Québec Droite (PDF) : Croissances et inégalités dues à la mondialisation