Super-cycle minier

Chris Mayer

 

Rédacteur en Chef de Capital & Crisis et Crisis Point Trader

 

Chris Mayer s'occupe de la lettre d'information Capital & Crisis, ainsi que du système de trading Crisis Point Trader.

 

Ses analyses pertinentes et précises des problématiques financières ont été reprises souvent dans de nombreuses publications, et notamment dans le très réputé Grant's Interest Rate Observer

Extrait de : Avions en plastique et super-cycle minier, Chris Mayer, La Chronique Agora, 8 juillet 2011

▪ J’ai dernièrement assisté à la 49e North Resource Conference à Manhattan, où j’ai rencontré les représentants d’entreprises minières et récolté des informations. J’ai aussi entendu quelqu’un faire un discours intitulé “Un super-cycle minier”.

Je me suis dit : “évidemment, il va nous dire que nous traversons un super-cycle minier, et que l’industrie minière est fantastique. Je suis à une conférence sur les mines, voyons, entouré de mineurs et de géologues. S’attendre à autre chose serait comme de s’attendre à trouver des mannequins de lingerie sexy à la réunion du club de patchwork d’une communauté amish.”

Et pourtant… il nous a déclaré l’inverse : Non, nous ne sommes pas en train de traverser un super-cycle minier. En réalité, il a pris cette supposition totalement à contre-pied, et la teneur de son discours est tout à fait en accord avec une nouvelle idée sur laquelle je travaille en ce moment. Une idée qui, selon moi, pourrait avoir à long terme des implications importantes pour les investisseurs.

L’auteur de ce discours était Christopher Ecclestone, responsable de la stratégie minière chez Hallgarten&Co. L’idée phare d’Ecclestone est que ce que nous voyons en ce moment n’est pas nouveau. Il ne s’agit pas d’un nouveau super-cycle minier, mais plutôt d’un retour à la normale. L’aberration, selon lui, a été la période 1973-2003, au cours de laquelle l’industrie minière a connu une traversée du désert.

L’aberration, selon lui, c’est le type de réflexion qui considère les ressources naturelles comme étant un acquis. “Les métaux et les matières premières agricoles étaient incroyablement peu chères — on les considérait, avec un certain mépris, comme communs et abondants,” a-t-il déclaré. “L’apogée de ce dédain pour les minéraux a pu être constatée pendant le boom technologique”.

A l’époque, même des entreprises marginales comme Pets.com pouvaient se retrouver à la tête d’une capitalisation boursière de plusieurs milliards de dollars. Vous auriez pu, pour une fraction de ce montant, acquérir toute une quantité d’entreprises minières. Selon Ecclestone, “aujourd’hui, Pets.com a totalement disparu de la circulation”, alors que les mines sont toujours bien là, et sont toujours de grande valeur. Voilà une bonne raison de préférer les actifs tangibles. Eux ne disparaissent pas sans laisser de traces.

Il ajoute que la période 1973-2003 “a été une période calamiteuse pour les minières et les producteurs de matières premières”. “La seule matière première pour qui les choses se passaient bien était le pétrole, et même dans ce secteur, la fin des années 1990 a été épouvantable.”

Le secteur minier a connu un dégraissage très brutal, notamment dans les années 1990, et plus particulièrement aux Etats-Unis. Pendant cette période, nous avons “perdu” beaucoup d’entreprises minières — Anaconda, Kennecott, Utah Corp. Magma Copper, Asarco et bien d’autres. “Et il ne s’agit là que des plus grandes”, ajoute Ecclestone. Les minières de taille moyenne, les mines les plus petites ont été pratiquement rayées de la carte. Nous avons connu une “quasi-annihilation du secteur minier coté aux Etats-Unis”.

Les métaux sont alors devenus des produits d’appel. Les investissements ont chuté. L’exploration minière a été presque stoppée. La plupart des mines africaines ont fermé. Les mineurs ont également fermé beaucoup d’exploitations marginales ou celles dont la production était de basse qualité.

Au lieu de cela, pour survivre, ils se sont recentrés sur les minerais riches, les fruits les plus faciles à cueillir dans le domaine minier.

▪ Comment est-ce arrivé ?

Ecclestone cite un certain nombre de raisons, qui, combinées entre elles, ont créé une sorte de tempête du siècle. La période de l’après-guerre a encouragé la prolifération de méga-mines. La Chine, de son côté, est devenu productrice à bas coûts d’un certain nombre de métaux. Elle est parvenue à dominer totalement certains secteurs (comme le zinc et le lanthanide). Beaucoup de mines ont été nationalisées, en Afrique et en Amérique du Sud. Les Etats les ont ensuite exploitées sans se préoccuper des facteurs économiques. Avec l’effondrement de la base industrielle de l’Union soviétique et la fin de l’accumulation de métaux liée à la guerre froide (puis l’inversion de cette tendance), les matières premières ont ensuite afflué sur le marché.

Mais selon Ecclestone, nous revenons aujourd’hui à une situation plus similaire à celle que nous avons connue au cours de la majeure partie de notre histoire.

Une situation normale, c’est une situation qui comprend et reconnaît la valeur des matières premières minérales. Une situation normale, c’est une situation qui permet aux producteurs de minerais et métaux utiles d’être récompensés des risques qu’ils ont pris et de tirer bénéfices des ressources rares dont ils sont propriétaires.

Les Chinois comprennent bien ce qui est en train de se passer. C’est la raison pour laquelle ils concluent actuellement des accords au Brésil, sur tout le continent africain et dans d’autres régions encore. Un moyen d’obtenir un approvisionnement garanti pour ces ressources clés. La Chine consomme à elle seule plus de 40% des ressources mondiales de minerai de fer, de charbon, d’acier, de plomb et plus encore.

Ecclestone a dit quelque chose d’intéressant sur les Chinois. Selon lui, ils sont plus intéressés par les ressources naturelles que par la propriété intellectuelle. “La propriété intellectuelle, on peut la contourner. S’approprier une mine de charbon, par contre”… Une déclaration qui peut faire sourire, mais qui n’en est pas moins vraie en ce qui concerne les matières premières.

Il n’y a pas de nouvelles méga-mines aujourd’hui. Les stocks diminuent. Et les fruits les plus faciles à cueillir ont déjà tous été récoltés. Aujourd’hui, par exemple, les mineurs de cuivre doivent creuser 50% plus profond qu’en 1994 pour obtenir la même quantité de métal. La demande ne cesse d’augmenter.

La même chose est vraie pour une quantité d’autres métaux. “Où est la crise, dans ce domaine ?” nous demande Ecclestone. Et effectivement, les problèmes économiques sont relativement peu importants et limités dans le temps, la tendance à long terme étant nettement à la hausse. “Il n’y a aucune raison de penser que l’utilisation du cuivre ne poursuivra pas sa croissance”.

Loin d’être un cas particulier ou une aberration, l’utilisation croissante des matières premières semble normale lorsqu’on la compare avec des séries de données à plus long terme. La ruée vers de nouvelles ressources a donc commencé. L’Amérique latine et l’Afrique débordent de nouveaux projets d’exploitation. “Tout le monde parcourt l’Afrique le nez au vent”, ajoute Ecclestone. Effectivement. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles je me rendrai bientôt en Afrique du Sud pour rencontrer un certain nombre d’investisseurs et d’entreprises qui y sont basés.

A mesure que le prix des matières premières augmente, nous allons devoir modifier la manière dont nous les utilisons, et leurs applications. Pour Ecclestone, “si beaucoup de matières premières deviennent trop chères, il faudra penser à des solutions de rechanges et à un rationnement”. C’est quelque chose que l’on pourrait bien constater rapidement, avec des matières premières qui deviennent tellement chères qu’elles ne sont même plus disponibles sur certains marchés. Boeing a ouvert une porte vers cet avenir, en annonçant la possibilité de fabriquer désormais le 737 — l’avion de ligne le plus utilisé au monde — en plastique !