Pour un pluralisme dans l'enseignement de l'économie


Extrait de : Pour un pluralisme dans l'enseignement de l'économie, L'Economie politique n° 050 - avril 2011, Alternative économique, avril 2011

Les interrogations, critiques et appels effectués depuis une dizaine d'années par des étudiants en économie de tous horizons sont étonnamment similaires.

Ils traduisent l'expression d'un ennui profond, d'une absence de réflexivité, d'enseignements conçus comme un recueil de modèles et de techniques, issus d'un corpus théorique dont la domination académique sert à justifier la standardisation des formations.

La plupart d'entre nous avons intégré des formations en économie avec le désir de comprendre comment fonctionne le monde qui nous entoure. Cependant, force est de constater que notre connaissance de l'économie ne s'est pas accrue, et que nous demeurons ignorants des logiques réelles qui sous-tendent les prises de décision des acteurs, de même que nous sommes incapables d'analyser ou d'expliquer la majorité des phénomènes économiques qui font l'actualité.

Tout à fait d’accord avec eux, leurs modèles économiques enseignées sont totalement dépassé par la réalité économique. Exemple parler les bienfaits de la mondialisation sans parler de l’avidité et de la cupidité des gens est un non sens.

Exemple :

·        Les multinationales ne sont pas imputables à leurs pays d’origine, mais imputables à leurs actionnaires, d’où la localisation excessive vers les pays émergents en créant du chômage persistant dans les pays industriels.

·        La libéralisation des marchés, qui a éliminé l’imputabilité des prêteurs en les déresponsabilisant des faillites en prenant des assurances contre les défauts de paiement.

·        Le fait d’ausculter souvent le problème de la gouvernance, de la réalité économique, des politiciens qui sont trop proches des groupes d’intérêts, ne travaille pas pour le bien commun ou le bien être économique du pays.

·        Souvent eux-mêmes ne sont pas impartiaux à cause de leurs employeurs,
'The Corruption in Academic Economics’.

Il semble que ces objets de l'économie réelle soient secondaires dans les préoccupations de nombreuses autorités enseignantes, peut-être parce que considérés comme trop complexes. Nul doute qu'ils le sont. Nul doute aussi que le langage formel du raisonnement marginaliste ne suffit pas à les exprimer convenablement.

La science économique semble avoir inversé la logique propre à toute science de la société : au lieu de se donner pour objet les phénomènes économiques et d'évaluer les méthodes permettant d'en améliorer la connaissance, elle les traite comme de simples exemples, illustrations de théories qui deviennent des fins en soi. La domination de l'économie en tant que discipline (au sens d'economics) sur l'économie comme objet (au sens d'economy) conduit à placer au coeur de la formation l'acquisition d'outils détachés des phénomènes auxquels ils doivent s'appliquer, de techniques vues comme - universellement - généralisables.

Nous refusons cette vision de l'économie. Nous réclamons un recentrement sur les objets économiques, qui doivent être traités comme des réalités à expliquer et non comme de simples exemples. Notre souhait est de poursuivre l'objectif qui était le nôtre en débutant nos études supérieures : essayer de comprendre l'économie, de comprendre " comment ça marche ". Ce basculement justifie l'interdisciplinarité, les phénomènes économiques n'étant pas l'apanage d'une discipline, contrairement aux méthodes.

Souvenez-nous de ma farce, elle est tout à pertinente.

Les économistes peuvent parler des heures de richesse, mais ils seraient incapables de faire fonctionner un dépanneur du coin !

Ces critiques envers les enseignements reçus ne sont pas neuves. En 2000, le mouvement des étudiants " contre l'autisme en économie " s'était unifié autour de réflexions similaires [1], et avant lui le Mauss (Mouvement antiutilitariste dans les sciences sociales) avait mis en évidence le même type de limites. Le premier a rencontré un écho international, touchant certaines universités américaines et aboutissant à la création d'une revue électronique, la Post-Autistic Economics Review (aujourd'hui Real-World Economics Review) [2]. Le ministre de l'Education nationale de l'époque a commandé un rapport à Jean-Paul Fitoussi, dont les conclusions proposaient d'appliquer certaines revendications du mouvement en encourageant le pluralisme au sein des formations en économie.

Le plus gros problème, je constate avec les économistes, ils ont sérieux problèmes de synthèse, l'économie réelle a des milliers de facettes qui influence le résultat final, souvent l'économiste va examiner quelques variables, sans examiner l'ensemble du problème, exemple : la gouvernance d’un État.

C’est comme examiner une vague,
pour tenter de se faire une opinion de la mer

Pourtant, très peu de chose semble avoir évolué dans la manière dont la science économique est enseignée.

Bien au contraire, la mondialisation académique, sous prétexte de mettre en place un langage commun à tous les économistes, unifie une vision des sciences économiques centrée autour d'une théorie dominante.

En France, les réformes actuelles des programmes des sciences économiques et sociales (SES) au lycée montrent également la domination croissante d'une vision de la discipline et de son enseignement, centrée autour d'une forme de plus en plus restreinte d'outils et de techniques.

Cette extension d'un modèle fragile et lacunaire vers le secondaire vient confirmer, d'une part, ce mouvement de standardisation, et d'autre part, la disjonction croissante entre les enseignements et les attentes étudiantes.

Nous pensons que le contexte politique et académique actuel réclame et permet d'envisager de réelles réformes, car il ne semble pas que les choses se déroulent pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Afin de prévenir un faux débat, précisons qu'il ne s'agit pas ici d'une querelle de chapelles académiques. Nous ne nous positionnons pas " contre " la théorie dominante, nous tentons simplement de nous positionner " avec ". Les pensées hétérodoxes ne doivent plus apparaître comme des théories hérétiques. Nous souhaitons qu'elles soient enseignées au même titre que la théorie dominante, qui l'est actuellement de façon quasi exclusive, ce dont témoigne l'avalanche de cours de microéconomie dans les cursus. Cette présentation équitable des théories ne doit pas être comprise d'un point de vue mathématique : il ne s'agit ni de passer nécessairement autant de temps sur chaque théorie, ni de les présenter dans leur totalité. L'approche thématique que nous proposons permet justement de se sortir de ces impasses en déterminant la pertinence de telle ou telle chapelle en fonction des problèmes posés.

Précisons également que nous ne remettons pas en cause l'apport des mathématiques, de la modélisation et des méthodes quantitatives dans l'économie. Mais nous critiquons leur hégémonie et l'absence de réflexivité sur ces outils.

L'obsession du quantitatif comme seul fondement scientifique a pour conséquence une fermeture des horizons intellectuels proposés aux étudiants dans leur cursus.

Tout à fait d’accord.

Les mathématiques sont trop souvent utilisées comme une fin en soi, et trop d'enseignements consistent en une compilation d'exercices qui privilégient l'aspect calculatoire au détriment du sens. Certes, de nombreux articles de recherche sont extrêmement formalisés, mais ne perdons pas de vue que l'immense majorité des étudiants en économie ne se destine pas à la recherche [4]. Si nous ne prétendons pas résoudre la question de la professionnalisation, sujet qui dépasse le cadre de cet article, il nous semble que les propositions que nous mettons en avant seraient tout à fait bénéfiques pour l'insertion professionnelle des étudiants.

C'est donc bien cette recherche du " sens " qui nous pousse à plaider pour un enseignement qui soit ouvert aux autres disciplines. Le cloisonnement disciplinaire qui est celui des études d'économie tourne parfois à l'absurde et ne repose sur aucun fondement :

·         Comment peut-on penser aborder convenablement le chômage sans introduire des éléments sociologiques ou historiques ?

·         Comment parler de consommation sans évoquer les analyses sociologiques et en se cantonnant à la théorie microéconomique du consommateur ?

·         Quelques formations proposent, au moins partiellement, une approche pluridisciplinaire, mais elles sont trop souvent sélectives (grandes écoles, classes préparatoires) et réservées à certains étudiants privilégiés. Il convient de l'étendre.

Exemple: Comment peut-on parler de maintenir l'euro en auscultant le problème de la non-compétitivité des pays et en oubliant le haut taux de chômage des jeunes dans ces pays, qui créeront de l'instabilité politique?

M. les économistes traditionnelles, revenez sur terre, car vous manquez sérieusement le bateau.

Les tentatives d'enseignements pluralistes et leurs difficultés

real-world economics review

Si nous sommes très critiques vis-à-vis de la majorité des formations en économie, signalons néanmoins que certains établissements essaient à l'heure actuelle de s'inscrire dans cette dynamique de promotion du pluralisme. Un récent travail de recherche mené par l'une des membres du mouvement PEPS ausculte ces formations [5]. Il met en évidence que les enseignants qui participent à ces formations partagent pour l'essentiel les critiques précédemment formulées et essaient, à travers des maquettes innovantes, de les dépasser. Ainsi, nous ne partons pas de rien : nous pouvons nous appuyer sur des expériences déjà existantes, bien que précaires et en faible nombre.

Il est particulièrement intéressant de constater que les responsables de ces formations ne prônent pas un pluralisme de principe mais qu'ils le voient comme incontournable pour se pencher sur les différents problèmes économiques et sociaux.

L'approche pluraliste n'est pas une fantaisie pédagogique,
il s'agit d'une nécessité

En effet, chercher à comprendre les phénomènes économiques en se cantonnant à l'économie (standard) ne résiste pas à un principe de réalité selon lequel une bonne formation à l'économie se doit de fournir aux étudiants les outils - quels qu'ils soient - pour comprendre le monde dans lequel nous évoluons.

Certains modèles mathématiques dans la haute voltige spéculative ont des variables associées aux comportements humains, pourquoi, parce que l’économie réelle ce sont les gens qui la crée, avec tous les conflits émotionnels qui s’y rattache.

Or, parvenir à cela nécessite l'apport de plusieurs disciplines et de plusieurs paradigmes. Telle est la conception fondatrice de ces formations, ainsi que du mouvement PEPS. Il ne s'agit pas de tout maîtriser et d'acquérir une égale compétence dans toutes les disciplines, mais plutôt de donner aux étudiants la maîtrise de différents " langages ", la connaissance de plusieurs " visions du monde ".

Une bonne méthode que je connais, lisez régulièrement des milliers d’articles de différentes sources, et surtout idéologiquement, et essayer d’en faire une analyse de synthèse.

Je suis certain, que vous allez devenir un excellent économiste de l’ÉCONOMIE RÉELLE.

Aujourd'hui, certaines licences proposent une approche qui relève de la pluridisciplinarité, comme la licence " Sciences économiques et sociales " de l'université Paris-Diderot (Paris 7) ou le parcours " Economie et société " au sein de la licence " Economie appliquée " de Lille 1. De même, la bi-licence " Sociologie-économie " de Paris-Ouest Nanterre-La Défense (Paris 10) proposait typiquement ce type d'enseignements, avant qu'elle ne soit condamnée à la fermeture pour des raisons administratives et sans doute politiques que nous évoquerons plus loin. En outre, certaines universités, sans aller jusqu'à la mise en place de licences spécifiques, promeuvent des enseignements innovants pédagogiquement et qui s'appuient sur un pluralisme, sinon disciplinaire, au moins théorique, comme c'est le cas des " projets tutorés " ou des " Théories économiques comparées " en licence d'économie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, ou encore les enseignements de sociologie économique.

Les responsables des formations citées sont bien souvent conscients des limites et aimeraient aller plus loin dans la pluridisciplinarité. Ces formations doivent en effet, selon nous, être améliorées afin de répondre de façon plus complète à nos attentes. Nous considérons que la pluridisciplinarité doit davantage être mise au service de la compréhension des problèmes économiques. Il ne faut pas que les différentes disciplines et approches théoriques apparaissent comme de simples juxtapositions de cours sans réels liens, mais bien au contraire qu'elles répondent à une approche thématique et problématisée en insistant sur le sens de leur utilisation. Il nous semblerait préférable de voir les différentes sciences sociales mobilisées comme des réponses à des problématiques autour de grands thèmes (le chômage, les inégalités, la famille, la consommation…). Nous ne sommes évidemment pas dupes des difficultés auxquelles s'exposent de tels cours, de la nécessaire coordination des intervenants qu'ils impliquent, etc. Mais cela représente une sorte d'idéal vers lequel nous aimerions orienter la façon dont sont construites nos formations.

Ce que nous proposons

Nous proposons d'intégrer un plus grand pluralisme à nos formations, à trois niveaux :

·         introduire une réflexivité dans la présentation des méthodes. Tout d'abord, l'épistémologie doit être considérée comme un enseignement nécessaire dès la licence, et non en tant que discipline de spécialité éventuellement étudiée en master. Il convient d'historiciser les théories présentées, de citer les hypothèses théoriques sous-jacentes, mais également de présenter les débats politiques qui ont permis leur émergence dans un contexte historique et un champ académique et social particuliers. En un mot, combiner épistémologie, histoire des faits économiques et sociaux et histoire de la pensée, afin de permettre aux étudiants en économie de penser pleinement les modèles et les théories en jeu ;

·         tenir compte des différentes approches théoriques et paradigmatiques. Seule une présentation plurielle permettra aux étudiants de se faire une idée de leur pouvoir explicatif. La théorie néo-classique revêt à l'heure actuelle un caractère excessivement dominant dans les enseignements reçus. Il s'agit non pas de renoncer à son enseignement mais de refuser son omniprésence ;

·         instituer l'interdisciplinarité, qui permet de partir des phénomènes économiques en tant qu'objets d'analyse pertinents sans se limiter " par principe " à une discipline en particulier. Il s'agit de s'intéresser aux objets économiques et non aux objets de la théorie économique. Le chômage, les inégalités, la consommation, etc., doivent être appréhendés sans prisme initial ; les modèles économiques, nécessairement réducteurs, ne peuvent que s'enrichir d'une appropriation (et non d'une simple discussion) des connaissances sociologiques, historiques, anthropologiques, géographiques…

Cette quête de pluralisme se veut quête de sens. Pour ce faire, nous proposons d'introduire en plus de ce " triple pluralisme " une innovation pédagogique qui viendrait en quelque sorte le justifier. Nous souhaitons voir apparaître dans les maquettes d'enseignement d'économie une approche par thématiques qui est aujourd'hui presque totalement absente [8]. Celle-ci permet de se parer contre le risque de juxtaposition théorique ou disciplinaire en inscrivant les connaissances présentées dans une problématique donnée. Partir d'une question, d'un problème, et voir ce qu'on peut mobiliser pour y répondre : telle est la démarche que nous proposons. Nous ne souhaitons pas pour autant que les cursus d'économie se fondent exclusivement dessus, mais nous souhaitons qu'elle y occupe une large place.


Lectures complémentaires :

1.      The use and abuse of mathematical economics, Michael Hudson, download pdf

2.      What is (wrong with) economic theory?, Lars Pålsson Syll,  download pdf

3.      Reforming the international monetary system, Jane D’Arista and Korkut Erturk download pdf

4.      U.S. “quantitative easing” is fracturing the global economy, Michael Hudson download pdf


Institute New Economic Thinking – Conference