Crise démocratique au Québec - Faudrait-il abolir les partis politiques?


Extrait de : Crise démocratique au Québec - Faudrait-il abolir les partis politiques?, Antoine Robitaille, Le Devoir,24 septembre 2011

Le fil rouge qui relie les 1001 manifestes, «nouveaux mouvements» et essais politiques actuels est une commune méfiance, voire une haine envers les partis politiques. Mais la démocratie peut-elle s'en passer?

Québec — «Revoir notre démocratie et notre culture politique», rien de moins. Tel est le «mandat d'initiative» qu'a réclamé le député péquiste de Labelle, Sylvain Pagé, mercredi en Chambre. Après avoir déposé son rapport «Pour une nouvelle culture politique», il a interpellé le président pour lui demander d'appuyer officiellement sa demande. «Ce n'est pas un mince mandat!» s'est alors exclamé Jacques Chagnon, déclenchant l'hilarité générale au «salon de la race».

Les sommets actuels de «cynisme», de «décrochage démocratique», qui se manifestent par «la baisse de la confiance envers la classe politique» (selon les mots du péquiste Pascal Bérubé, jeudi) prendront bientôt l'allure de clichés en vogue tant ils sont répétés. À chaque jour, à chaque révélation troublante, à chaque refus du gouvernement, on semble désespérer toujours plus de l'état de nos institutions.

Cette extrême inquiétude chauffe à blanc la réflexion politique. En dehors comme à l'intérieur de la classe politique, on rivalise de propositions de réforme, voire de révolution. Le leitmotiv: «Il faut redonner confiance.» Le fil rouge: réduire la partisanerie, source du mal, amoindrir les réflexes partisans qui seraient à la source du cynisme contemporain. Certains vont jusqu'à proposer d'éliminer carrément les partis politiques.

Le ras-le-bol

«J'en ai ras le bol des sorties publiques partisanes à l'os sans propositions d'alternatives positives concrètes [...]. C'est toujours dans le négatif et non le positif!» écrivait un électeur au député Bernard Drainville qui, comme bien d'autres, y est allé de son rapport à la mi-août.

La partisanerie était l'une des principales préoccupations du député de Marie-Victorin. Les solutions visaient à la réduire, voire à la faire disparaître. L'élection du premier ministre au suffrage universel, écrit le député par exemple, «réduirait considérablement l'emprise des chefs de parti sur les élus de l'Assemblée nationale et, par le fait même, sur la fameuse ligne de parti». Par conséquent, «les stratégies partisanes et le ton hargneux lors des débats seraient, eux aussi, en perte de vitesse».

Sylvain Pagé exècre la partisanerie depuis qu'il est arrivé au Salon bleu, en 2001. Il se fait une fierté de n'avoir jamais applaudi ses collègues. La population voit les députés comme des béni-oui-oui et non des gens d'idées et de convictions, déplore-t-il. «C'est tout à fait compréhensible, puisqu'en public, le député n'a pratiquement aucune marge de manoeuvre pour émettre une opinion contraire à celle de sa formation politique.» Les remèdes de M. Pagé pour «départisaniser» la politique québécoise sont pour le moins... puissants.

Tous les votes en Chambre ou presque devraient être libres.

Pour encourager la collaboration, la disposition actuelle des sièges devrait selon lui prendre la «forme se rapprochant de celle de l'hémicycle». Les députés devaient dorénavant être assis en ordre alphabétique. Cela diminuerait selon lui les invectives et favoriserait la «collaboration». «Trop facile aujourd'hui de «conspuer ses "amis d'en face" lorsqu'on est "entouré de députés du même parti"».

Quant au député de Matane, Pascal Bérubé, il prône l'évacuation de la notion d'«engagement» partisan en campagne électorale afin de lui substituer celui de «l'objectif mesurable». L'évaluation de chacun des objectifs d'un parti serait confiée «à une instance neutre à définir. Elle pourrait être composée de hauts fonctionnaires, de représentants de la société civile et de spécialistes». Et non de politiciens partisans...

Les péquistes, pour visibles qu'ils soient, n'ont pas le monopole de la réflexion visant à réduire l'emprise des partis. À l'automne 2010, l'ADQ avait consacré un congrès politique à la transformation des institutions, concluant entre autres qu'il fallait des élections à date fixe et l'élection du premier ministre au suffrage universel. Le congrès de la Commission-Jeunesse du PLQ, en août 2010, avait aussi pour thème «Démocratie renouvelée, génération engagée». On tenta d'y redéfinir la période de questions, où les ministres seraient désormais contraints de répondre aux questions.

L'ère des sans-parti

À l'extérieur des partis politiques, les propositions antipartisanes se multiplient. Insistant sur le caractère «citoyen» de son Nouveau Mouvement pour le Québec, très critique du PQ, Jocelyn Desjardins raillait la vie des partis en ces termes, lors de son premier rassemblement, tenu un dimanche matin de la fin août: «C'est l'heure de la messe... mais cette assemblée se fera sans liturgie de la parole et sans génuflexion à des chefs.» (Le NMQ se réunira pour une seconde fois demain, dimanche, à Québec.)

Jeudi, un autre nouveau mouvement est né, celui des «Sans-parti». Dans son manifeste, il soutient que «les partis politiques actuels» sont les «premiers responsables de la dégradation de notre démocratie».

Les partis n'ayant pas réussi à réaliser la réforme démocratique nécessaire, les Sans-parti estiment que seule une coalition de 125 candidats sans parti pourrait y susciter une réelle réforme démocratique qui redonnera «aux citoyens le contrôle permanent sur leurs représentants et sur les décisions qui les concernent».

«Je pensais que c'était utopique», a confié le secrétaire provisoire des Sans-parti (parce qu'il n'y a pas de chef, évidemment), Nicolas Falcimaigne, journaliste de 31 ans (pour le JournalEnsemble.coop, nouvellement fondé), lorsque joint par Le Devoir jeudi. Il se souvient avec douleur du cul-de-sac sur lequel ont débouché les états généraux sur la réforme des institutions démocratiques, en 2003. «J'ai vu le rapport se faire déposer, être tabletté et finalement se faire déchiqueter par le gouvernement au pouvoir trois semaines plus tard», raconte-t-il.

Actuellement, «il semble qu'on soit tellement rendus dans une situation difficile que ces utopies-là [comme celle des Sans-parti] deviennent nécessaires», dit-il, un sourire dans la voix. Il s'est réjoui que le fondateur et ancien président de l'Union paysanne, Roméo Bouchard, ait trouvé l'idée intéressante et décidé de l'appuyer. En fait, ce dernier avait développé une réflexion qui allait dans le même sens, le «Projet Papineau», expliqué en long et en large entre autres sur YouTube et sur un site intitulé QuébecVote.

Deux livres, entre autres, ont nourri ces réflexions antipartisanes: d'abord Abolir les partis politiques (Libre pensée, 2006), du sociologue Jacques Lazure, de l'UQAM.

Plus récemment paraissait Réinventer la démocratie, de Jean Laliberté (Septentrion, 2011), dans lequel l'auteur condamne la «discipline de parti», responsable selon lui du fait que «de moins en moins de gens compétents et respectés acceptent de briguer la charge de député parce que la perspective de jouer le rôle de simple figurant au sein du Parlement n'est aucunement réjouissante». M. Laliberté va jusqu'à prôner, non seulement une démocratie participative sans parti, mais souhaite aussi en finir avec l'élection.

Scepticisme

«La dénonciation des partis politiques est aussi ancienne que les partis politiques», note toutefois Marc Chevrier, politologue à l'UQAM. Au début du XXe siècle, Moisei Ostrogorski avait déjà tout dit dans son classique La démocratie et les partis politiques. «Quand je le fais lire à mes étudiants, leurs bras en tombent tellement il est actuel dans sa dénonciation des partis.»

La philosophe française Simone Weil a aussi prôné, en 1957,

«la suppression générale des partis politiques».

«Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice», écrivait-elle.

Les partis étaient selon elle aussi dangereux que les «stupéfiants» pour la pensée. Tentant un parallèle, elle écrit: «Il y a quand même des gens adonnés [sic] aux stupéfiants. Mais il y en aurait davantage si l'État organisait la vente de l'opium et de la cocaïne dans tous les bureaux de tabac, avec affiches de publicité pour encourager les consommateurs.»

Démocratie de concordance

 

Le bannissement du culte de la personnalité

 

L'exécutif suisse détient une caractéristique unique en son genre, il n'y a pas de chef.

 

Le conseil fédéral est constitué de sept super-ministres et d'un président du conseil désigné parmi eux chaque année sans que deux mandats puissent se suivre. Ils sont élus individuellement au conseil, par vote du parlement. De fait, chacun d'entre eux, d'un bord politique ou d'un autre, doit convenir à la moitié des députés. Le résultat en est la représentation simultanée au conseil fédéral de tous les grands courants de la politique suisse. Cette cohabitation permanente est appelée démocratie de concordance, par opposition à la démocratie d'alternance présente dans tous les autres pays « démocratiques ».

 

Ce mode électoral tend à privilégier les candidats attachés aux dossiers et prêt à travailler sur le long terme, aux dépens de ceux, plus doués pour les promesses démagogiques et les bains de foule.

 

Les conseillers fédéraux se répartissent entre eux les ministères, aucun d'eux ne domine, le pouvoir exécutif est partagé, les personnalités fortes n'émergent pas, le culte de la personne non plus. Un conseiller fédéral peut être expulsé par un vote majoritaire au parlement après 4 ans de présence, il reste dans ses fonctions pour 10 ans en moyenne.

 

La démocratie de concordance a une importance particulière en démocratie directe, lorsqu'une proposition émane du conseil fédéral elle fait l'objet d'un consensus en son sein, au moins de façade, elle est donc fortement discutée. Il en résulte que si elle est soumise au vote du parlement, et plus encore lors d'un référendum, le débat public se fait bien plus sur le contenu du texte que sur son origine politique.

 

Inversement dans une démocratie d'alternance, un projet émis par le gouvernement se transforme largement en plébiscite, pour ou contre la faction au pouvoir.

 

Source : Démocratie directe, mode d’emploi : l’exemple de la Suisse

Marc Chevrier souligne qu'un des pères de la Constitution américaine, Madison, a des pages très dures pour les «factions» dans les Federalist Papers. «Il conclut toutefois que s'il fallait les abolir, on tomberait dans un régime autoritaire et on risquerait de violer le droit fondamental à l'association.» Sa solution? Typiquement libérale (pas au sens partisan, mais philosophique!): accepter leur existence, mais les mettre en concurrence.

S'il peut comprendre certaines critiques des partis et de l'esprit partisan, Marc Chevrier craint que soit à l'oeuvre ici une haine contemporaine pour les «médiations». Les partis, dans nos démocraties, ont une «fonction essentielle», rappelle-t-il: «Ils doivent réconcilier toutes sortes d'intérêts, faire un travail précieux d'intégration, de synthèse, de vulgarisation. C'est important. Mais bon, ça ne veut pas dire qu'ils le font toujours très bien.»

Surtout avec groupes d’intérêts qui ont une mainmise sur le pouvoir politique.