L’innovation «made in China»?

Comment fais-tu pour compétitionner un Chinois qui fait dix moins que toi et aussi brillant et entreprenant que toi ?

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Résumé de l’article.

·        L’innovation repose le plus souvent sur un écosystème constitué d’institutions académiques de pointe, d’un accès aisé aux fonds de capital-risque et d’une libre circulation des personnes et des idées.

·        Avec plus de 700 000 ingénieurs qui sortent chaque année des universités chinoises et des budgets de R&D très importants, la Chine possède déjà le hardware d’une championne de l’innovation.

·        42 millions de PME – ce qui équivaut au chiffre combiné des PME en Europe et aux Etats-Unis.

·        Augmentation massive des brevets déposés en Chine.

·        Les entreprises chinoises ont largement innové au niveau des processus et des modèles d’affaires. L’innovation vise à réduire les coûts de production tout en offrant un produit de qualité identique, voire supérieure.


Extrait de : L’innovation «made in China»?, Marc Laperrouza, Le Temps, 28 octobre 2011

Global Innovation Index

Global Innovation Index

Global Innovation Index

A en croire la très sérieuse Académie chinoise des sciences et du développement technologique, la Chine va se hisser au cours des prochaines années dans le top 20 des pays innovateurs.

A en croire la très sérieuse Académie chinoise des sciences et du développement technologique, la Chine va se hisser au cours des prochaines années dans le top 20 des pays innovateurs. Une évolution que semble corroborer le Global Innovation Index qui fait passer la Chine du 43e rang en 2010 au 29e rang en 2011, la plaçant ainsi en tête des pays en développement.

Mais qu’en est-il vraiment de la progression de la Chine en matière d’innovation? Evaluer ce potentiel au niveau d’un pays est une tâche particulièrement ardue. Doit-on prendre en considération les multinationales, les PME ou les instituts de recherche? Doit-on se cantonner à l’innovation des produits ou inclure l’innovation des processus? Il va de soi que l’ensemble de ces éléments concourt, à différents degrés, à déterminer ce potentiel d’innovation.

Prenons par exemple le cas de Huawei. Depuis cinq ans, le leader chinois de l’équipement téléphonique figure dans le top 10 du classement des «breveteurs» établi par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI). En 2010, Huawei, dont la croissance annuelle des investissements en R&D avoisinait 30%, s’est fait rejoindre, et même dépasser dans le top 5 du classement de l’OMPI par un autre équipementier chinois, Zhongxing Telecommunication Equipment (ZTE). Par contre, il faudra descendre beaucoup plus bas dans le classement (au-delà du 140e rang) pour trouver une autre entreprise chinoise. De plus, alors que des institutions académiques comme l’Université de Californie ou l’Institut Frauenhofer se placent dans le top 50, on ne trouve aucun centre de recherche chinois dans les 500 premières places.

Il est certes difficile de dire si cela signale une incapacité à innover ou un manque d’intérêt à déposer des brevets au niveau mondial. A tout le moins, cela montre qu’une poignée d’entreprises possèdent une capacité d’innovation de niveau mondial et qu’elles jouent la carte de la propriété intellectuelle sans détour. Au point où, s’accusant mutuellement de violation de propriété intellectuelle, Huawei et ZTE en sont venues à saisir la justice allemande pour faire valoir leurs droits en matière d’innovation.

A s’arrêter uniquement sur les grandes entreprises et les institutions de recherche, on risque de passer à côté de l’évolution des PME chinoises, souvent considérées comme la clé de la croissance du pays durant les trois décennies écoulées. Pour sûr, avec plus de 42 millions de PME – ce qui équivaut au chiffre combiné des PME en Europe et aux Etats-Unis – ces firmes représentent un potentiel d’innovation et de croissance économique phénoménal. Malheureusement, la plupart d’entre elles doivent souvent surmonter d’importants obstacles à l’innovation, tels qu’un accès restreint aux capitaux, des environnements concurrentiels asymétriques et, plus généralement, l’absence de moyens de soutien.

En résumé, un gouffre énorme sépare quelques entreprises phares, souvent cataloguées championnes nationales, du reste du tissu économique chinois.

Si le brevetage au niveau international n’est pas encore une pratique répandue, on assiste en revanche depuis quelques années à une augmentation massive des brevets déposés en Chine. Même si la vaste majorité de ces brevets ne comporte qu’une faible composante innovatrice, cette évolution dénote une nouvelle approche de la propriété intellectuelle.

Poussées par des acheteurs réclamant des produits toujours meilleur marché et dans des délais toujours plus courts, et emboîtant le pas à leurs prédécesseurs japonais et taïwanais, les entreprises chinoises ont largement innové au niveau des processus et des modèles d’affaires. La concurrence extrême qui règne en Chine a amené les fabricants à accélérer considérablement la vitesse à laquelle leurs produits sont introduits dans le marché. Elle les a aussi poussés à porter un soin tout particulier à ce que les caractéristiques et fonctionnalités des produits répondent aux exigences locales. Alertée par les pannes récurrentes de ses lave-linge, la société Haier a découvert que les fermiers utilisaient aussi les appareils pour nettoyer les pommes de terre douces. Au lieu de proscrire ce type d’utilisation, les ingénieurs de Haier ont modifié les machines pour répondre à ce double emploi. La nécessité d’offrir un rapport qualité-prix imbattable a amené d’autres entreprises à se lancer dans l’innovation «à bas coûts». Plutôt que d’axer les efforts de R&D sur le développement de produits de niche à très forte valeur ajoutée, l’innovation vise à réduire les coûts de production tout en offrant un produit de qualité identique, voire supérieure.

Beaucoup d’entreprises chinoises se sont fixé comme objectif de bâtir sur ces acquis pour se lancer dans l’innovation de produits. Ces efforts peuvent s’appuyer sur un solide soutien du gouvernement qui, au travers de sa politique affirmée d’«innovation indigène», met à la disposition des entreprises les plus prometteuses d’importants moyens de financement. La capacité à faire respecter leurs droits à la propriété intellectuelle encourage aussi les entreprises à investir de manière plus soutenue dans les activités de R&D.

Toutefois, l’élément clé qui permettra de transformer l’usine du monde en laboratoire se situe probablement encore ailleurs. En effet, parmi toutes les variables expliquant le succès de la Silicon Valley et d’autres pôles d’innovation, on trouve une capacité à attirer et à conserver les meilleurs talents de la planète. Cette attractivité repose le plus souvent sur un écosystème constitué d’institutions académiques de pointe, d’un accès aisé aux fonds de capital-risque et d’une libre circulation des personnes et des idées. Avec plus de 700 000 ingénieurs qui sortent chaque année des universités chinoises et des budgets de R&D très importants, la Chine possède déjà le hardware d’une championne de l’innovation. Reste à savoir à quelle vitesse le pays sera capable de mener les réformes institutionnelles nécessaires pour que l’ambition de se hisser au tout premier plan des pays innovateurs dans la décennie à venir se concrétise.