2.3–2.5 Je suis un cadre en pleine crise de sens

Cahier spécial : Croissances et inégalités dues à la mondialisation

Pour s’imposer, les projets idéologiques révolutionnaires ont toujours besoin d’une base sociologique à laquelle on promet, bien sûr, des lendemains qui chantent. Jadis, la révolution marxiste mobilisait le prolétariat. Depuis plus de 20 ans, la révolution mondialiste libertarienne enrôle les cadres, décrits comme les seigneurs du nouveau monde en gestation. À première vue, ce pacte semble aller de soi. La mondialisation dérégulée donne, en effet, aux cadres et aux professions intellectuelles supérieures, le premier rôle dans la production de richesses.

Les théoriciens de la mondialisation

Dans le monde rêvé par les théoriciens de la mondialisation, la France devait d’ailleurs devenir un pays de cadres. La progression de leur nombre devait compenser la dis­parition de la classe ouvrière. Les études prospectives sur l’emploi, réalisées avant l’éclatement de la crise financière, traduisaient l’espoir placé dans ce mouvement de substitution. On estimait, ainsi, qu’à l’horizon 2015, 43 % des créations nettes d’emploi concerneraient les cadres ; ces derniers devaient alors constituer 20 % de la population active contre seulement 16 % en 2007. Or, à mesure que le mouvement a progressé, les cadres ont été saisis de désillusion. Leur malaise tient d’abord à une mutation : beaucoup de cadres n’encadrent, en fait, plus personne. Sur les 1,6 million de cadres en poste en 2008 dans des entreprises privées de plus de dix salariés, seuls 50 % à 80 %, selon les études, encadrent effectivement une équipe. Les autres sont des cadres experts. Comment en serait-il autrement, alors que les fonctions de production déser­tent progressivement le territoire national ?

Surtout, avec la mondialisation et sa financiarisation de l’économie, l’équilibre des pou­voirs s’est modifié dans l’entreprise, aux dépens des cadres. Le président de l’Apec, Ga­briel Artero souligne ce basculement : « Il y a trente ans, les cadres qui entraient dans un groupe lui devaient tout. En retour, la pérennité de l’emploi et un déroulement de carrière leur étaient assurés. À l’époque, les cadres se sentaient dépositaires de la stra­tégie de l’entreprise. » Et aujourd’hui ? « Le mode de gouvernance a changé. Le board dicte les orientations, fixe les objectifs… toujours plus difficiles à atteindre. On ne de­mande plus aux cadres de penser la stratégie, mais de mettre en oeuvre les décisions ».

Vexant ! Surtout que ces décisions leur apparaissent souvent immorales et insensées, parce qu’elles font primer l’intérêt, à court terme, de l’actionnaire sur celui, à long terme, de l’entreprise. « Aujourd’hui, écrit encore Gabriel Artero, les cadres savent qu’il faudra absolument verser des dividendes aux actionnaires, mais ils n’imaginent plus ce que l’entreprise deviendra dans dix ans. […]

Globalisation oblige, même dans une activité apparemment rentable, une décision de délocalisation peut arriver par le haut. Pour peu que l’investissement ait suivi, l’activité aurait pu continuer. Mais non, il n’est plus possible de discuter la décision. Il faut s’exécuter. Contribuer à délocaliser l’établissement qui vous a vu grandir professionnellement est difficile à vivre ! »

La stratégie de la terre brûlée - Mondialisation

 

Avec la règle du jeu économique actuelle la désindustrialisation est notre destin. A la place d'une économie, un désert...Depuis une trentaine d'années, les états ont lâchés la bride aux entreprises et ont poussé comme des forcenés à l'ouverture des frontières, se ralliant au panache malsain de l'OMC, pendant que les coûts et les temps de transport baissaient massivement grâce au container et qu'Internet fluidifiait le transfert d'information.

 

Les grandes entreprises ont très vite compris l'intérêt stratégique de la globalisation

 

a)      possibilité de baisser fortement les coûts de production en délocalisant dans les pays émergents, et,

 

b)      en un double effet kiss cool, possibilité de freiner voire de bloquer les hausse de salaire dans les pays occidentaux grâce à l'épée de Damoclès de la dite délocalisation.

 

La globalisation a boosté de façon formidable les profits des entreprises par contre augmenté la précarité des employés.

 

Source : La stratégie de la terre brûlée - Mondialisation

Contraints d’appliquer des décisions, qu’ils réprouvent au plus profond d’eux-mêmes, les cadres réagissent comme ils peuvent. Certains obtempèrent. D’autres entrent en rébellion passive voire active. Tous sont confrontés à une grave crise de sens. Leur mo­tivation et leur engagement professionnels s’en ressentent. La mondialisation dérégu­lée contribue donc grandement au mal-être professionnel qui se développe parmi les cadres français et européens. De la sorte, elle contribue grandement et au sentiment d’impuissance des élites économiques et au climat dépressif qui frappe notre pays.


2.4.  Je suis un cadre ou un patron au bord de la crise de nerf

Or, qu’ils soient cadres supérieurs, patrons de PME/ETI ou indépendants, les membres des classes moyennes supérieures travaillent plus que la moyenne, et plus qu’auparavant. Pour eux, les fameuses 35 heures sont une aimable plaisanterie. D’abord parce que, pour la plupart d’entre eux, ils travaillent bien davantage, certains allant jusqu’à 12h par jour, samedi compris. Mais aussi, parce que dans un couple de cadres, désormais ils sont aussi deux à travailler, certes par désir personnel d’épanouissement, mais aussi par nécessité. Lorsqu’un seul salaire de cadre suffisait à assurer un niveau de revenu confortable au ménage, il en faut désormais deux, surtout à Paris avec le prix des loyers ! Une situation qui devient vite génératrice de stress lorsqu’en plus des 100 heures par semaine, aux­quelles se rajoute le temps des transports, le couple doit aussi se préoccuper des enfants souvent nombreux, car, malgré tout, on veut croire dans l’avenir.

Alors, on est à la limite du possible, une petite défaillance et ce n’est plus possible, on craque ! D’où une gestion de plus en plus complexe de l’articulation entre vie profes­sionnelle et vie privée. Cela n’est pas sans conséquences, y compris sur le bonheur et l’équilibre psychique ainsi que sur la stabilité du couple…


2.5 Je suis un père inquiet pour l’avenir et celui de mes enfants

L’entrée dans la mondialisation dérégulée va de pair, aussi, avec la peur de l’avenir. Même ceux qui ont réussi à « tirer leur épingle du jeu » ont peur, si ce n’est pour eux, du moins pour leurs enfants. En 2004, 60 % des Français se déclaraient confiants dans leur propre avenir, mais ils n’étaient que 34 % à se montrer optimistes pour celui de leurs propres enfants. En Mai 2010, ils sont près de 80 % qui ne croient pas à une amé­lioration de la situation économique, 71 % à ne pas être confiants dans les effets de la mondialisation, et ils sont seulement 27 % à se montrer optimiste pour leurs enfants. Certes, les 76 % de cadres, qui ne sont pas confiants, sont un peu moins nombreux que les 81 % ouvriers ou les 86 % employés mais ils ont tous peurs pour leurs enfants. Comme s’ils pressentaient que la relative prospérité actuelle n’était acquise qu’aux dé­pens des générations futures. Les jeunes sont totalement désabusés. Dans la classe d’âges 16-29 ans, l’Express en partenariat avec la Fondation de l’innovation politique souligne en 2008 dans un sondage “Comment les jeunes voient leur avenir“ : « Ce passage au scanner du « cerveau jeune » nous révèle notamment qu’au sein de cette classe d’âge les Français sont les plus pessimistes de la planète. Ils craignent pour leur avenir et celui de la société. Redoutent la mondialisation plus que tous les autres… »…


2.6 Je profite à fond du système… mais jusqu’à quand ?

Certes, tout le monde n’a pas perdu à l’instauration d’une économie non seulement globalisée mais aussi dérégulée et financiarisée. Le principal gagnant est l’argent. Dans le nouveau système qui s’est mis en place, ceux qui le possèdent mais aussi le manipu­lent sont les premiers bénéficiaires. Chacun connaît les fortunes colossales amassées en quelques années par les traders audacieux qui, sans être des génies, sont justes au bon moment au bon endroit, c’est-à-dire là où se trouve le nouveau pouvoir.

Pour se convaincre de cette puissance inédite de l’argent, il suffit d’observer le bascu­lement de l’équilibre des pouvoirs dans l’entreprise cotée : les actionnaires, et ceux qui le servent, ont pris l’ascendant sur ceux qui apportent leur travail et leur compétence, sur les travailleurs, mais aussi, souvent, sur le chef d’entreprise.

Il faut en effet, dans ce cas, se défaire de l’image désuète du patron seul maître à bord de son entreprise. Au­jourd’hui, dans une société cotée en bourse, le patron est devenu, pour l’essentiel, un exécutant au service de l’actionnaire.

Si l’actionnaire est raisonnable et investit à long terme, tout va bien. En revanche, s’il exige des rendements exagérés à court terme, alors le système dérape. Le patron devient alors un exécutant qui scrute quotidienne­ment le cours en bourse de son entreprise, et qui rend compte à un rythme de plus en plus soutenu : non plus annuellement, mais trimestriellement, voire mensuellement. Quant à l’actionnaire, il n’est plus celui qui apporte les moyens d’un développement bénéfique et rentable, mais un corps étranger qui se nourrit de la substance de l’entre­prise dans une logique parasitaire ou pirate…


Table des matières

Pouvoir d'achat et conditions de vie dans la mondialisation

1. UNE CLASSE MOYENNE TIRÉ VERS LE BAS        

1.1 J’ai un pouvoir d’achat qui stagne et même un niveau de vie qui régresse

1.2 J’ai de plus en plus de dépenses contraintes

1.3 Je travaille plus car nous faisons la semaine de… 70 heures !

1.4 Je dépends d’un travail subventionné

1.5 Je suis stressé et dans une situation précaire

1.6 Vivre à crédit sur les générations à venir, est-ce un avenir ?

2. LES PSEUDO-GAGNANTS

2.1 J’ai cru à tort faire partie du « club des winners »

2.2 J’ai gagné comme consommateur… mais tout perdu comme producteur !

2.3 Je suis un cadre en pleine crise de sens       

2.4 Je suis un cadre ou un patron au bord de la crise de nerf

2.5 Je suis un père inquiet pour l’avenir et celui de mes enfants

2.6 Je profite à fond du système… mais jusqu’à quand ?

3. LES VRAIS PERDANTS

3.1 Je suis jeune et je ne peux pas faire de projet d’avenir

3.2 J’ai perdu mon emploi, mes indemnités fondent

3.3 Je suis un travailleur pauvre abonné aux emplois précaires

3.4 Je vis dans une famille nombreuse mais pauvre               

3.5 Je suis seul et je dois élever un ou des enfants

3.6 Pauvre, est-ce notre avenir ?

Le document original des auteurs (PDF) : Pouvoir d’achat et conditions de vie dans la mondialisation

Le document de Québec Droite (PDF) : Croissances et inégalités dues à la mondialisation