Créanciers souverains

Un article informatif sur les créanciers : acheteurs de dettes souveraines.


Extrait de : Dette souveraine (et « créanciers souverains »), PascalOrdonneau, Les Echos, 15/07/2011

On parle beaucoup de dettes souveraines, on parler moins des "créanciers souverains" qui sont-ils ceux-là par qui tout le mal serait arrivé?

La dette publique est énorme. Les banques sont responsables. Comment a-t-on pu laisser des pays manifestement incapables de faire des efforts financiers s’endetter à ce point ? Les pays sont-ils aussi immatures que les particuliers au point de se laisser emporter dans une folie d’endettement confinant le Trouble Obsessionnel Compulsif….

Toutes questions qui valent d’être posées. Il en est une qui, pourtant, passionne moins les observateurs ou les lecteurs des journaux à la pointe de l’information sur ce beau sujet de la dette publique : les pays sur qui portent ces dettes publiques, ou dettes souveraines, faramineuses doivent rembourser des porteurs de dettes publiques ou souveraines.

Porteurs de dettes publiques ou souveraines

Pourquoi s’intéresser à ces gens-là ? C’est qu’ils sont essentiels dans le débat d’aujourd’hui. On ne cesse de dire que les Etats sont endettés, on ne cesse de parler des banques en tant que porteurs de dettes, gros porteurs si on en croit les chiffres, et aussi, d’évoquer l’épouvantail de ces spéculateurs qui sucent le sang des Etats et qui vont ruiner la Veuve de Carpentras. En fait, on ne cesse de décrire un ennemi, traditionnel, du populisme financier, le banquier apatride, le ploutocrate interlope et l’internationale du grand Capital. Pourtant, les bons du Trésor Français, Américain, Allemands ne sont pas des prêts bancaires. Pourtant, il fut un temps où le père de famille laissait dormir son argent dans de la dette perpétuelle sur l’Etat Français ou le plaçait dans des bons du trésor, donc de la dette publique, souveraine comme on voudra l’appeler ! Que s’est donc-t-il passé pour que des attitudes autrefois louées pour leur prudence et leur sagesse soient considérées comme la manipulation éhontée de flux financiers putrides.

Taux d’intérêts

Prenons la dette grecque : elle serait la proie de spéculateur aux dents longues. La preuve fournie de leur impudence se trouve dans les taux d’intérêts infligés à ce malheureux pays. Du 20% et même plus ! Ne sont-ce pas là des gens sans foi ni loi pour imposer des taux aussi fous. Verrait-on notre Veuve, prudente et peu soucieuse de passer pour une usurière, menacer de garder son épargne par devers elle, si la Grèce s’offusquait de payer des taux d’intérêts aussi élevés.

Essayons donc de trier un peu les questions : taux d’intérêts élevés ? Il faut considérer deux choses.

Marché secondaire

En premier lieu, il faut considérer les taux constatés sur le marché secondaire où sont enregistrées les transactions sur la dette existante lorsque les « porteurs » veulent s’en séparer. Ceux-ci vendent parfois dans la précipitation. Ils peuvent accepter des pertes sur le nominal de la dette. Or, se traduit ipso facto par une hausse des taux d’intérêts. En prenant une hypothèse ultra-simpliste (on ne tient pas compte de l’usance de la dette, du marché des autres dettes etc…), si sur le marché secondaire les emprunts à 2% de la dette grecque se négocie à 80% alors, les acheteurs de la dette décotée recevront un intérêt de 2 pour un capital de 80…soit 2.5%. Le taux de rendement aura augmenté de 25% ! Cela donne nécessairement des idées à ceux qui sont sollicités pour de nouveaux prêts!

Marché primaire

En deuxième lieu donc, il faut considérer les souscripteurs, les nouveaux porteurs de dettes, ceux qui interviennent sur le marché primaire. Ceux-là ne peuvent pas ne pas s’intéresser à la cotation des titres de dettes sur le marché secondaire. Ils disent au candidat emprunteur : « les titres de votre dette à tel taux émise il y a tant de temps, ne valent plus que 80%. Les titres de la nouvelle dette risquent fort de suivre le même chemin, donc, il nous faut un taux d’intérêt qui couvre ce risque et comme il faut aussi, évidemment, que notre prêt soit rémunéré …le taux devra être de 23% !!!

Donc, ce à quoi on assiste sur le marché de la dette souveraine n’est que très logique et conforme à ce qui se passe sur tout marché financier normal et bien régulé. On dira même que l’inverse serait la preuve de manipulations de ce marché. La question qui se pose vraiment est alors, qui vend ? Et si c’est si dangereux d’acheter, pourquoi y-a-t-il des acheteurs ?

Les vendeurs

Les vendeurs vendent pour des raisons, qui leur appartiennent mais aussi pour des raisons qui tiennent aux titres grecs.

·        Certains vendent parce qu’ils ont besoin de cash pour faire autre chose (arbitrage).

·        D’autres parce qu’ils sont inquiets de la tournure que prennent les évènements et cherchent à se reporter vers des dettes de meilleure qualité (flight to quality), de la dette allemande par exemple…

·        Ou, parce que les normes prudentielles qui leurs sont appliquées, IFRS et ratio de capital, imposent de mettre en face de la dette décotée des montants de fonds propres plus élevés.

·        Ou, enfin, parce qu’ils cherchent à protéger leurs clients à qui ils ont promis des placements sécurisés.

Ces attitudes ne sont ni attentatoires à la dignité financière et morale du peuple Grec, ni contraire aux lois les plus basiques de l’économie et de la finance.

La compagnie d’assurance qui a vendu des contrats dont les taux d’intérêts sont garantis, le fonds commun de placements spécialisé en dettes à moyen et long terme, la Veuve de Carpentras qui a acheté des emprunts Grecs… n’ont pas envie de se trouver avec des risques en capital sur la Grèce. Ils ont recherché la sécurité des placements, pas la spéculation sur le capital… alors, ils vendent ! Peut-être dans la précipitation. La Veuve a entendu se matin, à la radio, que Moody’s décotait encore la Grèce, elle vend aussitôt même si cela lui coûte. Entre perdre 20% tout de suite et 80% parce qu’on aura tranquillement attendu… y-a-il un choix ?

Les dettes souveraines européennes

Les dettes souveraines européennes sont détenues à plus de 70% par les Européens. Des fonds de pension, des compagnies d’assurance vie, des fonds communs de placements, des caisses de retraite en sont les porteurs. Les nationalités croisent les placements : les fonds de pensions allemands ont acheté de la dette euro, non-allemande. Idem pour les Français, qui ont acheté de la dette allemande, etc. Pourquoi être resté sur de la dette « Euro » ? Mais parce qu’avec la dette euro, il n’y avait pas de risque de change !!! Il faut se rappeler que la dette en livres sterling ( hors zone Euro) a perdu ….20% depuis 2008 ! Et les quelques français qui ont un peu de mémoire doivent se souvenir que la livre qui, aujourd’hui n’est pas loin de un Euro pour une livre (soit 6.57 francs 1999) a valu, à son maximum, jusqu’à 14 francs !!! Les dettes en dollar n’ont pas non plus très bonne mine…c’est donc naturellement que les institutions qui avaient besoin de fournir leurs clients en capital sécurisé et en taux de rendement « normaux » sont naturellement allés vers les emprunts émis dans la zone Euro par les emprunteurs les plus sûrs… les Etats.

·        Sont-ce d’affreux spéculateurs apatrides ?

·        Ou de la finance internationale assoiffée du sang des peuples ?

·        Doit-on penser que l’erreur est d’avoir laissé ces institutions, y compris la Veuve de Carpentras, souscrire à de la dette étrangère ?

·        Les institutions françaises n’auraient-elles pas dû n’investir que dans des bons du trésor français ?

·        Mais alors, quid de la division des risques ?

·        N’est-il pas plus raisonnable d’avoir dans son portefeuille une palette diversifiée d’emprunteurs. Aurait-ce était faire un mauvais choix que d’investir en bons du trésor allemand ?

L’énoncé même des questions montre bien leur manque de légitimité !

Les investisseurs n’auraient –ils pas du conserver la dette qu’ils portaient plutôt que de la vendre décotée… La question vient alors immédiatement : Si, pour finir, les craintes sur la santé financière de la Grèce se confirmaient. Si la Grèce déclarait, comme l’Union Soviétique su le faire, à sa naissance, il y a prés de cents, que toutes les dettes sont illégitimes et donc indues… alors les bénéficiaires d’assurance-vie, les titulaires de parts de fonds de pension etc. auraient perdu beaucoup plus d’argent.