Le triomphe de la division : bienvenue au XXe siècle

Un texte qui mérite votre attention.

Extrait de : Le triomphe de la division : bienvenue au XXe siècle, le Blog de Dominique Villepin, 15 juil 2011

L’esprit de division est une passion dévorante. Il conduit aux bords de l’absurde avec un certain délice. Je ne veux parler ni du PS en ses primaires, ni de l’UMP avec ses dérives. Ce sont des amateurs, comparés aux poids lourds du qui perd gagne actuel. L’Europe, l’Amérique, le monde.

L’Europe qui chemine tranquillement vers une explosion de la zone euro en se donnant le frisson du précipice. Aujourd’hui les économistes commencent à ne plus donner cher de la peau de l’euro, face à l’incapacité proprement stupéfiante des grands Etats européens à s’entendre pour une solution durable et juste.

Il faudrait définir ce qui est juste et durable, mettre les jeunes de 20 ans dans un carcan économique, pour leurs 20 prochaines années, parce que leur pays n’est pas assez compétitif, est loin d’être juste et durable.

Il y a quelques dizaines de mois, une solution, déplaisante et coûteuse, mais néanmoins réelle, était à portée de main pour traiter le mal à la périphérie. L’Europe a préféré jouer les matamores sous l’influence allemande, par peur des dérives et au prix d’une dérive plus grande encore. Maintenant les organes vitaux de l’euro commencent à être attaqués, l’Italie, l’Espagne. Et il n’y a personne à sauver dans ce mélodrame tragi-comique – ni les agences de notation en coryphées fatigués, ni les marchés qui de la catharsis ne connaissent que la terreur et jamais la pitié, moins convertible en espèces sonnantes et trébuchantes, ni la BCE en statue du commandeur si près de ses sous qu’il ne lui viendrait pas à l’esprit d’inviter à souper, ni enfin les grands Etats en vieux cabotins qui cherchent moins à donner la réplique qu’à se faire acclamer dans leurs morceaux de bravoure de pièces antérieures. Nous qui assistons à ce spectacle, nous finirons tous Sganarelle, pleurant nos gages, pleurant nos euros. Des solutions il y en a. Elles sont seulement moins probables que jamais face aux jusqu’auboutismes. Pourtant, il ne faut pas se lasser de les répéter. Un budget fédéral européen, un ministre des finances de l’Eurozone, des eurobligations pour garantir une part acceptable des dettes nationales. Un demi siècle d’unité difficile, de réconciliations sont peu à peu remises en cause. L’UE ne disparaîtra pas. Mais, sans sursaut, elle sera bientôt une coquille vide.

L’Amérique cède aux mêmes démons. Entre Démocrates et Républicains le torchon brûle. Dans quelques jours, Washington est en défaut de paiement. Car dans ce pays méfiant envers tout risque de centralisation et d’étatisme, l’Etat fédéral ne peut s’endetter à volonté. On lui assigne un plafond. Les deux grands partis doivent se mettre d’accord. Sur le papier quel bel exemple de responsabilité et de rassemblement autour de grands enjeux. Et pourtant, les négociations depuis des mois attendent d’arriver à un dénouement dramatique. Les Républicains dans l’opposition préparent 2012 dans une intransigeance de plus en plus dogmatique. En un mot ils veulent dépecer les politiques publiques de l’administration en place pour se saisir de leurs trophées. Les Démocrates campent sur leurs positions, quitte à devenir tout aussi dogmatiques.

Le monde ne vaut guère mieux. On l’oublie, mais la négociation climatique est toujours au point mort. Là aussi nous nous dirigeons vers des échéances sans pour autant nous donner les moyens d’agir. Emergents et développés ont choisi un face à face absurde, où chacun espère au nom de grands arguments préserver son petit avantage par rapport aux autres. Du coup, de toutes parts, on s’abandonne aux fuites en avant, comme si le temps était compté. En Chine par exemple, le pacte entre l’économie et la politique menace de déboucher sur une bulle spéculative qui pourrait mettre en danger l’économie mondiale.

Ce qui a disparu dans tout cela, c’est l’intérêt général. Comme toujours il s’est dissout dans l’esprit de parti.

Exact, le bien commun est tout à fait secondaire, rester au pouvoir est la seule préoccupation.

Nous revenons en arrière vers ce long XXe siècle qui aura été celui de la division et de l’idéologie, des tranchées irrémédiables et des factions irréconciliables. Une période de l’absurde, un monde en dépit de la raison. Il y a là les ingrédients de 1914 avec ses nationalismes obtus. Il y a là quelque chose de la spirale désastreuse de déflation et de protectionnisme des années trente. Il y a un je ne sais quoi de la logomachie déconnectée de toute réalité qui a caractérisé la lutte idéologique de la guerre froide.

Et la France dans tout cela ? Regardez autour de vous. Regardez en avant vers 2012. Rien qui porte naturellement vers l’espoir. Réveillons nous donc et faisons vivre deux exigences. Une exigence de vérité, d’abord. Il ne faut pas mentir aux Français sur les enjeux. Ce qui se joue, c’est bel et bien l’unité de la nation. Ce qui se joue, c’est l’avenir du pays de nos enfants et de nos petits-enfants. Ce qui se joue, c’est notre volonté de continuer à vivre ensemble. La seule voie pour nous repose sur une deuxième exigence, le rassemblement. Nous pour qui le rassemblement est, de par notre histoire et notre culture, si difficile et si fragile, nous devrons, soyons-en conscients dès maintenant, redoubler d’efforts si nous voulons préserver l’essentiel.