Faut-il démondialiser?


Extrait de : Entretien avec Nicolas Baverez dans Le Nouvel Observateur: "Faut-il démondialiser?", Nouvel Observateur du 8 septembre 2011.

Jean-Gabriel Fredet (Nouvel Observateur) - Après avoir encensé la mondialisation, on porte aux nues maintenant la « démondialisation ». Qu’en pensez vous ?

Jean-Pierre Chevènement: La crise de la mondialisation financière nous oblige à réfléchir sans tabous. En 2008, l’opinion a découvert que la théorie de l’efficience des marchés relevait du mythe et que nous vivions dans un système hyper-spéculatif , excessivement globalisé, favorisant des mouvements d’amplification irrésistibles.

Dans le même temps, les Français ont pris conscience du déclassement de l’Europe et du rétrécissement de leur industrie qui ne représente plus que 13% de notre valeur ajoutée aujourd’hui. Dès lors, si le mot de « démondialisation » a l’inconvénient de suggérer qu’on pourrait revenir en arrière, il réintroduit l’idée que l’on peut corriger les excès d’une mondialisation « biaisée » et revenir sur les excès du néolibéralisme.

Nicolas Baverez: Avant de juger, les faits. La mondialisation n’est ni « heureuse » ni « malheureuse », c’est un fait historique, le grand principe du XXI° siècle. Elle procède de trois mouvements. L’universalisation du capitalisme d’abord qui a fait entrer l’humanité dans l’âge d’une histoire commune à défaut d’être convergente. Ensuite la multipolarité, synonyme de désoccidentalisation du monde. Au-delà de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de la Russie, pointe une deuxième vague d’émergents - Indonésie,Turquie, Afrique du sud- qui fait basculer le centre de gravité du monde et met fin au monopole de l’histoire détenu par l’Occident. Ce système multipolaire est enfin profondément hétérogène tant du point de vue des valeurs que des cultures ou des institutions.

La mondialisation ne tombe pas du ciel ; son histoire démarre en 1979 avec la désinflation organisée par Paul Volcker à la tête de la Banque centrale américaine et la déréglementation initiée par Madame Thatcher. Elle coïncide avec l’invasion de l’Afghanistan et le début de la fin de l’Union soviétique ; avec le lancement des quatre modernisations qui fondent les Trente Glorieuse chinoises.

Triomphante durant la décennie 1990, après la chute du Mur de Berlin qui fait disparaître toute alternative au capitalisme, cette mondialisation est confrontée, à partir de 2001, à des chocs en chaîne, provoqués par la démesure américaine et les réactions qu’elle suscite :

1.      krach des nouvelles technologies et attentats du 11 septembre en 2001,

2.      guerres d’Afghanistan et d’Irak,

3.      enchaînement des bulles spéculatives culminant avec la chute de Lehman Brothers en 2008.

Aujourd’hui, le monde continue à être bouleversé par des chocs dont la violence crée une incertitude permanente: crise de la dette souveraine, déstabilisation de la zone euro et dégradation de la notation financière des Etats-Unis ; révolutions du monde arabo-musulman; tragédies du Japon frappé par la catastrophe de Fukushima.

Le fil conducteur de cette histoire c’est le surgissement- ou le retour- au premier plan de l’histoire de la Chine et de l’Inde.

Alors que dans les années 2000, la croissance mondiale est en moyenne de 1,6% dans les pays développés et de 5,9% dans les émergents, elle est de 7,5% dans les BRIC. La Chine est devenue la deuxième puissance économique derrière les Etats-Unis. Le Brésil, talonne la France.

Cette mondialisation compte des gagnants et des perdants, à l’intérieur même des continents et parfois des pays.

La Chine, grand gagnant est en même temps le pays le plus inégalitaire du monde et l’ampleur des déséquilibres ne permet plus d’exclure de sérieux dérapages en dépit du pilotage exceptionnel du Parti communiste chinois qui a engagé une profonde modification de son modèle avec une augmentation des salaires et le début d’une protection sociale.

Le grand succès historique et moral de la mondialisation demeure d’avoir, en deux décennies, sorti plus d’un milliard d’hommes de la pauvreté pour les faire accéder à la classe moyenne grâce à une très forte croissance.

Contrepartie : la remise en question des rentes dont bénéficiait la population des démocraties occidentales en termes de niveau de vie, via la capacité d’endettement public et privé. D’où, à l’inverse, un choc négatif sur leurs classes moyennes, confrontées au surendettement et au chômage.

Si on ne s’oppose pas à un mouvement historique, on peut en revanche peser sur lui, essayer de le réguler, d’aménager des transitions pour soutenir les sociétés les plus déstabilisées.

Jean-Pierre Chevènement: Avant de décrire cette mondialisation comme un « fait », il faut dire qu’elle est d’abord un choix politique.

Le triomphe du néolibéralisme avec l’élection de Thatcher et de Reagan s’est traduit , au nom du dogme de « l’efficience des marchés » par une complète dérégulation, notamment en matière financière.

La financiarisation aboutit à la dictature d’un actionnariat prédateur.

En Europe, cette déréglementation s’est faite à partir de l’Acte Unique sur la base du quel 300 directives dont celle de libération des mouvements de capitaux ont être prises. Avec la libéralisation des services publics et l’interdiction des politiques industrielles, cette dérégulation généralisée à l’échelle du monde a provoqué la crise globale du capitalisme financier.

Et c’est par ce que ce choix politique est remis en cause, parce que le système qu’il a mis en place s’effondre que le mot de « démondialisation » rencontre autant d’écho.

Car la démondialisation est aussi politique.

C’est la fin de l’hyperpuissance américaine en tant que puissance hégémonique. Le monde se fragmente, avec un « G2 » - les Etats-Unis et la Chine - et entre les deux, variable d’ajustement, l’Europe dont le déclin s’accélère avec les délocalisations.

Face à cette mondialisation biaisée, n’avons-nous pas le droit de défendre notre modèle politique et social ?

Nicolas Baverez: La mondialisation ne se limite pas à l’avènement de la finance. Le développement des émergents n’est pas guidé par la finance mais par l’économie réelle et la production - industrielle en Chine, agricole au Brésil, post-industrielle en Inde. Pas plus qu’on ne doit confondre la mondialisation et la finance, il ne faut pas réduire le capitalisme au modèle de la croissance à crédit des Etats-Unis. Pour être universel, le capitalisme est plastique. C’est un caméléon qui s’adapte à l’hétérogénéité des valeurs et des institutions. Il est né avec la liberté politique mais il s’adapte en Russie ou en Chine avec la fusion du parti communiste et des nouvelles élites économiques.

Définir la mondialisation par la remise en cause de la démocratie et de l’Etat-Providence n’est pas davantage exact. Parmi les « BRIC », deux pays ne sont pas des démocraties - la Chine et la Russie -, mais deux autres, l’Inde et le Brésil, garantissent la liberté politique. Partout la protection sociale accompagne le développement : en Chine avec la mise en place d’une assurance santé et retraite, comme au Brésil avec les programmes d’aide aux plus pauvres.

Un mot enfin sur les « avantages » dont la mondialisation nous dépossèderait. Depuis 1992 l’économie mondiale a connu un cycle de croissance historique de 4 à 5% l’an. Avec certes des inégalités, mais surtout l’émancipation d’un milliard d’hommes du cercle infernal de la pauvreté. La mondialisation enrichit le monde mais elle conduit les pays développés à partager des avantages dont ils étaient seuls à bénéficier.

Jean-Pierre Chevènement: Cette croissance dont vous parlez est très inégalement répartie. Les émergents qui ont surmonté les crises des années 1990 et ont adopté le modèle japonais fondé sur l’exportation ont connu une forte expansion. Mais le sort des travailleurs migrants en Chine- les « mi-gong »- ne fait pas envie . En Inde le maintien du système des castes s’accompagne de grandes inégalités. Dans les vieux pays industrialisés, la baisse des produits importés s’est accompagnée d’une modification de la répartition du revenu national au détriment des salaires et d’un recours accru à l’endettement. La crise procède de ce libre-échangisme déséquilibré.

Nicolas Baverez: Le problème c’est que la diversité du capitalisme va de pair avec l’existence de risques systémiques- financiers, sanitaires, environnementaux, industriels- qui excèdent les capacités d’intervention des Etats. Face à ces risques planétaires, les systèmes de pilotage, les régulations, restent nationaux. Ainsi les Etats-Unis abusent de l’incroyable privilège du dollar pour essayer de relancer leur économie en exportant l’inflation au monde entier. Même distorsion dans les négociations sur le commerce de l’OMC ou dans les instances qui visent la régulation financière. Si le G 20 a réussi à faire prévaloir la coopération et contenu les tentations protectionnistes pour éviter une spirale déflationniste après la chute de Lehman Brothers, il patine depuis.

Dans cet environnement, je suis d’accord pour souligner l’extrême vulnérabilité d’une Europe vieillissante, surendettée, sous-compétitive à l’exception de l’Allemagne, handicapée par une monnaie surévaluée.

Mais je défends l’Acte unique comme facteur de croissance, tout en reconnaissant que l’Union n’a su élaborer ni les stratégies ni les concepts pertinents - à commencer par le principe de réciprocité - pour négocier avec les autres pôles qui structurent la mondialisation.

 

Par ailleurs, le statut de la BCE fondé sur la seule lutte contre l’inflation est absurde. L’interdiction du soutien financier d’un Etat-membre ou de l’achat par la banque centrale de titres de dette publique était irréaliste et a donc été contournée. L’absence de gouvernement économique pour une monnaie unique est insoutenable. L’Europe s’est révélée incapable de se fixer des règles efficaces permettant d’affronter les chocs du XXIème siècle. Face à la crise des risques souverains, elle a réagi trop tard, trop faiblement et de manière trop dispersée, jusqu’à se trouver enfermée dans un choix entre désendettement et croissance. A la différence des Etats-Unis, elle n’a ni vraie gouvernance économique, ni solidarité des transferts financiers, ni mobilité des facteurs de production. Là voilà donc aujourd’hui confrontée à une heure de vérité. Soit le fédéralisme de la zone euro, soit l’éclatement.

Le Nouvel Observateur : L’Europe est-elle prête à faire ce saut vers le fédéralisme ?

Jean-Pierre Chevènement: L’idée de ce saut n’a aucune réalité. Un mot sur l’Acte unique. Il précède la mondialisation financière parce qu’il la permet. La monnaie unique a correspondu à un choix erroné. L’erreur a été de penser que pour rééquilibrer l’Europe après la réunification allemande, nous allions « chiper » son mark à l’Allemagne et la ligoter. En fait on a plaqué sur des pays comme la France à demi-industrialisée ou la Grèce ( qui ne vit que du tourisme) une monnaie qui ne leur convenait pas.

Le péché capital a été d’oublier que l’Europe était faite de nations que presque tout -structures économiques, culture politique, repères culturels- opposait.

On a cru qu’en les mettant des économies hétérogènes dans une zone monétaire, elles convergeraient.

C’est le contraire qui s’est produit. La crise de l’euro est un avatar de la crise du capitalisme financier. Ce n’est pas en multipliant les plans de récession qu’on s’en sortira. L’idée d’un fédéralisme reposant sur une Union des transferts financiers entre les Etats n’a aucun sens. Les Allemands qui ont payé 1500 milliards d’euros pour les Länder de l’Est n’ont pas envie de payer pour le Péloponnèse, l’Algarve ou le Connemara.

Il faut repenser la zone euro, donner à la Banque centrale européenne le droit de racheter les titres de la dette ( ce qui équivaut à une émission monétaire relativement indolore- elle l’a d’ailleurs fait en août pour près de 50 milliards), lui donner aussi le droit d’agir sur le change, de contribuer à la croissance et l’emploi comme le fait la Reserve fédérale américaine. C’est la seule manière de sauver la monnaie unique car avec une solidarité européenne qui ne sera jamais l’égale de la souveraineté nationale, les moyens du Fonds de stabilité européen ne pourront être suffisamment augmentés.

Certains préconisent l’émission d’ « eurobonds », mais on retombe sur le même problème : pour être efficaces ces émissions devraient être gigantesques. L’Allemagne qui entend imposer un strict contrôle sur le budget des pays endettés s’y refuse. Variante coercitive du fédéralisme : ce que M. Sarkozy appelle « règle d’or » et qui est plutôt une « règle d’airain », avec mise en congé des Parlements et prise du pouvoir par les oligarchies financières et technocratiques. A défaut d’une révision complète de l’architecture de la monnaie unique donnant à la BCE le même statut que la Reserve fédérale américaine, je ne vois pas d’autre issue que la mutation de l’euro en monnaie commune, valable pour les transactions avec l’extérieur.

Le Nouvel Observateur: En attendant la mondialisation est en train de laminer le « modèle français » ...

Nicolas Baverez: Le déclassement des Français est spectaculaire. La richesse par tête est maintenant inférieure à la moyenne européenne, la croissance tourne au ralenti, les gains de productivité sont minimes. La balance commerciale accuse un déficit de 51 milliards d’euros, avec une part des exportations dans la zone euro tombée à 12%. Les dépenses et la dette publiques culminent à 56 % et 85 % du PIB. Notre pays est installé dans un chômage permanent avec 10% de la population en état d’exclusion.

Mais la mondialisation et l’Europe sont des boucs émissaires: seule la France et les Français sont responsables de leur marginalisation due à un modèle fondé sur une croissance à crédit, tirée par la seule consommation, elle-même financée par des transferts sociaux, donc par la dette publique.

La France est aux limites, avec une dégradation de sa notation presque inéluctable compte tenu de son incapacité à réduire les dépenses publiques et des engagements qui ont été souscrits pour secourir les Etats de la zone euro.

Si l’on accepte l’idée que la mondialisation est la trame de l’histoire du XXIème siècle, force est de constater que la France refait l’erreur qui a provoqué régulièrement ses chutes vertigineuses : elle refuse le monde tel qu’il est avec ses changements, ses chances et ses risques. C’est le même déni de réalité que dans les années 1930, face à la déflation et à la montée des totalitarismes.  

A force de vivre dans la nostalgie du passé, la France oublie ses atouts : démographie, épargne, pôles d’excellence, infrastructures, services publics, patrimoine, culture, mode de vie. La France et l’Europe peuvent parfaitement gagner dans la mondialisation sans renier leur histoire et leurs valeurs, mais à la condition de se secouer.

Jean-Pierre Chevènement: Il faut renverser les règles que nous nous sommes données dans les années 1980-1990 ( Acte Unique, traité de Maastricht, OMC) quand la gauche et la droite, ensemble, ont abandonné le modèle de développement industriel, technologique, scientifique qui était le nôtre depuis la Libération. Au prétexte de l’Europe, nous avons accepté une dérégulation sans principes qui nous a privés des leviers de l’action et de cette confiance élémentaire en lui dont un peuple a besoin. Nous devons récupérer cette confiance conquérante qu’affichent les pays émergents, et pour cela nous redonner un Etat, avec un clair dessein de réindustrialisation.

Le Nouvel Observateur: Cette question sera au cœur de la campagne...

Nicolas Baverez: La campagne présidentielle va nous rappeler la nécessité de réinventer une voie pour la France et l’Europe dans la mondialisation. Sur fond de réplique du choc de 2008, de crise aiguë de la dette et de l’euro, de croissance atone, de chômage massif et de risque de dégradation pour la France (un point d’intérêt de plus représente l’équivalent de l’ISF). Car la France a épuisé le modèle de la Vème République. L’autoritarisme et la centralisation de ses institutions asphyxient l’économie et la société. La croissance à crédit financée par la dette publique est terminée. La divergence entre les trois France, celle qui est compétitive dans la mondialisation, celle qui est faussement protégée par les protections publiques et celle qui est exclue et dépend tout entière de l’Etat Providence est intenable.

La priorité absolue est désormais le désendettement, car il conditionne l’indépendance de la nation, la capacité de l’Etat à réagir aux chocs, le retour à une norme de développement durable et l’équité entre les générations. On peut augmenter les impôts mais l’essentiel de l’effort devra être effectué par des coupes dans les dépenses. Pour les inscrire dans un nouveau contrat politique, je vois trois axes. A la « réindustrialisation », je préfère le réinvestissement dans la « production » qui comprend les services publics où l’effort de productivité doit être le plus grand. Pensez à l’éducation qui voit 161.000 jeunes abandonner leur études chaque année sans savoir ni lire, ni écrire, ni compter. Il faut se remettre à produire et pas seulement à distribuer.

Deuxième priorité : élaborer un nouveau contrat social qui assure le paiement de la dette tout en répondant au défi du vieillissement. Aujourd’hui une petite fille qui naît a une chance sur deux d’être centenaire, et nous allons vers une société à cinq générations. L’organisation ternaire du cycle de vie - j’étudie, je travaille, je suis retraité - ne fonctionne plus. Il faut réorganiser, partager, redistribuer la formation et le travail sur le cycle de vie car une seule génération ne pourra en faire vivre quatre autres.

Jean-Pierre Chevènement: Il faut que l’euro retrouve un niveau compatible avec l’effort de réindustrialisation de la France. L’horizon du « triple A » que s’est donné Nicolas Sarkozy ne peut être un projet mobilisateur pour un peuple. La France a besoin d’un projet républicain et dans ce projet il y a le patriotisme, y compris sur le plan économique.

Nous avons de grands groupes, 18 parmi les 200 premiers mondiaux. Mais ces groupes font leurs chiffres d’affaires, leurs bénéfices, leurs investissements à l’étranger.

Il faut qu’ils investissent en France, traitent mieux leurs sous-traitants. J’ajoute que pour capitaliser sur notre épargne -un atout majeur-, il faut l’orienter vers l’industrie et remettre l’Ecole au cœur de la République. Renouer avec les valeurs de la République pour rendre aux Français la confiance en l’avenir dont leurs élites dirigeantes les ont privé par une politique qui ne se détermine plus à l’aune de l’intérêt national. Seul le projet d’une « Europe européenne » appuyée sur des nations nous permettra de desserrer les tenailles du « G2 » et de redevenir les acteurs de notre destin.

Propos recueillis par Jean-Gabriel Fredet