3, 3.1 Les vrais perdants

Cahier spécial : Croissances et inégalités dues à la mondialisation

Après avoir cru faire partie des gagnants de la mondialisation dérégulée, les classes moyennes et leurs « pseudo-gagnants » commencent à déchanter. La concurrence des pays à bas coup salarial frappe progressivement des professions que l’on croyait hors de portée, exerçant une pression à la baisse sur les salaires, réduisant parfois à néant les avantages qui résultaient de la baisse de certains produits de consommation et d’équipement. Toutefois, même si leurs espérances ont été trahies, leur situation reste supportable. Leur déclin est lent, leur inquiétude concerne plutôt les générations fu­tures dont l’ascension sociale risque d’être fortement entravée.

Rien de comparable, cependant, avec la situation des échelons inférieurs de notre so­ciété dont les revenus sont nettement plus affaiblis, au point d’être des « pauvres » et d’avoir des difficultés pour vivre décemment. Ceux-ci ont vécu une véritable chute. Ils vivent l’angoisse au quotidien, avec des problèmes pour boucler leurs fins de mois, voire pour accéder aux biens et services de première nécessité : la nourriture, le loge­ment, les soins… Cruelle désillusion ! On croyait que dans nos « sociétés d’opulence », la pauvreté serait éradiquée. Or, il n’en est rien. Non seulement la pauvreté persiste mais elle s’aggrave pour certains.

Mais qui sont-ils au juste ces perdants d’une « mon­dialisation libertarienne » ?

Ce ne sont plus, comme cela a été longtemps le cas, des « vieux » retirés du travail et qui n’avaient pratiquement pas de retraite. Mais ce sont des jeunes qui n’arrivent pas à s’insérer convenablement dans le marché du travail et qui, de ce fait, ne peuvent pas faire de projet. Ce sont des actifs qui ont perdu leur emploi et qui, en raison de leur faible employabilité, voient leur durée de chômage s’allonger et leurs indemnités fondre. Plus grave encore, par les désillusions créées, ce sont des actifs au travail – sin­gulièrement des femmes – qui, abonnés aux emplois précaires et au temps partiel, se retrouvent « travailleurs pauvres ». Enfin, ce sont toutes ces familles monoparentales et ces familles nombreuses qui, en dépit des allocations diverses dont elles bénéficient, arrivent d’autant moins à joindre les deux bouts qu’elles cumulent les handicaps, bas­culant ainsi dans la misère avec toutes les conséquences qui en découlent, en particu­lier pour l’éducation de leurs enfants. Ainsi, parce qu’il n’y a pas une catégorie sociale de « pauvre » bien caractérisée et donc bien identifiable, mais « des pauvres » présents un peu partout, flotte-t-il quelque part sur notre société, le spectre de la pauvreté et de l’instabilité pour tous.


3.1 Je suis jeune et je ne peux pas faire de projet d’avenir

Historiquement, les pauvres avaient plutôt les cheveux gris. C’étaient les vieux et aussi ceux qui, pour des raisons de maladie, n’avaient plus d’emploi. Les retraites minimales et les aides sociales étaient dérisoires. La prise en charge de ces pauvres revenait lar­gement aux familles et aux institutions charitables. Heureusement, avec « l’État pro­vidence », leurs situations se sont considérablement améliorées grâce à l’instauration d’un minimum vieillesse, mais surtout en raison de régimes de retraite particulière­ment favorables.  

En Europe, les écarts sont moins majeurs entre les retraites du privé et du public, tandis qu’au Canada, on estime que la moitié des baby-boomers du privé
vont être sous le seuil de la pauvreté.

Alors que les « séniors » ayant plus de 66 ans représentent 25 % des ménages français, ils ne représentent que 17.6 % des personnes cumulant une pau­vreté monétaire et une pauvreté en condition de vie en 2007 mais surtout leur niveau de vie moyen est légèrement supérieur au reste de la population, soit 21 440 euros pour 21 080 euros, toujours en 2007.

La pauvreté pour les jeunes

Hélas, les jeunes ne peuvent pas en dire autant. En 2007, le taux de pauvreté s’établit à 10,2 % chez les plus de 65 ans, contre 22.1 % pour les 18-24 ans : autrement dit, se­lon le tableau en annexe extrait de l’Insee, les jeunes ont un taux de pauvreté double que leur représentation dans la population, les personnes âgées moitié moins. Et la situation pour les 25-29 ans n’est pas nettement plus brillante, la surreprésentation des pauvres y est encore de près de 60 % par rapport à leur répartition dans la population.

Les jeunes sont donc particulièrement frappés par la pauvreté, et nombre d’entre eux connaissent de vraies difficultés à vivre décemment au quotidien. Parmi les difficultés de vie rencontrées, il y a évidemment le logement, mais aussi des restrictions impor­tantes de consommation.

Comment expliquer un tel phénomène ?

Les jeunes cumulent, en fait, les handicaps contraires d’une société bloquée et d’une économie mondialisée en quête de flexibi­lité.

La France est, en effet, l’un des pays où la fluidité du marché du travail est la plus faible car ceux qui bénéficient de situations stables, les « insiders », se protègent avec un certain succès de la concurrence des nouveaux venus, « les outsiders ». Poussée à son paroxysme par les fonctionnaires, cette volonté de conserver des droits et des situations acquises ne leur est toutefois pas propre. Elle se retrouve dans tous les sec­teurs et se voit encore renforcée par le sentiment que ces privilèges sont menacés par le désir de flexibilité exprimé par les employeurs. Résultat : non seulement les jeunes rencontrent plus de difficultés à entrer sur le marché du travail, mais lorsqu’ils y par­viennent, ce sont eux qui supportent la quête de flexibilité des entreprises. Ils sont plus souvent au chômage ou cantonnés aux emplois précaires qui se multiplient sur le marché du travail : contrats à durée déterminée, stages, intérim, etc.

Qui s'appauvrit ?

 

Sur le plan de la pauvreté, les changements les plus importants de ces deux dernières décennies concernent la répartition de la pauvreté entre les différentes tranches d'âge.

 

Le risque de pauvreté :

 

·         a diminué pour les personnes âgées,

·         alors qu'il a augmenté pour les jeunes adultes et les familles qui ont des enfants.

 

C'est pour les plus de 75 ans que la probabilité de pauvreté est la plus élevée, mais le risque de pauvreté est tombé dans ce cas de près du double de la moyenne pour l'ensemble de la population au milieu des années 80 à une fois et demie au

milieu des années 2000.

 

Pauvreté par age

Aujourd'hui, pour la population de 66 à 75 ans, la probabilité de pauvreté n'est pas plus forte que pour l'ensemble de la population.

 

En revanche, les enfants et les jeunes adultes ont des taux de pauvreté qui sont maintenant supérieurs de 25 % environ à la moyenne pour l'ensemble de la population. Il y a 20 ans, les enfants et les jeunes adultes se situaient au- dessous de cette moyenne ou à un niveau proche.

 

De plus, les familles monoparentales ont une probabilité de pauvreté égale à trois fois la moyenne. Ce désavantage s'est légèrement aggravé entre le milieu des années 90 et le milieu des années 2000, mais lentement.

 

Source : Croissance et inégalités, OCDE, Mai 2011

Bien entendu, la crise économique actuelle n’a rien arrangé. Au troisième trimestre 2009, le taux de chômage des 15-24 ans était en France de 23,8 % contre 17,6 % au premier trimestre 2008, il est dans l’Union européenne passé en août 2009 à 19,8 % soit 4,3 points de plus qu’en août 2008. Par ailleurs, le nombre de chômeurs de 15-24 ans a connu une augmentation de 150 000 à 200 000, entre février 2009 et février 2010. La situation des jeunes n’est donc pas prête de s’arranger.

Illusion

En outre, il est illusoire de croire que leur situation va mécaniquement s’améliorer, l’âge venant. Car les jeunes d’au­jourd’hui ne sont pas seulement pénalisés en tant que jeune, ils le sont aussi en tant que génération.

En effet, comme nous l’avons vu, lorsqu’ils auront avancé en âge, ils auront à faire face aux autres redoutables défis que leur ont laissés leurs aînés baby-boomers, comme le poids de la dette et le financement des retraites qui ne sont pas, malgré les réformes en cours, fondamentalement réformés.

Vous avez dit génération sacrifiée ?


Table des matières

Pouvoir d'achat et conditions de vie dans la mondialisation

1. UNE CLASSE MOYENNE TIRÉ VERS LE BAS        

1.1 J’ai un pouvoir d’achat qui stagne et même un niveau de vie qui régresse

1.2 J’ai de plus en plus de dépenses contraintes

1.3 Je travaille plus car nous faisons la semaine de… 70 heures !

1.4 Je dépends d’un travail subventionné

1.5 Je suis stressé et dans une situation précaire

1.6 Vivre à crédit sur les générations à venir, est-ce un avenir ?

2. LES PSEUDO-GAGNANTS

2.1 J’ai cru à tort faire partie du « club des winners »

2.2 J’ai gagné comme consommateur… mais tout perdu comme producteur !

2.3 Je suis un cadre en pleine crise de sens            

2.4 Je suis un cadre ou un patron au bord de la crise de nerf

2.5 Je suis un père inquiet pour l’avenir et celui de mes enfants

2.6 Je profite à fond du système… mais jusqu’à quand ?

3. LES VRAIS PERDANTS

3.1 Je suis jeune et je ne peux pas faire de projet d’avenir

3.2 J’ai perdu mon emploi, mes indemnités fondent

3.3 Je suis un travailleur pauvre abonné aux emplois précaires

3.4 Je vis dans une famille nombreuse mais pauvre               

3.5 Je suis seul et je dois élever un ou des enfants

3.6 Pauvre, est-ce notre avenir ?

Le document original des auteurs (PDF) : Pouvoir d’achat et conditions de vie dans la mondialisation

Le document de Québec Droite (PDF) : Croissances et inégalités dues à la mondialisation