La faute aux banques, aux riches ou aux élus?

Débat intéressant entre :

·         Michel Kelly-Gagnon, président de l’Institut économique de Montréal.

·         Brigitte Alepin, fiscaliste et auteur de ‘Ces riches qui ne paient pas d’impôt’.

Les deux ont raisons.


Extraiit de : La faute aux banques, aux riches ou aux élus?, Jean-François Cloutier, Argent, 17 octobre 2011

Alors que la crise de l’endettement s’aggrave en Europe et que le taux de chômage reste élevé dans la plupart des économies occidentales, les mouvements populaires de protestation prennent de l’ampleur.

·         Le mouvement Occupy Wall Street qui s’étend en est la dernière illustration, où des manifestants dénoncent notamment l’aide apportée aux banques privées.

·         Plus tôt, le Tea Party, un mouvement américain de révolte de contribuables se disant surtaxés, prenait à partie les pouvoirs publics.

·         Parallèlement, des milliardaires prennent de plus en plus la parole pour dénoncer le faible niveau de taxation des riches et le fardeau exagéré mis sur la classe moyenne pour rééquilibrer les finances publiques.

Il est souvent difficile de se retrouver dans ce concert d’opinions divergentes. Argent a consulté deux experts, Michel Kelly-Gagnon, président de l’Institut économique de Montréal, et Brigitte Alepin, fiscaliste et auteur de Ces riches qui ne paient pas d’impôt. Ils nous livrent leur lecture, parfois opposée, sur le cours des événements.

Après une première journée d’occupation achalandée, mais improvisée, les manifestants « indignés » du square Victoria à Montréal cherchaient à s’organiser, dimanche. (Photo: Agence QMI)

> Cela fait bientôt trois ans que les principales économies du monde sont dans un marasme économique dont on ne voit pas la fin. À qui la faute?

Michel Kelly-Gagnon : Avant tout, aux banques centrales et en particulier à la Réserve fédérale américaine. À partir du moment où les taux d’intérêt ont été maintenus au plancher pendant des années, c’était inévitable que des comportements malsains se développeraient, notamment à Wall Street. Des projets à la rentabilité douteuse ont pu trouver du financement sans problème. L’épargne a été découragée. Aujourd’hui, nous payons pour ces excès.

Brigitte Alepin : La crise qu’on vit est une crise d’endettement. Au Québec comme dans bien d’autres pays, on a accumulé des déficits année après année. Dans certains pays, la situation est encore pire. La Grèce n’est plus capable d’emprunter sur les marchés internationaux. Au Japon, ils sont rendus à un niveau d’endettement de 220%. La dernière phase d’une crise fiscale, c’est l’éclatement de la crise comme telle et certains pays y sont déjà arrivés.

> Que penser de la réponse des pouvoirs publics pour corriger la situation?

MKG : Je pense qu’on a juste reporté le problème à plus tard. Le gouvernement a empiré la situation en injectant des milliards de liquidités dans l’économie, en sauvant des grandes banques qui n’auraient pas dû être sauvées et en s’endettant massivement. On a peut-être reporté la date d’éclatement de la crise, mais on n’a fondamentalement rien changé au problème de l’endettement.

BA : Si je regarde juste ce qui s’est fait au Canada, je pense que c’est assez désolant de voir les actions qui ont été posées. Stephen Harper me fait peur! Il a réduit les taux d’imposition aux multinationales tout en demandant aux contribuables pauvres et de la classe moyenne de payer pour les pots cassés en subissant une réduction des services. Rien n’a été fait pour faire payer les riches. Obama semble vouloir en faire plus en augmentant les taxes pour les plus riches, mais la droite est très forte, beaucoup plus forte que ce qu’on pense.

> Quelle solution apporteriez-vous vous-mêmes à la crise financière?

MKG : Il n’existe pas d’autres solutions que de réduire le niveau d’endettement en se serrant la ceinture. Ça va faire mal dans l’immédiat mais ça va nous éviter bien des problèmes dans l’avenir. C’est la seule façon de redresser le système à long terme.

BA : Il faut revoir le système fiscal. Ce système a été mis au point il y a cent ans et n’est plus du tout fonctionnel. Environ 50% des déficits des économies développées pourrait être annulé en réduisant les fuites fiscales. Un haut responsable du Fonds monétaire international soulignait que si on ne repensait pas le système, qui est basé sur la notion archaïque de résidence physique d’un contribuable ou d’une entreprise, les termites que sont le commerce électronique, les paradis fiscaux et autres échappatoires fiscales vont finir par mettre les pays en faillite.

> Taxer les riches comme le demandent les indignés d’Occupons Wall Street, c’est la solution?

MKG : Je pense que ça ne changerait rien au problème fondamental. Nous avons fait des calculs pour le Québec et on s’aperçoit que l’effet d’une taxation plus élevée pour les riches serait marginal. Même en triplant le taux marginal maximum de l’impôt provincial sur le revenu, de 24% à 72% pour les revenus de 250 000 $ et plus, on n’arriverait pas à éliminer le déficit annuel actuel de 3,8 G$. Au Québec, d’ailleurs, c’est complètement faux de penser que les riches ne paient pas leur juste d’impôt. Les gens qui font 100 000$ et plus ont payé l’an dernier 32,1% de tous les impôts sur le revenu des particuliers.

BA : Imposer la super-richesse fait partie de la solution. Avant l’ère Reagan, un riche pouvait être imposé jusqu’à 90% et ça a beaucoup baissé depuis. On est rendus avec des maisons de près d’un milliard pour des super riches. Même une comptable censée être de droite comme moi s’indigne. Je vois mal Guy Laliberté s’en aller du Québec si on augmente un peu ses impôts.

> Et les entreprises, notamment les banques, en font-elles assez ?

MKG : C’est un faux débat. Si vous taxez davantage les entreprises, elles vont tout simplement refiler la facture aux clients en augmentant le prix des biens vendus. Toutes les études démontrent ça.

BA : On pourrait augmenter les impôts des entreprises. Elles ne payent presque rien en utilisant toutes sortes d’astuces. Facebook s’est établi en Irlande pour payer moins de taxes. Une année, eBay n’a payé que 35 euros d’impôt à la France. Il faudrait instaurer un seuil d’imposition minimal pour les multinationales.

> En terminant, que se produira-t-il avec la colère grandissante de la population aux États-Unis et ailleurs?

MKG : Je ne veux pas paraître pessimiste à outrance, mais je pense que le pire est à venir. Quand je regarde la quantité d’argent imprimé par les États et injecté dans le système, je crains que tout cela finisse mal.

BA : J’ai confiance dans les Québécois pour comprendre la situation et apporter des corrections, mais les Américains me font peur. Un Américain ne sait pas dépenser selon ses moyens. Depuis le Boston Tea Party, la dette américaine est passée de 75 M$ à 14 000 G$. Il pourrait y avoir contagion au Québec