La bombe à retardement de l’oncle Sam


Extrait de : La bombe à retardement de l’oncle Sam, Yves de Kerdrel, Le Figaro, 2 août 2011

Les États-Unis sont sauvés de la cessation de paiements. Mais ils vont tout droit vers la banqueroute. C’est le paradoxe de l’accord conclu dimanche entre les républicains et Barack Obama, à l’issue d’un long bras de fer destiné à relever le plafond de la dette fédérale. D’un côté, le locataire de la Maison-Blanche a acheté un peu de temps afin de pouvoir mener sa prochaine campagne électorale. De l’autre côté, les républicains ont obtenu près de 2400 milliards de dépenses publiques en moins sur les dix prochaines années. De quoi donner des gages au Tea Party et à tous ceux qui accusent Washington de dépenser à tort et à travers l’argent du contribuable.

Ce nouveau relèvement du plafond de la dette pourrait même être pure anecdote alors qu’au cours des cinquante dernières années, cette fameuse borne budgétaire a été repoussée pas moins de 74 fois. Mais la grosse différence entre ce qui se passe actuellement et ce à quoi on assistait au cours des années 1960, c’est que la dette augmente désormais plus vite que la richesse produite par les ÉtatsUnis. Si bien qu’elle représente une année du produit intérieur brut, un niveau jamais vu en temps de paix, depuis au moins deux siècles. Et lorsque l’on sait qu’au mois de mai dernier, 40 % de l’argent dépensé par l’État fédéral provenait d’emprunts, on comprend que les agences de notation commencent à regarder l’économie américaine avec une certaine circonspection.

Le deuxième point inquiétant de la situation financière outre-Atlantique tient au fait que les États-Unis ne semblent pas avoir tiré les leçons du surendettement qui a entraîné la crise de 2008. À l’heure actuelle, la dette totale supportée par l’État, les ménages et les entreprises atteint le niveau record de 375 % de la richesse nationale.

Ce qui place l’économie américaine dans le même état de « banqueroute » virtuelle que l’Espagne ou le Portugal. À titre de comparaison, à la veille de la grande crise de 1929, ce ratio ne s’élevait qu’à 270 % ! Là est la principale bombe à retardement du système financier outre-Atlantique.

Élément de fragilité lié à ce qui vient de se passer : plus les États-Unis relèvent le plafond de leur dette, moins le dollar peut conserver son statut de monnaie de réserve mondiale. Et comme l’euro est, sinon en crise de gouvernance, du moins en convalescence, c’est le yuan chinois qui s’apprête à devenir la monnaie de référence de la planète. Ce qui pose le problème de l’affaiblissement du monde occidental.

Quatrième problème en suspens, celui de l’appauvrissement continuel des ménages américains. Le salaire médian s’établit désormais, outreAtlantique, à 26 261 dollars par an, soit 1 530 euros par mois. Ce qui représente un chiffre inférieur à celui que l’on retrouve dans les principaux pays européens, y compris en France.

Pour tenter de compétitionner avec la mondialisation,
 le salaire a stagné ou tout bêtement baissé.

En outre, chaque ménage américain supporte une dette personnelle moyenne (souvent liée aux cartes de crédit) de 75 600 dollars (trois années de salaire médian). En l’espace de quatre ans, la totalité des ménages américains se sont appauvris d’un montant record représentant
7 700 milliards de dollars. Et pour faire face à cette perte continuelle de pouvoir d’achat, l’Amérique tout entière - de l’État fédéral aux comtés, en passant par les ménages - est contrainte de s’endetter.
Ce qui ne peut pas durer indéfiniment !

Dernière préoccupation des États-Unis d’aujourd’hui : si ce pays a su conserver un esprit pionnier dans les hautes technologies, le numérique ou les sciences du vivant, le souffle qui gonflait les voiles du Mayflower, en 1620, depuis une Angleterre castratrice et taxatrice jusqu’aux côtes de Cape Code, semble bel et bien éteint. Si bien que les Américains vivent désormais dans une méfiance à l’égard de Washington, qui remplit les rangs du Tea Party.

Tout cela, on le doit, en grande partie, à l’obstination d’un homme, Barack Obama, qui se croit investi d’une charge messianique, parce qu’il a reçu le prix Nobel de la paix (sans avoir rien fait) et parce qu’il est brillant, comme l’était un Jimmy Carter. Mais les Américains veulent un Ronald Reagan. Un président charismatique qui leur redonne un esprit pionnier, une fierté et un leadership. Ils veulent un président capable d’enrayer la montée de la dette plutôt que de négocier des escomptes d’épicier. Mais il leur reste à peine quinze mois pour faire émerger cette perle rare, capable de désamorcer la bombe à retardement de la dette américaine.