La crise de la dette et le discours politique,


Extrait de : La crise de la dette et le discours politique, Nicolas-Jean Brehon, Slate.fr, 10 août 2011

Pourquoi le discours politique a perdu toute crédibilité aux yeux des investisseurs, des marchés financiers et des citoyens.

«Nous, Etats-Unis d’Amérique, nous sommes triple A». Yes we can. On peut le dire, on doit le dire: nous ne craignons rien des agences de notation en particulier de Standard and Poor’s (sic) qui a dégradé la note américaine de AAA à AA+. Dans la période actuelle de turbulence, les gouvernements doivent au moins donner l’apparence de la maîtrise des évènements, à défaut de donner celle de la sérénité. Car la crise actuelle des marchés n’est qu’une expression de la désaffection à l’égard du politique qui ne semble plus écouté ni même entendu. Tant son discours a été décrédibilisé.

Retour sur dix mois de loupés de communication.

Hypocrite

Il y a d’abord les mots hypocrites qui sont ceux des Européens à l’occasion de la crise grecque. La Grèce nous trompait, elle dissimulait ses comptes... Quelle surprise, vraiment, alors que cette situation était dénoncée depuis dix ans de façon parfaitement claire par la Cour des comptes européenne. Tout était écrit noir sur blanc. Mais la Grèce était un petit Etat périphérique loin des grandes ambitions européennes de l’époque et l’on n’y prêta pas attention.

Solidarité

Dans le même registre des mots hypocrites, on peut aussi citer le mot de solidarité. L’Europe se montre solidaire de la Grèce. Alors que, en vérité, l’Europe se sauve aussi elle-même, pour éviter l’enchaînement tragique qui entraînerait toutes les banques et les Etats. Peut-on parler de solidarité quand on n’a pas d’autre choix? Les plans d’aide ne sont pas des bouées de sauvetage lancées à un noyé, mais le colmatage d’une brèche dans un bateau commun.

Il y a aussi les mots blessants qui accusent.

Égoïstes

Dans ce registre, les Français sont très bons. Quelle imp(r)udence d’opposer les Français solidaires et les Allemands égoïstes comme on l’entend parfois. Depuis le début de la construction européenne, les Allemands ont été les principaux financeurs du budget communautaire. Ils ont été des colosses budgétaires imposants mais discrets, acceptant des contributions nettes extravagantes que pas un pays n’aurait accepté. Dans les années 90, quand la France recevait 10 milliards au titre de la politique agricole commune, l’Allemagne contribuait – en net, c'est-à-dire déduction faite des retours communautaires- à hauteur de 10 milliards. Certes, son discours s’est durci depuis quelques années. L’Allemagne intendante, puis banquier de l’Europe, ne veut pas être sa vache à lait. L’Allemagne, égoïste vis-à-vis de la Grèce? Par le jeu des circuits budgétaires, elle a versé près de 50 milliards à la Grèce depuis la création de l’euro! L’Allemagne veut simplement que l’action commune ne se traduise pas seulement par des transferts financiers dont elle serait une fois de plus le principal bailleur.

L’inflation verbale

Il y a encore les mots creux et vains. «L’inflation verbale est aussi pernicieuse que celle des prix» relève M. Alain Lamassoure. Car elle use la confiance. Celle des citoyens, depuis longtemps, celle des marchés financiers depuis peu. On ne compte plus les engagements solennels sur la reprise, la maîtrise des déficits, «les objectifs grandioses et illusoires» comme le furent ceux définis par la stratégie de Lisbonne destinée à «faire de l’Europe l’économie la plus compétitive du monde» (sic) ou, aujourd’hui, la déjà fameuse règle d’or sur le retour à l’équilibre budgétaire ou bien encore le plan d’austérité italien (1900 milliards de dette soit 120% du PIB) de juillet dernier tablant sur un quasi équilibre budgétaire en 2014...

Plus c’est gros, plus ça passe.

Croissance

Jusqu’au moment où ça lasse. Parce qu’aucun des problèmes de l’Europe (dette, retraites...) ne sera réglé sans un retour à la croissance de 2,5%. Avec une croissance anémique mais prévisible de 1 ou 1,5%, l’Europe n’ira jamais très loin. Alors, Coué ou couard? La répétition de messages vides n’est plus qu’un bruit de fond inaudible.

Il y a aussi les mots tristes.

L’austérité n’est pas une perspective. Il faut, bien sûr, faire le ménage dans ce qui ne va pas. La fraude fiscale en Grèce qui atteint 15 milliards par an, les «cadeaux fiscaux» qu’on n’a plus les moyens d’offrir, les délocalisations fiscales, les dépenses qu’on doit pouvoir alléger si l’on cherche bien, les guerres perdues, etc...Dans l’Union, il faut  imposer un minimum rigueur quand elle n’y est pas (les demandes de la Grèce sur les fonds structurels et la PAC sont sidérantes dans la période actuelle!). Il faut tenir un discours responsable, y compris en période électorale. Mais il faut aussi convaincre que tout ceci ne sera pas vain. Il ne peut y avoir d’issue sans un objectif porteur, mobilisateur. L’Europe n’est pas condamnée par la mondialisation. Elle a elle aussi ses atouts et même ses points d’excellence dans l’innovation et dans ses traditions, trop vite reniées. Comme tout un chacun, l’Europe doit aller vers ses points forts.

Il est temps de trouver des mots justes. De la famille de ceux qui montrent une volonté d’agir, d’innover plutôt que plâtrer, de garantir notre cohésion sociale et européenne, toutes deux mises à mal. Cela passera inévitablement par un saut communautaire. Tant pis, tant mieux.

Encore là, on a une approche trop financière où trop économiste, ce ne sont pas les politiciens qui ont l’ultime pouvoir, mais le peuple et si ceux-ci disent, ça suffit, l’euro ne sera qu’un mauvais rêve, qui a été mal structuré au départ.


Nicolas-Jean Brehon est économiste à la fondation Robert Schuman et enseignant à Paris I Sorbonne et à l'Institut des Hautes Etudes de Droit rural et d'Economie Agricole