Des enseignants dénoncent l'octroi de diplômes au rabais


Cégep - Des enseignants dénoncent l'octroi de diplômes au rabais, Lisa-Marie Gervais, Le Devoir,  3 juin 2011

Les instigateurs du manifeste déplorent le trop grand accent mis sur l'approche pédagogique à appliquer depuis la rentrée en septembre de la première cohorte d'étudiants 100 % réforme.

Exprimant leur ras-le-bol à propos des pressions qu'ils subissent pour faire réussir à tout prix leurs étudiants, des enseignants au collégial ont lancé le Manifeste pour un Québec éduqué, déjà signé par près de 150 professeurs, étudiants ou retraités à travers le Québec.

«Faut-il réellement baisser nos exigences pour favoriser l'octroi de diplômes au rabais et consacrer plus de temps à la pédagogie bidon qu'à faire comprendre et aimer notre matière?», peut-on lire dans le texte introductif du manifeste créé à l'initiative de huit enseignants du cégep de Saint-Hyacinthe et publié dans nos pages.

Enseignante en techniques administratives, Ariane Grisé souligne ne pas avoir «succombé» aux désirs de plusieurs étudiants qui contestent une faible note ou un échec. «Je donne la note que l'étudiant mérite, mais effectivement, ça nous arrive d'avoir de la contestation de la part des étudiants. Ils vont souvent directement à la direction et elle les écoute. Ensuite, on revient vers nous et on est questionnés au sujet de l'échec de l'étudiant. Ça nous met dans l'embarras. On a l'impression qu'il y a un manque de confiance dans notre capacité de juger», a-t-elle expliqué.

«Sans tomber dans l'anecdote, on sent qu'il y a des pressions pour la réussite qui ne viennent pas des directions mais plutôt du ministère de l'Éducation», a renchéri Isabelle Duchesne, enseignante de chimie au cégep de Saint-Hyacinthe. En effet, une loi du ministère de l'Éducation (MELS) oblige les cégeps à fournir un plan stratégique sur une période de plusieurs années, qui doit tenir compte du plan stratégique que le MELS élabore lui-même. Or ce plan doit comporter des objectifs et les moyens que les cégeps mettront en oeuvre pour les réaliser, y compris des cibles chiffrées.

Le plan stratégique 2010-2015 du cégep de Saint-Hyacinthe indique, par exemple, qu'il souhaite augmenter son taux de diplomation et son taux de réussite après un premier trimestre de chacun 5 %. «Nous, les enseignants, pour être capables d'arriver à ces taux de réussite là, il faut niveler par le bas. On donne déjà tout ce qu'on a pour la réussite des élèves mais, si on veut les amener à réussir plus, il faut diminuer les critères d'évaluation», a expliqué Mme Duchesne.

Bien que la direction du cégep de l'Outaouais ne se mêle pas des notes attribuées par les enseignants, Marie-Josée Boudreau, qui y coordonne le département de français, a souvent entendu le discours du nivellement par le bas. «Depuis les cinq dernières années, le discours de la réussite à tout prix a beaucoup circulé. Baisser nos exigences, s'adapter à la clientèle, prendre l'étudiant là où il est rendu», a-t-elle souligné. L'an dernier, dans le nouveau devis ministériel pour la formation générale, une partie des exigences en littérature a été retirée au profit de l'ajout d'une compétence en correction et révision de textes. «Il fallait revoir l'autocorrection avec les nouveaux étudiants sous prétexte qu'ils n'avaient pas vu cette compétence-là en 5e secondaire», a-t-elle ajouté.

Encadrer les élèves de la réforme

Les instigateurs du manifeste déplorent le trop grand accent mis sur l'approche pédagogique à appliquer depuis la rentrée en septembre de la première cohorte d'étudiants 100 % réforme. «Dernière trouvaille: pour accueillir les étudiants de la réforme, nous devons maintenant développer une pédagogie universelle de la première session», peut-on lire dans le manifeste.

Selma Bennani, enseignante de littérature au cégep de Saint-Hyacinthe, déplore ce trop grand encadrement. «On nous dit de tenir davantage ces étudiants-là par la main. Mais on pense qu'en les encadrant davantage, non seulement c'est diluer les connaissances qu'on pourrait apporter, mais c'est montrer qu'on n'a pas confiance en nous, les profs», a-t-elle dit.

Le président de la Fédération des enseignants au collégial (FEC-CSQ), Mario Beauchemin, constate que les parents et les étudiants ont de plus en plus de pouvoir. «Souvent, sous la pression des parents, les administrations vont accepter de demander à un prof de faire passer un examen de reprise à un élève en échec alors que ce n'est pas prévu. De plus en plus les parents s'imposent, on les voit même débarquer avec des avocats», a-t-il indiqué. Il s'inquiète toutefois davantage des cibles de réussite chiffrées des plans stratégiques, qui viennent rarement «avec les ressources financières permettant de les atteindre».

Isabelle Duchesne souhaite que le Manifeste pour un Québec éduqué remette l'éducation post-secondaire au coeur des priorités. «C'est un cri d'alarme pour dire qu'il ne faudrait pas en arriver là. On ne veut pas d'éducation "fast-food" et on veut sensibiliser le plus grand nombre.»


Extrait de : Collégial - Manifeste pour un Québec éduqué, Collectif d'auteurs, Le Devoir, 3 juin 2011

Depuis une vingtaine d'années, les collèges mettent en place un nombre incalculable de mesures pour favoriser la réussite du plus grand nombre d'étudiants: centre d'aide, cours de mise à niveau, session d'accueil et intégration. Dernière trouvaille: pour accueillir les étudiants de la réforme, nous devons maintenant développer une pédagogie universelle de la première session.

Des illuminés de la pédagogie s'évertuent à nous prouver, à nous qui avons fait nos classes,

qu'en allant reconduire les étudiants à la porte de leurs cours,

·         en leur donnant d'avance les questions d'examen,

·         en leur donnant des points pour être venus s'asseoir devant nous,

·         en les tenant par la main,

·         en les mouchant,

·         en écoutant leurs jérémiades,

nous, les professeurs, permettrons aux étudiants d'avoir de meilleures chances de réussite.

Nous demandons aujourd'hui à ces «pédadingos» et aux patrons qui les engagent pour nous abreuver de leur illustre savoir, que vaudront ces diplômes de pacotille?

Nous, professeurs du collégial, en avons ras le bol, et nous disons:

- NON à la nouvelle religion des cégeps qui s'agenouille devant la réussite à tout prix!

- NON à des diplômes décoratifs!

- NON aux patrons qui ferment les yeux sur la normalisation des moyennes!

- NON à la pédagogie universelle qui dénigre l'acquisition des connaissances disciplinaires!

- NON à la quantité de diplômés au détriment de la qualité des diplômes!

- NON à la pression sur les professeurs pour gonfler le taux de réussite!

- NON à une éducation fast food!

Fiers de nos diplômes

Faut-il réellement baisser nos exigences pour favoriser l'octroi de diplômes au rabais et consacrer plus de temps à la pédagogie bidon qu'à faire comprendre et aimer notre matière?
Nous croyons qu'il est bon que les étudiants soient valorisés pour les efforts qu'ils fournissent, car ce qui est acquis avec effort est plus durable que ce qui est donné tout cuit dans le bec. Nous pensons que les étudiants doivent s'investir dans leurs études, puisque c'est de là que découleront leur motivation et leur travail.

Il nous semble normal que les étudiants qui arrivent au cégep vivent une période d'adaptation et nous, comme professeurs, sommes prêts à les aider sans pour autant les infantiliser. Nous voulons former des citoyens autonomes et responsables qui façonneront la société de demain.
Nous voulons que les cégeps soient fiers des diplômes qu'ils délivrent, car ils sont gage de qualité.

- OUI à l'enseignement collégial qui doit réellement être un enseignement supérieur!

- OUI aux étudiants qui sont au centre de notre travail!

- OUI aux étudiants qui bénéficient de la reconnaissance de nos compétences et de notre autonomie professionnelle!

- OUI à la confiance et à l'appui de nos dirigeants et de la population!

- OUI à une véritable pédagogie qui s'incarne dans la connaissance!

- OUI à la soif de savoir des étudiants qui demandent à être traités comme des êtres pensants!

Que ceux tentés par une éducation supérieure se joignent à nous en signant cette pétition: (www.ipetitions.com/petition/manifeste_pour_un_quebec _eduque/).

***

Ce manifeste est une initiative d'un groupe de professeurs du Cégep de Saint-Hyacinthe.

Ont signé ce texte les enseignants suivants: Isabelle Duchesne, Selma Bennani, Ariane Grisé, Francis Favreau, Marie-France Belzile, Nicole Simard, Véronique Plourde et Dominique Chicoine.