Et si Android n'était plus gratuit?


Extrait de : Et si Android n'était plus gratuit?, Francois Pouliot, 17-10-2011

La commotion a été forte, il y a quelques jours, dans le secteur de la technologie et des télécommunications, avec le décès de Steve Jobs. Une autre pourrait bien survenir : et si Android, le système d'exploitation appartenant à Google, cessait d'être gratuit ?

Curieusement, la nouvelle n'a pas fait beaucoup de bruit. Il y a quelques jours, Samsung a conclu une entente hors cour avec Microsoft pour le versement de redevances sur les appareils Android. Vous avez bien lu : «avec Microsoft concernant les appareils Android». C'est la seconde entente du genre en deux ans, alors qu'au printemps 2010, le fabricant de téléphones intelligents HTC faisait la paix avec Microsoft. Pour ces deux sociétés, Android a désormais un coût. Elles viennent en effet de reconnaître que Google a violé certains brevets de Microsoft avec son système d'exploitation gratuitement offert aux télécommunicateurs. Et ce coût pourrait grimper, puisque Apple leur réclame aussi des redevances pour violation de brevets.

Le secteur du téléphone intelligent et de la tablette n'est pas qu'un petit fatras. Le fouillis juridique autour des brevets est tel que les analystes de RBC Marchés des Capitaux n'hésitent pas à faire le parallèle avec une guerre nucléaire. Si chacun des acteurs décidait de faire valoir tous ses brevets, nous assisterions à une implosion.

C'est qu'il y a tellement de technologies différentes dans les téléphones intelligents que de posséder des brevets-clés ne confère désormais pratiquement plus d'avantages : vous violez certainement la technologie de quelqu'un d'autre.

Pour illustrer la complexité de l'environnement dans cette industrie, le responsable des affaires juridiques chez Google, David Drummond, estimait récemment que les téléphones intelligents reposaient sur plus de 250 000 brevets, touchant tantôt les composants d'ordinateurs, tantôt le design, tantôt les communications sans fil, etc.

Aucun joueur n'est à l'abri. Ainsi, Apple poursuit HTC, Motorola et Samsung, et est poursuivie par HTC et Motorola. Après avoir poursuivi HTC et Samsung, Microsoft poursuit toujours Motorola, mais est aussi poursuivie par celle-ci. Pendant ce temps, Oracle est aux trousses de Google pour violation de ses brevets Java.
Un problème pour Google?

La situation est complexe pour tous les fabricants, et est préoccupante pour Google.

Si Android devait être délaissé par les manufacturiers en raison des trop nombreuses poursuites, Google risquerait de voir le système d'exploitation de Microsoft (Windows) rapidement gagner des parts de marché (4 % par rapport à 22 % en 2010). Ce qui voudrait dire que Bing, l'engin de recherche de Microsoft, serait installé dans un plus grand nombre de téléphones intelligents et que les revenus publicitaires de Google en pâtiraient.

Elle perdrait aussi des revenus de licence sur des applications comme Gmail, YouTube et Googlemaps, et les redevances qu'elle tire des ventes des différentes applications Android.

Que fera le géant ?

Il a commencé à réagir, avec son offre d'achat de Motorola Mobility. Google, qui était jusqu'à maintenant sans grand portefeuille de brevets, est sur le point d'en acquérir 17 000 (plus 7 500 en processus d'approbation), ce qui lui permettra de mieux faire chanter les attaquants de la plateforme Android. Difficile de voir jusqu'à quel point cette situation peut dissuader Apple et particulièrement Oracle de cesser d'attaquer Android. Les Samsung, HTC et autres fabricants Android pourraient être de plus en plus tentés de faire migrer leurs futurs appareils vers des systèmes d'exploitation Microsoft, afin d'éviter de payer des redevances trop élevées.

Si le chantage ne fonctionne pas auprès d'Apple, de Microsoft et d'Oracle, Google pourrait aussi décider de signer des accords de paix avec elles en leur versant des redevances. Problème potentiel en vue toutefois. RBC calcule que les redevances à verser pourraient au net (en tenant compte de l'acquisition de Motorola) se situer entre 10 et 30 $ US par appareil vendu, alors que les revenus publicitaires de Google sont de 24 $ US par ordinateur (et moins encore par téléphone intelligent). La rentabilité de Google serait alors grandement attaquée, si ce n'est éliminée.

Si elle veut maintenir cette rentabilité, Google n'aurait dans ce cas d'autre choix que d'instaurer une tarification aux manufacturiers Android. Ce faisant, elle ferait alors le pari que ceux-ci continueraient d'utiliser son système d'exploitation en tablant notamment sur l'avantage actuel du nombre de ses applications.

Qui gagne, qui perd ?

Il n'est pas facile de voir comment évoluera la situation. Le statu quo pourrait perdurer pendant quelques années encore.

Apple semble cependant être la plus grande bénéficiaire de la guerre. Peu importe comment on regarde la situation, les manufacturiers Android devront vraisemblablement à un moment où l'autre faire face à des coûts plus importants pour leur système d'exploitation.

Research In Motion semble aussi une gagnante : à l'heure actuelle, aucun grand ne la poursuit. Les coûts de son système d'exploitation ne paraissent pas menacés de hausse. Il reste cependant à voir si elle pourra offrir des appareils concurrentiels, dont l'évolution ne violera pas de brevet existant.

Microsoft semble aussi en assez bonne position pour gagner des parts de marché avec son système d'exploitation ou toucher des redevances grâce à ses ententes hors cour sur les brevets.