Il est grand temps de regarder la mondialisation en face

La mondialisation  Pour une juste concurrenceGérard Lignac est président du Capec. Après une première carrière menée dans le secteur des industries électroniques et mécaniques, il est devenu homme de presse en prenant la présidence du journal l'Est Républicain puis du Groupe EBRA qui rassemble la presse quotidienne régionale de l'Est et d'une partie du Sud-Est de la France. Passionné d'économie - il est notamment titulaire d'un MBA de la prestigieuse université de Harvard -, il a publié récemment un vigoureux plaidoyer en faveur d'une juste concurrence dans la mondialisation.

Gérard Lignac, vous avez récemment consacré un livre à la mondialisation. Qu'est-ce qui vous a poussé à le faire ?

Je l'ai fait car je considère que la mondialisation constitue un tournant historique sans précédent qu'il est grand temps de regarder en face. Les Français l’ont d’ailleurs bien compris et ils jugent sévèrement les élites qui continuent de raisonner comme si la mondialisation n’existait pas ou comme si elle était par nature bénéfique. Ils ne comprennent pas que la classe politique laisse hors-champ un phénomène qui impacte si violemment leur vie quotidienne, leurs emplois, leur pouvoir d’achat. À mon sens, cela explique en grande partie le taux d'abstention record enregistré lors des élections cantonales. Contrairement à ce qu’imaginent certains politiques, les Français veulent qu’on leur tienne un langage de vérité sur la mondialisation, ses conséquences et les réponses qu'il faut y apporter. C’est d'ailleurs la raison d’être du Capec.

Votre livre se présente justement comme une “étude de marché de la mondialisation”. Quelles sont ses conclusions ?

Dans toute bonne étude de marché, il faut rechercher les motivations des gens. Je me suis donc penché sur celles de la Chine. Ma conviction est qu’elle a la volonté de redevenir une grande puissance et qu’elle en a les moyens. Elle dispose d'abord d'une population de 1,4 milliard d'individus déterminés à s'enrichir par le travail. Selon les régions, on constate, en Chine, des coûts salariaux situés entre le cinquième et le trentième des nôtres… Mais ce n'est pas tout ! Les Chinois sont aussi les héritiers d'une civilisation ancienne. Ils ont de grandes capacités. Leurs universités forment chaque année deux millions de diplômés dont 250.000 ingénieurs… Il y a quatre ans, on disait : on va leur vendre des TGV ! Aujourd'hui, ils sont nos concurrents pour en équiper la Californie où ils présentent une offre 40 % moins cher que la nôtre ! Il ne faut pas se leurrer : cette évolution va se poursuivre. Toutes les productions de masse vont y passer : l'automobile dans deux ou trois ans, l'aviation dans sept ou huit ans et le nucléaire dans dix ou douze ans. En l'absence de réaction, l'avenir de l’Europe est donc celui d’un désert industriel.

Vous ne pensez donc pas que l'on puisse leur résister par l'innovation en maintenant notre avance technologique ?

C'est un songe creux ! En raison des transferts technologiques que nous concédons et des investissements chinois en matière de R&D, le niveau technologique de la Chine s'accroît beaucoup plus vite que la rémunération de la main-d’oeuvre . Si bien que la compétitivité chinoise va continuer de croître jusqu'à ce que les coûts salariaux chinois rejoignent les nôtres, peut-être dans une quinzaine d'années. Nous vivons donc une période cruciale : en effet, si nous laissons détruire nos industries pendant ces quinze ans, nous nous retrouverons démunis en fin de période, au moment où les conditions concurrentielles seront enfin redevenues équitables.

Dès lors, quelles solutions suggérez-vous ? Et n'est-il pas trop tard pour agir ?

La seule solution consiste à réformer les règles du commerce international pour organiser ces quinze années de transition. Il ne s'agit pas de se réfugier dans un protectionnisme qui empêcherait la concurrence mais de faire en sorte que celle-ci soit juste. On peut, à cet égard, s'inspirer du sport de compétition qui est à la fois très concurrentiel et très réglementé. En boxe, on ne fait pas combattre des poids plumes contre des poids légers. Au football, les équipes de ligue 1 ne rencontrent pas celles de ligue 2, etc. Il s'agit de faire de même dans le domaine du commerce mondial. Aujourd’hui, il n'est pas trop tard pour imposer une telle réforme au niveau international. Nous en avons encore les moyens car la Chine a encore besoin de nous. Mais le temps presse car, chaque année, nos marges de manoeuvre se réduisent. Il faut agir maintenant !