3.4–3.5, Famille nombreuse & monoparentale mais pauvre

Cahier spécial : Croissances et inégalités dues à la mondialisation

Avoir des enfants rend un fier service à une société dont les équilibres sont menacés par un vieillissement démographique accéléré. Mais pour les familles concernées, ce n’est pas un bon calcul économique. En effet, elles sont, plus que les autres, exposées à la pauvreté. Alors que les ménages de trois enfants et plus représentent 12.7 % de la population française, ils constituent près de 20 % des personnes en situation de pau­vreté. Mis à part les familles monoparentales qui avaient en 2007 un taux de pauvreté de 30,2 %, ces ménages sont proportionnellement les plus pauvres.

La présence d’enfants constitue bel et bien un facteur aggravant de la pauvre­té.

Dans les familles, où il y a 4 enfants et plus, le taux de pauvreté était de 34 %, seulement dépassé par le taux de pauvreté des familles monoparentales ayant trois enfants et plus.

Ces familles de 4 enfants et plus, dites très nombreuses, sont d’ailleurs passées de 12 % de l’ensemble des familles en 1975 à 4,1 % en 2005 et pour cause…. Ce sont les familles, où un seul travaille, mis à part toujours celle où tout le monde est au chômage, qui connaissent le taux de pauvreté le plus élevé. Le fait que la mère de famille se soit arrêtée de “travailler“ pour s’occuper des enfants en est souvent la cause : 36 % des mères de famille travaillent après la naissance leur troisième enfant contre 69 % au premier. Ces mères permettront les futures retraites par leurs enfants mais elles n’auront pas de droit à la retraite…

Cette pauvreté des familles nombreuses a pour conséquence l’extension de la pauvreté aux enfants. En 2007 : “17,9 % des personnes de moins de 18 ans sont pauvres, contre 13,4 % de la population totale. 2,4 millions d’enfants vivent dans ces ménages dont le niveau de vie est inférieur au seuil de pauvreté “. La cause en est bien sûr l’insuffisance des revenus des parents, en raison d’un chômage qui se prolonge, d’un temps partiel subi ou de salaires trop faibles pour faire face aux dépenses entraînées par la présence d’enfants. “C’est dans les ménages inactifs ou souffrant du chômage que la pauvreté des enfants est la plus fréquente : le taux de pauvreté est de 66,2 % lorsque les deux parents sont au chômage et il est supérieur à 75 % lorsque le parent est seul et sans emploi. Au contraire, vivre avec deux parents actifs occupés préserve de la pauvreté : seulement 4,8 % d’entre eux sont dans cette situation.“

Ce constat pose la question du démantèlement constant des allocations familiales. Certes celles-ci permettent d’amortir le choc, mais pas de rétablir quasiment, comme c’était le cas initialement, la parité du niveau de vie avec les ménages qui ont décidé d’avoir moins d’enfants ou pas d’enfants du tout. Actuellement, on estime que les di­verses allocations familiales ne couvrent qu’environ 15 % des dépenses qu’entraînent les enfants, contre 65 % à la fin des années 40.

Il s’agit là d’une grande injustice à l’égard des couples qui font le choix de contribuer plus que d’autres au renouvellement des générations, mais aussi à l’égard des enfants.

Comme l’écrit Louis Maurin : « les enfants des familles les plus pauvres vivent dans l’insécurité économique et sociale, et demeurent à l’écart des normes de confort dont bénéficient les autres. Ce manque de moyens se répercute sur leur scolarité et réduit leurs chances de réussite, ou réclame des efforts beaucoup plus importants pour ob­tenir les mêmes résultats ».

En laissant ainsi les familles nombreuses se paupériser, voire sombrer dans la misère, nous faisons un très mauvais calcul.

·         D’abord, parce que cette iniquité contribue à inci­ter les ménages français à réduire leur fertilité, au moment même où le fléchissement démographique menace l’équilibre de nos comptes sociaux et celui de la société tout entière.

·         Ensuite parce que les enfants, grandissant dans des familles pauvres, accu­mulent des handicaps sociaux.

·         Une fois parvenus à l’âge adulte, ils seront donc moins bien armés pour affronter la vie et plus vulnérables à la pauvreté.

Ne pas soutenir les familles nombreuses, et s’accommoder de les voir élever leurs enfants dans des conditions précaires, contribue donc à baisser les bras devant la reproduction, voire l’extension, de la pauvreté au fil des générations. Dans les deux cas, il s’agit d’un mau­vais calcul pour l’avenir.


3.5 Je suis seul et je dois élever un ou des enfants

Dans nos sociétés, l’autonomie, la fluidité et la mobilité ne sont pas seulement vantées dans la vie professionnelle. Elles le sont aussi dans la vie privée et amoureuse et dans la déliquescence des solidarités même familiales. Il y a là une analogie bien perçue par divers sociologues et même par un écrivain comme Michel Houellebecq. Deux de ses romans sont consacrés à la description clinique des conséquences de cette « extension du domaine de la lutte » débouchant sur une société atomisée composée de « par­ticules élémentaires ». Quand vous êtes une particule élémentaire, vous vivez seuls, seuls la vie est triste !

Loin du fameux slogan « tous ensemble ! » et des incantations à la convivialité, la so­litude est bel et bien l’un des traits de l’époque. Cette atomisation sociale est aussi un facteur déterminant de la progression de la pauvreté. Lorsque l’on vit en couple, on peut faire face ensemble aux dépenses contraintes (logements, électricité, etc.) dont on a vu qu’elles avaient pris une place prépondérante dans le budget des ménages. Avec deux loyers au lieu d’un, le divorce débouche mécaniquement sur une baisse de niveau de vie. Et lorsque le divorce se produit au sein de couples dont les deux membres devaient travailler pour s’en sortir, il se traduit irrémédiablement par un basculement dans la pauvreté, voire la grande pauvreté de deux nouveaux ménages.

Cette situation de fragilité et de pauvreté se vérifie dans les familles monoparentales : “Le nombre de familles monoparentales ne cesse de croître depuis quarante ans. Elles sont aujourd’hui 2,5 fois plus nombreuses qu’en 1968. En 2005, 17,7 % des enfants de moins de 25 ans vivent dans une famille monoparentale, contre 7,7 % en 1968. Les ruptures d’unions plus fréquentes sont à l’origine de cette croissance. Auparavant, les familles monoparentales étaient la conséquence du décès précoce d’un des parents, le plus souvent du père. En 1962, 55 % des parents à la tête d’une famille monoparentale étaient veufs ; en 2005, ils sont moins de 10 %. Selon l’enquête « Étude de l’histoire familiale » de 1999, neuf familles monoparentales sur dix le sont parce que les parents vivent séparément. Parfois, les parents n’ont même jamais vécu ensemble : 15 % des familles monoparentales se sont formées ainsi “.

En 2008, 30 % des familles monoparentales soit plus de 1,6 million personnes vivaient sous le seuil de pauvreté. Ici encore, les difficultés sont corrélées à l’emploi et au nombre d’enfants à charge : “Les mères de famille monoparentale sont moins diplômées que celles qui vivent en couple : 23 % ont un diplôme du supérieur, contre 30 % pour les mères de famille vivant en couple. Elles sont souvent dans une situation moins favorable sur le marché du travail. Elles doivent en effet surmonter à la fois les contraintes liées à leur situation de mères seules − la garde d’enfants en particulier − et l’impossibilité de compter sur le revenu d’un conjoint pour subvenir aux besoins de la famille “.

La situation extrêmement précaire de ces parents isolés et de leurs enfants est la face noire de la société, fluide et instable, qui s’est instaurée dans nos pays au cours du dernier demi-siècle sous l’influence des idées libertariennes. Nous en ignorons les conséquences à long terme mais nous en avons déjà des signes. Pour les mesurer, il conviendra en effet de suivre, dans les années à venir, la trajectoire des nombreux enfants qui ont grandi dans ces ménages extrêmement fragilisés.


Table des matières

Pouvoir d'achat et conditions de vie dans la mondialisation

1. UNE CLASSE MOYENNE TIRÉ VERS LE BAS        

1.1 J’ai un pouvoir d’achat qui stagne et même un niveau de vie qui régresse

1.2 J’ai de plus en plus de dépenses contraintes

1.3 Je travaille plus car nous faisons la semaine de… 70 heures !

1.4 Je dépends d’un travail subventionné

1.5 Je suis stressé et dans une situation précaire

1.6 Vivre à crédit sur les générations à venir, est-ce un avenir ?

2. LES PSEUDO-GAGNANTS

2.1 J’ai cru à tort faire partie du « club des winners »

2.2 J’ai gagné comme consommateur… mais tout perdu comme producteur !

2.3 Je suis un cadre en pleine crise de sens            

2.4 Je suis un cadre ou un patron au bord de la crise de nerf

2.5 Je suis un père inquiet pour l’avenir et celui de mes enfants

2.6 Je profite à fond du système… mais jusqu’à quand ?

3. LES VRAIS PERDANTS

3.1 Je suis jeune et je ne peux pas faire de projet d’avenir

3.2 J’ai perdu mon emploi, mes indemnités fondent

3.3 Je suis un travailleur pauvre abonné aux emplois précaires

3.4 Je vis dans une famille nombreuse mais pauvre             

3.5 Je suis seul et je dois élever un ou des enfants

3.6 Pauvre, est-ce notre avenir ?

Le document original des auteurs (PDF) : Pouvoir d’achat et conditions de vie dans la mondialisation

Le document de Québec Droite (PDF) : Croissances et inégalités dues à la mondialisation