La brute (Allemagne) et le truand (Grèce)

Un autre journaliste qui sort du discours officiel, enfin …


Extrait de : Le bon, la brute et le truand, version banque et dette publique, Robin Rivaton, Les Echos, 18/07/2011

Début juillet se tenaient les rencontres internationales de Paris Europlace, l’occasion d’entendre – une fois encore – des responsables économiques issus des institutions européennes, des banques privées et tant d’autres réitérer leur confiance, leur foi dans la monnaie unique. Mais plus encore cette conférence fut l’occasion de revisiter un classique du western américain.

Dans le rôle du bon, le casting a retenu Varsovie. La Chine de l’Europe, en chiffres, 3,8% de croissance, et tout cela au cœur de l’Union européenne, rendez-vous compte, de quoi (enfin) bomber le torse. La stagnation ne serait donc pas une composante naturelle du marché unique.

Mais que peut donc bien partager la Pologne avec la République Populaire, mise à part d’avoir troqué les joies de l’économie dirigée pour une économie de marché ? Un drôle de calibre, un sacré revolver dans l’arsenal de la politique économique : la dévaluation. La Pologne a, en effet, lancé dès l’automne 2008 un processus de dévaluation de la monnaie nationale, le zloty, face à l’euro, la baisse se stabilisant à environ moins 25%(1). Les produits polonais sont donc moins chers que les productions réalisées en zone euro et par conséquent la Pologne améliore ses exportations et réduit ses importations.

Cette arme, les pacifistes de la zone euro l’ont rangée au placard, soit. C’est leur choix. Mais il ne faudrait pas ensuite aller s’extasier sur les performances du voisin qui lui dégaine plus vite que son ombre.

Pendant ce temps là, à Athènes, le truand, falsifie ses comptes, ne collecte pas les impôts et a l’outrecuidance de manifester pour ne pas voir son salaire amputer d’un quart. Le truand en chiffres, c’est un déficit de 10,5% en 2010, une récession économique de 4,5% du PIB et une dette qui représente 1,3 fois la production annuelle de l’ensemble du pays. La balance des paiements, différence entre les importations et les exportations, a atteint -12,5% de la production intérieure en moyenne sur les cinq dernières années(2).

Pourtant la productivité en Pologne n’est pas supérieure à celle de la Grèce, pourtant les Polonais ne travaillent pas plus, ni mieux que les Hellènes. En effet, le nombre d’heures moyen travaillées par personne atteint 2034 en Grèce, soit 19% de plus que la moyenne des pays de l’OCDE et 3,5% de plus qu’en Pologne. La productivité par heure travaillée en dollar est de 34,2 contre 23,1 pour la Pologne(3). Les tireurs joueraient donc bien à armes égales si l’un des deux n’avait pas les poches lestées de plomb.

Beau sens figuré, si la Grèce sortait de l’euro, au moins,
elle serait compétitive.

Mais que fait le truand grec alors ? Un an et demi déjà qu’il braille et gesticule, autant le faire définitivement payer ce mécréant des finances publiques. Préparez le goudron et les plumes. La Grèce ne respecte plus les critères pour être dans la zone euro, ne les respectera pas avant très longtemps, et ne les respectait d’ailleurs pas lors de son entrée dans l’euro.

Mais le scénario dérape. Là n’est pas l’intérêt de la brute qui sera interprétée avec brio par notre voisin d’Outre Rhin. L’Allemagne, modèle de vertu, chante du productivisme, de la rigueur budgétaire et des efforts, endosser étonnement le costume de la brute. Ils sont pourtant déjà bien généreux d’aider la Grèce persiflent les plus précautionneux d’entre nous. C’est vrai que Berlin a plusieurs fois agité la menace de ne pas aider les pays de la zone euro en délicatesse avec leurs comptes publics ces derniers dix-huit mois : accord in extremis obtenu pour le sauvetage de la Grèce, promesses répétées aux électeurs que l’argent public avancé sera remboursé…

La brute, fière de ce qu’elle a accompli en dix ans de réformes sur le marché du travail et de modération salariale, cherche à imposer son modèle aux autres pays de la zone. Objectif louable, partager la vertu n’est jamais néfaste. Là où le bât blesse c’est qu’on donne seulement la moitié de la potion aux Grecs, la plus amère, or le truand semble moins bien supporter le whisky frelaté que son illustre compagnon. La Grèce essaye de ramener son déficit primaire, c’est à dire avant paiement des intérêts issus de la dette, à zéro. Mais elle n’y arrivera pas si elle reste dans la zone euro.

Évidemment, en les mettant dans un carcan économique, ils ne pourront pas s’en sortir. À qui profite le statu quo ? l’UE ne compte qu’une seule véritable puissance commerciale exportatrice extra-communautaire, l’Allemagne.

A cause de la cure d’austérité, nécessaire rappelons le, la croissance sera nulle ou très faible dans les prochaines années. De tels efforts doivent être accompagnés d’une contrepartie, d’un nouvel élan et la dévaluation monétaire est susceptible de redonner cette impulsion.

Mais la brute ne veut pas que le truand abandonne l’euro.

Continuer les journalistes, vous commencez à
connaître les vrais enjeux.

Elle lui remplit donc sa bourse avec parcimonie piécette par piécette tout en sachant bien que ces solutions de court terme ne permettent pas de résoudre le problème. Mais alors pourquoi vouloir sauver l’euro dans ces pays « qui ont beaucoup de vacances » dixit la chancelière Merkel(4) ? Parce que, la brute a profité de l’euro. A tel point que le dernier rapport du Conseil d’Analyse Economique(5) affirmait que « la croissance allemande a été principalement alimentée par la demande extérieure, notamment européenne » et que « cette expérience semble [donc] difficile à généraliser à l’ensemble des pays européens »(6).

L’euro est un bienfait, il est un symbole fort d’intégration politique et un avantage économique pour les pays qui partagent les économies les plus intégrées et les plus proches. Mais l’euro n’est pas d’airain, la politique n’est pas une fiction et le monde ne se divise pas en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé, et ceux qui creusent. Au rythme où vont les événements, la Grèce creuse certainement son tombeau et celui de l’Europe toute entière.

Une solution peut-être, sortir l’Allemagne de l’euro, c’est la seule actuellement qui a assez de compétitivité pour faire face à la mondialisation.

Qu’attendons-nous, poursuivre le rapport de force revolver au poing, pousser la Grèce dans les bras d’un populisme qui saisira la première occasion pour faire défaut intégral de la dette, sortira de la zone et plus surement de l’Union Européenne ? La zone euro vivra sans la Grèce tout comme la République hellénique vivra sans l’euro, veillons donc plus sagement à lui redonner de quoi redémarrer un cycle économique sur des bases saines tout en nous assurant que les contribuables français, allemands ou italiens cessent d’être mis à contribution pour des plans de sauvetage aussi inutiles qu’improductifs.

Bravo !