Dette grecque : le jeu de dupes monétaire ?

Le texte est très long, je n'ai utilisé que certains extraits.


Extrait de : Crise de la dette grecque : combien de temps encore durera le jeu de dupes monétaire ?, Gilles Dryancour, Institut Turgot, le vendredi 8 juillet 2011

Depuis le 20 juin, date à laquelle notre précédent papier consacré à la crise de la dette publique grecque a été mis en ligne, les événements se sont précipités. Ils prennent d’ailleurs la direction que nous avions anticipée.

Dans ce complément d’analyse, nous reviendrons sur un certain nombre d’évidences économiques que nous essaierons de traiter sous un angle différent de celui retenu jusqu’à présent. Ainsi, tenterons-nous d’évaluer la véritable ampleur de la crise de la dette publique grecque et les mesures économiques d’ajustement qui permettraient de la résoudre.

1. Une crise d’ampleur homérique

Du mois d’avril 2010 au mois de mai 2011, soit pendant plus d’un an, la tendance générale a été de minimiser l’ampleur de la crise de la dette publique grecque.

Le principal argument avancé pendant cette période était, qu’après tout, la dette publique grecque ne représente que 3% du PIB de l’Union Européenne, soit 350 milliards de dettes pour 11.000 milliards d’euros de PIB. Cet argument encore fréquemment utilisé aujourd’hui n’a, pourtant, aucune valeur logique. Il s’apparente à un sophisme de composition (1). Il postule, en effet, que la dette grecque serait portée par l’Union Européenne, alors qu’elle l’est uniquement par l’Etat grec. Insidieusement, l’argument des 3% laisse entendre qu’il existerait une solidarité automatique entre les contribuables européens et le gouvernement d’Athènes. Depuis quelque temps, cette conception antidémocratique de la solidarité fait son chemin, notamment dans les cercles socialistes proches de Ségolène Royal. Ainsi, dans une tribune écrite le 9 juin, sur le blog Promesses d’avenir 49, où l'on peut lire :

Faut-il rappeler qu’en l’état des traités européens, la monétisation intégrale de la dette grecque et sa dilution dans le PIB européen n’est pas possible. Elle serait, d’ailleurs, rejetée par l’Allemagne qui redouterait le retour de l’inflation et la dévaluation de l’euro, tous deux contraires aux fondements de son modèle économique.

Ce qu’il faut retenir ici, c’est que le véritable niveau de la dette grecque n’est pas de 3% du PIB de l’Union Européenne C’est, comme nous le signalions dans notre papier du mois de juin, 150%. Et, depuis la décision prise par l’Eurogroupe, le samedi 2 juillet, de débloquer la tranche 12 milliards de prêts supplémentaires, auxquels s’ajouteront 3,3 milliards du FMI, la dette publique grecque passera, en quelques jours seulement, de 150 à 156% du PIB.

Si, comme tout semble l’annoncer, l’Union Européenne s’engage dans un second plan de sauvetage de 100 à 120 milliards, la dette grecque passerait fin 2012 à 200% de son PIB. Encore, ce montant faramineux ne permettrait à la Grèce de servir sa dette que jusque fin 2014 ; cela dans la meilleure hypothèse.

Pour parvenir à rembourser sa dette en 2015

·        Il faudrait que la Grèce dégage un excédent primaire budgétaire de 3% du PIB. Un montant d’autant plus astronomique que le pays est en récession depuis trois années.

·         De toute évidence, nous nous trouvons bien dans la situation où la Grèce est déjà en défaut de paiement et où le coût de sa dette sera, tôt ou tard, transféré à ses créanciers.

·        Ce qu’il y a de pervers dans ce schéma, c’est qu’il s’accélère et s’effectue en dépit de tout bon sens économique.

La volonté absurde de sauver l’euro, à tout prix, conduit à la spoliation des contribuables européens solvables et condamne la Grèce à la récession.

·         Aussi, pouvons-nous faire nôtre la remarque de Thierry de Scitivaux formulée, le 5 juin, lors d’un débat public sur iTV :

·        « Il ne s’agit pas d’aider les Grecs ! Il s’agit de sauver l’euro jusqu’au dernier Grec vivant ! » (4)

·         Remarque à laquelle nous pourrions ajouter : de sauver l’euro jusqu’au dernier contribuable européen solvable ou, encore, jusqu’au dernier électeur allemand consentant.

4. Peut-on sauver l’euro en interdisant aux agences de notation de faire leur métier ?

Le gouffre de la dette grecque se transformant en abysse, il n’est pas étonnant que la Grèce ait été classée comme le pays présentant le risque de défaut le plus élevé au monde. De même, le camouflet infligé par Standard & Poor’s au projet français de roll-over bancaire n’a rien de surprenant :

« Le schéma proposé il y a une semaine par les créanciers privés français pour alléger le fardeau de la dette de la Grèce, qui avait recueilli une large adhésion en Europe, s'est vu infliger un sérieux camouflet lundi par l'agence de notation Standard and Poor's. Les analystes de l'agence ont fait savoir que les scénarios envisagés "conduiraient probablement à un défaut de paiement selon (leurs) critères", ce que les Européens tentent précisément d'éviter à tout prix. Ils redoutent notamment, à l'instar de la Banque centrale européenne (BCE), un "scénario de l'horreur" dans lequel la contagion d'une restructuration grecque gagnerait d'autres pays fragiles de la zone euro comme le Portugal voire l'Espagne » (9).

A partir du moment où la dette n’est plus remboursée et que les créanciers sont mis à contribution pour son rééchelonnement, il y a défaut, au moins partiel. Que cette estimation contrarie les plans des hommes de l’Etat pour sauver l’euro ne change rien au fait que ce qui est noté, par ces agences, ce n’est pas l’utilité politique de la monnaie unique.

C’est la capacité financière de la Grèce et des autres PIIGS à rembourser leur dette. C’est ce qui nous avait fait écrire, le 20 juin, que les interventions du Fonds de Stabilisation n’empêcheraient pas la contagion de la hausse du taux des obligations.

Apparemment, nous avions vu juste puisque en deux semaines seulement, la contagion s’est diffusée à la vitesse d’un virus parmi les PIIGS. Ainsi, les taux des obligations à 3 ans atteignaient le 7 juillet 27,9% pour la Grèce, 18,9% pour le Portugal et 16,3% pour l’Irlande. Autant dire que les marchés anticipent la déconfiture de ces pays d’ici à 2014.

Barroso a été rejoint par Valérie Pécresse, porte-parole du gouvernement français, qui a rappelé que l’encadrement réglementaire des agences de notation était une priorité du gouvernement français. Tous ces discours des hommes et des femmes de l’Etat sonnent comme des menaces de définir des règles d’évaluation telles que les agences de notation devront dire ce qu’ils veulent entendre. Cela avec le secret désir d’encadrer l’opinion des marchés, de limiter la spéculation et donc les taux des auxquels les obligations d’Etat s’y échangent. C’est là un vœu pieux qui ne changera rien à la réalité des montants de la dette publique et à la prime de risque qui leur est associée.

Si comme semble le suggérer Schäuble le problème de la dette publique tient dans l’oligopole formé par Moody’s, Standard & Poor’s, Fitch Ratings, pourquoi ne pas inciter la Grèce, par exemple, à mettre sur pied une agence de notation publique concurrente pour se donner la note qui lui convient et laisser les marchés trancher entre la qualité des différentes notations ? On verrait bien à qui irait la confiance des investisseurs privés. Au travers des propos du ministre des finances allemand, faut-il s’attendre à la formation d’une agence de notation publique européenne qui conseillerait la BCE pour le rachat des dettes publiques en excès ?

Tout cela n’est pas très sérieux et s’apparente au désir futile de casser le thermomètre pour faire baisser la fièvre.

Ce que dit, en substance, Martin Jacomb c’est que le maintien artificiel du paiement des intérêts de la dette grecque, grâce aux plans de renflouement financés par les Etats solvables de l’Euroland, entraîne mécaniquement la spéculation.

Conclusion

Certains analystes nous ont classé dans la catégorie des sceptiques de l’euro, comme si nous avions un malin plaisir à voir la monnaie unique menacer la construction européenne et les avantages économiques indéniables que procurent le marché unique. Il s’agit là d’un jugement hâtif.

Pour nous la question n’est pas de savoir si l’euro doit disparaître mais s’il disparaîtra compte tenu des dynamiques en présence. Dans sa configuration actuelle, nos analyses nous laissent penser que l’euro ne peut survivre sans transferts massifs de richesses des Etats solvables vers les PIIGS. Ces transferts forcés se heurteront, finalement, à la dure réalité d’un vote libre sur le marché politique. Mais, pas uniquement. Il viendra aussi un temps où les Etats réputés solvables le seront moins et où ils ne pourront plus emprunter à bon marché pour soutenir à fonds perdus les Etats surendettés. C’est ce qui se profile peu à peu pour la France, dont une note de conjoncture du Figaro, en date du 30 juin, souligne la dérive de la dette publique :

« 1646,1 milliards d'euros. C'est le montant total de la dette de la France au premier trimestre, toutes administrations publiques confondues. Elle a grimpé de 54,9 milliards d'euros durant les trois premiers mois de l'année, atteignant «approximativement» 84,5% du PIB, indique l'Insee ce jeudi. Ces chiffres constituent un nouveau record d'endettement » (13).

Cette progression rapide de l’endettement public de la France menace, à terme, sa propre note.

Si elle est dégradée à son tour, elle ne pourra plus lever des fonds pour la Grèce, ce qui mettra fin au jeu de dupes monétaires dans lequel nous sommes engagés.

Bien entendu, la crise qui en résultera sera majeure. On peut simplement espérer qu’elle ne tuera pas aussi le marché européen dans lequel nous avons, malgré tout, l’heur de vivre.

En définitive, un temps viendra peut-être où
il faudra tuer l’euro pour sauver l’Europe.