Demain, qui gouvernera le monde?


Extrait de : «La crise qui menace l’économie mondiale est le résultat d’un monde sans droit», Ram Etwareea, Le Temps, 27 septembre 2011

Jacques Attali préconise la création d’un gouvernement planétaire sur le modèle suisse. L’essayiste français ne reconnaît pas l’efficacité des institutions et instruments existants

Le Temps: Dans votre dernier livre*, vous affirmez que la mondialisation sans droit conduira le monde au désastre. Mais n’y a-t-il pas déjà d’innombrables conventions, organisations et règlements internationaux qui sont plutôt assez bien respectés par les Etats?

AIN QUI GOUVERNERA LE MONDE

Jacques Attali: Il n’y a pas de police pour appliquer les conventions. Le plus souvent, il n’y a même pas de règles. En biologie par exemple, n’importe qui n’importe où peut mener des recherches sur les cellules souches sans aucune restriction et sans aucun contrôle. Certains pays interdisent l’expérimentation sur leur territoire, mais rien empêche une entreprise de ces pays d’aller s’installer en Somalie où il n’y a aucune loi sur cette branche. De même en finances. Il n’y a aucune règle valable sur le mode de comptabilité, sur les CDS (ndlr: prime pour assurer les risques d’un défaut de paiement) et autres transactions qui peuvent mettre l’économie d’un pays ou de la planète en péril. La crise actuelle qui menace l’ensemble de l’économie mondiale est le résultat d’un monde sans droit.

– Mais prenons l’exemple de l’OMC. Elle a un organe de règlement de différends, une instance d’appel et prévoit des sanctions. La gouvernance mondiale se met petit à petit en place, non?

– L’OMC défend l’économie de marché. C’est du marché noir. Aujourd’hui, le sentiment général est que l’économie de marché ne fonctionne pas efficacement. Il n’y a pas de règles pour lutter contre le vol de brevets et de marques. L’OMC ne concerne que la concurrence. Elle n’a pas non plus d’armée pour faire respecter les règles.

– Quelle est votre lecture à propos des pays émergents qui pèsent de plus en plus lourd dans l’économie et dans la politique mondiales?

– Il n’y a rien d’inattendu. La forte croissance des pays émergents est liée à leur intégration dans l’économie de marché et dans la démocratie. La prochaine étape concernera l’Afrique, qui connaîtra de grands bouleversements. Que des millions de personnes émergent de la pauvreté est une bonne nouvelle.

– Vous admettez tout de même que l’économie de marché a contribué à élever le niveau de vie de centaines de millions de personnes dans les pays pauvres?

– Mon problème est qu’elle est sans contrôle et sans garde-fous. Il n’existe aucun outil pour assurer le respect des normes sociales et environnementales dans la chaîne mondiale de production.

– Dans votre livre, vous racontez l’histoire de fortes hégémonies marchandes exercées par Bruges, Venise, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York, Californie. Et après? Shanghai, Mumbai, Dubai?

– Il n’y aura plus un seul lieu où se concentrera le pouvoir. Il n’y aura plus une seule puissance économique ou politique hégémonique. Ce n’est toutefois pas la fin de l’empire américain. Il est loin de disparaître, mais prêt à partager ses pouvoirs et les responsabilités qui vont avec.

– Avec la Chine

– Non, la Chine ne souhaite pas jouer ce rôle. Elle va elle-même être confrontée à beaucoup de problèmes. Une bulle immobilière se prépare. Les revendications, notamment salariales, vont donner lieu à des mouvements sociaux, pouvant éventuellement conduire à la démocratisation.

– D’où va alors venir la gouvernance mondiale ou la démocratie planétaire que vous évoquez dans votre livre? Le G20?

Le G20 est une mascarade. Je vois une quinzaine d’Etats parmi les plus grandes puissances jouer un rôle déterminant pour instaurer cette nouvelle gouvernance mondiale. J’appelle de mes vœux la création d’un gouvernement planétaire qui n’apparaîtra pas seulement lorsqu’il y a une crise mondiale. Le modèle suisse peut servir de référence pour un bon gouvernement mondial. Il a évolué de bas en haut pour constituer un Etat fort, pragmatique et respectueux de la diversité des peuples.