La tentation de la " démondialisation "

Trois articles en rafale sur les effets de la mondialisation dans l’Alternatives Économiques.

1.      La tentation de la " démondialisation "

2.      Pourquoi la mondialisation est réversible

3.      La mondialisation est-elle coupable ?

Enfin, ça commence à se réveiller !


Extrait de : La tentation de la " démondialisation " , Christian Chavagneux, Alternatives Économiques n° 303 - juin 2011

La crise des subprime a ravivé le débat, engagé bien avant 2008, sur les bienfaits supposés de la mondialisation. Et les critiques n'émanent plus seulement du mouvement altermondialiste. Etat des lieux.

La mondialisation est-elle allée trop loin ? " Lorsqu'il pose cette question en 1997, le moins que l'on puisse dire, c'est que l'économiste américain Dani Rodrik ne rencontre pas un grand écho. Il est vrai que l'époque est marquée par une internationalisation croissante des activités productives, commerciales et financières, le tout célébré par la théorie économique dominante comme l'arrivée d'une mondialisation heureuse qui va faire le bonheur de tous.

Quinze ans plus tard, la donne a changé. De plus en plus d'études soulignent que le bilan économique et social de la mondialisation n'est pas aussi positif que voulaient nous le faire croire ses thuriféraires. Faut-il alors " démondialiser " l'économie, selon une expression qui commence à s'imposer dans le débat d'idées ?

Oui, répondent les partisans du repli national, qui gagnent du terrain en Europe, notamment en France. Non, défendent les tenants d'une gouvernance mondiale, pour qui la création d'autorités politiques mondiales pourrait permettre de maîtriser la mondialisation et la mettre au service de tous. La première voie est suicidaire et potentiellement conflictuelle, la deuxième impraticable, affirment enfin ceux qui plaident pour une mondialisation modérée et qui acceptent l'ouverture mais seulement lorsqu'elle reste contrôlable par les Etats-nations, principaux lieux d'expression de la démocratie.

Bref, la mondialisation fait débat. C'était déjà le cas à la fin des années 1990 avec la naissance du mouvement altermondialiste.

Mais dorénavant, la discussion s'est installée au sein même des cercles économiques
qui la défendaient hier les yeux fermés.

Où sont les gains de la mondialisation financière ?

La mondialisation financière développe l'internationalisation de quatre types d'activités :

1.      l'intermédiation (la collecte de dépôts et la distribution de crédits),

2.      les placements (la recherche des meilleures opportunités de rendement pour l'épargne),

3.      la gestion des risques financiers (la capacité à se protéger ou à spéculer sur le risque)

4.      et l'investissement à l'étranger pour pénétrer un marché ou bénéficier de ses avantages comparatifs (terres disponibles, main-d'oeuvre bon marché ou bien formée…).

La crise des subprime - une distribution de crédits risqués sur un petit segment immobilier américain devenue crise planétaire - a montré combien les coûts de la course au rendement et d'une mauvaise gestion du risque pouvaient l'emporter sur les bénéfices éventuels. La crise a alors nourri une interrogation sur les vertus supposées de l'ouverture financière. Mais le débat avait déjà démarré bien des années auparavant.

Ainsi, dès 2003, le très libéral hebdomadaire britannique The Economist écrivait-il :

" Désastres financiers périodiques, crises de la dette, fuites de capitaux, crises de changes, faillites de banques, krachs boursiers…, c'est assez pour forcer un bon libéral à s'arrêter pour réfléchir. " 

De fait, certains économistes libéraux, et non des moindres, se sont arrêtés et le fruit de leurs réflexions a été sans appel :

la mondialisation financière comporte plus de coûts que d'avantages.

En 2003, c'est Kenneth Rogoff, alors économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), qui écrit qu'il n'y a aucun élément

" pour soutenir l'argument théorique selon lequel la mondialisation financière en soi permet d'obtenir des taux de croissance plus élevés". " Les risques de la mondialisation financière ont été sous-estimés et les gains surestimés",

renchérit en 2005 un rapport de la Banque mondiale dirigé par Roberto Zagha. Raghuram Rajan, lui aussi ancien économiste en chef du FMI, profite de la grande

Maurice Obstfeld

International Economics

 

Économie inernationale

 réunion annuelle des banquiers centraux à Jackson Hole, en août 2006, pour en rajouter : " Les pays en développement qui ont relativement plus recours aux capitaux étrangers n'ont pas crû plus vite sur le long terme et ont même crû moins vite. "

En 2008, c'est au tour de Maurice Obstfeld, l'un des spécialistes américains du sujet, de proposer un état des lieux de la littérature économique sur les effets de l'ouverture financière, dans lequel il souligne que "la démonstration concrète des gains de la mondialisation financière (…) s'est révélée difficile à prouver de manière définitive". Enfin, dans leur livre paru en 2009, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff montrent explicitement que les périodes de libéralisation financière nationale et internationale sont celles qui connaissent le plus de crises. Fermez le ban !

Les coûts de l'ouverture commerciale

Du côté du bilan du libre-échange commercial, c'est presque pire. Les partisans de l'ouverture soulignent qu'elle permet d'étendre à l'ensemble du monde les bienfaits de la division du travail, chaque pays produisant ce qu'il sait relativement mieux faire que les autres. De fait, la production de produits industriels bon marché par des centaines de millions de Chinois mal payés a largement contribué à la maîtrise de l'inflation au cours des dernières décennies.

Mais ces bénéfices s'accompagnent également de coûts importants. Au Sud, elle accroît la vulnérabilité des pays pauvres aux soubresauts de l'économie mondiale. Et les baisses des tarifs douaniers entraînées par les politiques de libéralisation se traduisent par un gros manque à gagner fiscal : on estime que pour 100 euros de recette fiscale perdus par la baisse des droits de douane, les pays riches arrivent à récupérer 99 euros par d'autres taxes, les pays à revenu moyen de l'ordre de 40 à 60 euros, et les pays pauvres entre 0 et 30 euros.

(Oui, sur le dos de la classe moyenne, Q.D.)

Au Nord, on s'inquiète aussi des conséquences de l'ouverture du commerce international sur l'emploi et les revenus. En 2007, l'économiste américain Paul Krugman avait fait sensation en retournant sa veste : alors qu'il affirmait jusque-là que les échanges avec les pays émergents avaient peu d'impact sur les inégalités, il écrit désormais qu'avec l'arrivée de géants comme la Chine,

"il n'est plus sans risque, comme cela l'était il y a douze ans, de dire que les effets du commerce sur la répartition des revenus dans les pays riches sont assez mineurs. On peut maintenant affirmer qu'ils sont plutôt importants et ne font que s'accroître. "

En France, une première étude de l'Insee parue en 2005 conclut à une perte de 13 500 emplois par an entre 1995 et 2001 du fait de la mondialisation. En 2010, une nouvelle étude du même institut monte le bilan à 36 000 emplois perdus par an entre 2000 et 2005. Certes, c'est toujours quatorze fois moins que l'impact des gains de productivité réalisés par les entreprises [1], mais la facture pèse sur le débat politique.

Enfin, sur le plan théorique, l'économiste américain Paul Samuelson, dont les écrits avaient beaucoup fait pour promouvoir l'idée que les sociétés gagnaient toujours à s'ouvrir, surprend tout le monde en publiant en 2004 un article dans lequel il démontre que: lorsqu'un pays riche échange avec un pays pauvre et que ce dernier devient très efficace dans la production des biens qu'il avait l'habitude d'acheter au pays riche, ce dernier s'appauvrit. Un tel scénario a-t-il des chances de se réaliser ?

" La réponse à cette question est bien évidemment : oui ", affirme Samuelson, rappelant entre autres exemples historiques que " l'hégémonie de l'industrie victorienne a été mise en cause par l'irruption des entrepreneurs "yankee" après 1850".

L'évolution actuelle de la Chine (industrie) et de l'Inde (services) fait craindre que nous ne subissions le même sort.

Le mirage de la gouvernance mondiale

The Globalization Paradox

Un tel bilan, pour le moins mitigé, a de quoi nourrir le débat politique sur la mondialisation, et pas seulement à l'extrême droite ou dans les rangs de la gauche radicale. Les termes en ont été posés de manière intéressante dans un livre récent par l'économiste américain Dani Rodrik [2]. Pour lui, on ne peut avoir à la fois une hypermondialisation (*) , des Etats-nations, qui conservent un espace national de décisions politiques, et la démocratie.

Si l'on accepte des Etats inscrits dans une mondialisation toujours plus poussée, alors leurs décisions ne consisteront plus qu'à vouloir attirer les entreprises et l'épargne mondiale au détriment de la préférence démocratique pour la protection des emplois, des revenus, de la stabilité financière, de l'Etat-providence, etc. C'est la tentation d'un monde ultralibéral telle qu'elle s'est exprimée à partir des années 1990 et jusqu'au début des années 2000. Mais elle fait désormais de moins en moins recette.

Si l'on accepte l'hypermondialisation et que l'on veut néanmoins la démocratie, il faut alors abandonner l'Etat-nation et passer à la gouvernance mondiale pour bâtir une autorité politique publique qui soit de même niveau que celle des marchés. Outre que cette perspective reste encore très chimérique, cette voie n'enchante guère Rodrik.

Le dilemne de Rodrik

La diversité des pays est à ses yeux trop grande pour arriver à établir des normes communes. Le risque est de ne s'entendre que sur un plus petit dénominateur commun. L'Américain ne manque pas à cet égard de souligner les difficultés de la construction européenne. De plus, un pouvoir politique éloigné des préoccupations nationales peut craindre pour sa légitimité :

si les riches ou les universitaires se sentent facilement citoyens du monde, c'est beaucoup moins vrai pour le reste de la population.

Enfin, pour Randall Germain, professeur à l'université de Carleton, au Canada, et spécialiste de régulation financière, l'efficacité demande de la proximité : d'une part, seules les banques centrales nationales ont la capacité d'agir au plus près des besoins des établissements en cas de crise et, d'autre part, le niveau de taxation des banques ou bien les effets redistributifs des politiques d'aide à la finance en cas de problème ne peuvent faire l'objet que de débats politiques internes [3].

Un modèle à inventer

Conclusion : si l'on souhaite conserver l'Etat-nation et la démocratie, il faut refuser l'hypermondialisation. Dani Rodrik plaide ainsi pour une mondialisation modérée, encadrée par une coopération internationale, comme après la Seconde Guerre mondiale, dont l'objectif est de mettre en place des feux de signalisation permettant aux différents modèles économiques nationaux de ne pas se heurter.

Chaque gouvernement doit en effet être libre de suivre ses propres politiques économiques et de les protéger quand il recueille un assentiment populaire, y compris en mettant des barrières aux frontières.

Un protectionnisme raisonné et raisonnable

 

Si aucune limite n’est posée, ce qui va arriver peut d’ores et déjà être annoncé: une augmentation de la destruction d’emplois, une croissance dramatique du chômage non seulement dans l’industrie, mais tout autant dans l’agriculture et les services.

 

Extrait de : La mondialisation néolibérale est le problème, pas la solution. Mais il est interdit de le dire...,

 

“Contre les tabous indiscutés”, par Maurice Allais, prix Nobel d’économie

En France, un économiste comme Roger Guesnerie, professeur d'économie au Collège de France, appelle par exemple depuis plusieurs années à dépasser "le paradigme de l'échange entre nations mutuellement avantageux" pour instaurer un "mieux de commerce", qui reste à définir mais qui serait fondé sur la recherche de "concessions - mieux vaut-il peut-être ne pas les appeler "protections" - mutuellement consenties et mutuellement avantageuses " [4].

Une taxe sur les déséquilibres salariaux peut s'imposer rapidement

 

Une taxe sur les produits visant à rééquilibrer les écarts de salaires entre les différents pays pourrait s'implanter en quelques années. Selon lui, la situation est si urgente que plusieurs pays pourraient s'y rallier rapidement. Voyez, en vidéo, les explications de M. Jarislowsky.

 

Extrait de : Stephen Jarislowsky : une taxe sur les déséquilibres salariaux peut s'imposer rapidement

Mais qui nous dit que cette vision pacifiquement négociée d'une mondialisation maîtrisée pourrait l'emporter ?

Les partisans d'un repli national gagnent du terrain en Europe et en France. Du Front national à l'économiste Jacques Sapir en passant par Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Todd, Arnaud Montebourg et d'autres, chacun avec sa sensibilité et ses engagements, tous verraient d'un bon oeil le retrait de la mondialisation. Les coûts économiques et politiques d'une telle promotion de la souveraineté économique nationale en font une voie dangereuse [5], mais qui semble gagner du terrain politique.

The Great Transformation

Dans son célèbre livre La grande transformation, Karl Polanyi nous avait prévenus : les périodes de libéralisme économique fou suscitent toujours un contre-mouvement en faveur d'un contrôle des marchés. Et c'est tant mieux. Mais, prévenait le professeur de Columbia, " cette évolution peut se produire de toutes sortes de manière", autoritaire aussi bien que démocratique, dans la paix comme dans la guerre. Ayant vécu une période de fermeture organisée conjointement par le collectivisme, le fascisme et le national-socialisme, il savait de quoi il parlait. Face au bilan mitigé de la mondialisation et à la tentation du repli sur soi, serons-nous capables d'inventer un modèle de mondialisation modérée qui préserve la paix, la démocratie et la coopération internationale ? C'est le défi historique de ce début du XXIe siècle.


clip_image011 NOTES

  • (1) Voir " Mondialisation : les pertes d'emplois réévaluées ", Alternatives Economiques n° 293, juillet-août 2010, disponible dans nos archives en ligne.
  • (2) The Globalization Paradox. Democracy and the Future of the World Economy, Norton & Company, 2011.
  • (3) Voir la présentation de son livre. p. 84.
  • (4) Voir son article dans L'Economie politique n° 31, juillet 2006, disponible dans nos archives en ligne.
  • (5) Voir " Front national : la grande illusion ", Alternatives Economiques n° 302, mai 2011, disponible dans nos archives en ligne