La lutte des classes à l'heure du capitalisme

Un excellent texte qui mérite notre attention.

Je vous l’ai maintes fois dit, les banques vivent grâce à l’endettement,
en accordant du crédit facile, ils firent des milliards et vous,
vous deveniez de plus en plus pauvres.

Et quand, il dérape, vous devenez encore plus pauvres,
car, il faut les sauver de la faillite.

On se retrouve donc avec une économie de la finance
40 fois plus importante que l’économie réelle.


Extrait de : Entrevue avec le sociologue Éric Pineault - La lutte des classes à l'heure du capitalisme, Le Devoir, Louis Chaput-Richard,  5 novembre 2011  

Les indignés de Québec poursuivent leur occupation du jardin Saint-Roch malgré la menace d’expulsion qui pèse sur eux.

Par ses dérives et ses excès, le capitalisme contemporain en est venu à engendrer un mouvement de contestation d'une ampleur sans précédent. Selon le sociologue québécois Éric Pineault, ces indignés de tous les pays n'ont pas tort de s'en prendre à ce fameux «1 %» qu'ils accusent d'usurper la démocratie. Car c'est bien cette élite financière — ou du moins le régime qu'elle a instauré dans les dernières décennies — qui serait en cause dans les crises endémiques qui sapent aujourd'hui des économies et des sociétés entières. Entrevue.
Sans que nous en ayons toujours conscience, c'est une véritable «révolution financière» du capitalisme qui a lieu depuis 30 ans, affirme ce professeur de sociologie économique de l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

«Depuis les années 1980, on a tellement déréglementé le secteur financier qu'on lui a permis de se donner un espace autonome par rapport au reste de la société»,

 explique-t-il.

Et c'est là que la finance aurait d'abord fomenté sa révolution, avant de l'imposer à l'ensemble de l'économie.

Car cette révolution financière ne s'est pas faite seulement derrière les murs de Wall Street et des grandes institutions bancaires. Elle a aussi transformé profondément ce qu'Éric Pineault appelle l'«économie ordinaire», celle qui touche directement le vécu et le quotidien des gens. On le voit de manière patente dans l'univers de la consommation:

«Jusque dans les années 90, il y avait un lien direct entre les dépenses des ménages et leurs revenus: le salaire servait alors à acheter.

Or, à cette époque, la révolution a consisté pour la finance à s'interposer entre le salaire et la consommation, par le biais du crédit, de l'endettement.

Depuis, le salaire ne sert plus vraiment à acheter,
mais bien à payer la carte de crédit.»

En introduisant ces petits bouts de plastique dans nos portefeuilles, la finance venait donc s'immiscer dans un processus économique qui, jusque-là, n'avait rien de financier.

Un «coup d'État»


Et cette logique de financiarisation ne s'applique pas seulement à la consommation, mais bien à toutes les sphères de l'économie, ajoute le sociologue, qui est aussi directeur de recherche à la Chaire Mondialisation, citoyenneté et démocratie de l'UQAM. Que ce soit dans l'investissement des entreprises, dans le monde du travail ou même dans les finances publiques,

«partout, la finance force l'économie réelle à prendre un "détour" financier.
Plusieurs y voient même un véritable "coup d'État"!»

D'où également ce concept de révolution financière que développe Éric Pineault — par analogie avec celle qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, a mené à la création du système bancaire moderne. Mais la révolution actuelle va beaucoup plus loin, souligne-t-il, dans la mesure où «elle a instauré un nouveau régime économique» qui se caractérise «par un changement permanent» et «par une instabilité chronique», ou autrement dit par une très forte propension à la crise. Ce qui n'était pas du tout le cas du capitalisme antérieur, dont l'«économie politique était plutôt axée sur des mécanismes de stabilisation: planifications à long terme, cycles d'investissements très prévisibles, etc. Or, depuis la révolution financière, le capitalisme carbure désormais à la déstabilisation — et la finance impose cette instabilité à l'ensemble de l'économie et de la société». 

Est-ce à dire que les crises répétées des économies occidentales ne sont pas des défaillances de ce nouveau capitalisme, mais qu'elles s'inscriraient au contraire dans sa logique même? Le sociologue québécois n'hésite pas à franchir ce pas:

«Cette instabilité permanente n'est pas un effet de la finance. C'est plutôt la manière par laquelle elle fonctionne. C'est en instaurant des cycles de crises, de krachs, qu'elle réussit à imposer sa puissance.»

Ce qui ne veut pas dire que ces crises ont pour autant été planifiées, tient à préciser Éric Pineault. Il s'agit bien davantage d'un «régime», d'une «logique d'innovation perpétuelle» qui régule les marchés financiers et, par là, les économies qui en sont devenues dépendantes. 

À qui profite la crise?

Ce «régime de crise perpétuelle» propre au capitalisme financier ne profite donc qu'à une très petite minorité, à cette élite qui sait tirer les ficelles de la Bourse, explique le chercheur.

«Pour l'élite financière, un marché en effondrement,
c'est toujours une occasion en or pour faire de bonnes affaires.»

J’ai poussé l’ironie de la situation, je vous inclue à la fin de l’article une petite vidéo
du Financial Times pour vous informer que les
Hedges Funds
se portent très bien actuellement dans nos paradis fiscaux.

On le constate aussi avec la crise de la dette en Europe, laquelle a permis à certaines banques de faire «énormément d'argent» grâce aux intérêts colossaux qu'elles ont collectés pendant plusieurs années.

«Pendant ce temps, ce sont les citoyens, et surtout les moins nantis, qui se font serrer la vis. Ce sont leurs sacrifices, leur chômage, leur misère parfois, qui ont permis à ces banques de générer des rendements exceptionnels

Et ce qui vaut pour les Grecs et les Espagnols vaut aussi pour nous, Québécois et Nord-Américains, croit Éric Pineault:

«C'est toujours nous, les salariés, qui fournissons cette richesse que s'approprie l'élite financière. Que ce soit par notre travail, nos caisses de retraite, nos REER, nos placements ou nos dettes, nous nourrissons constamment le système financier que cette élite réussit à utiliser pour en extraire des rendements. Or, même si c'est au fond notre argent, nous ne faisons jamais que subir les conséquences — parfois désastreuses — de ses décisions et activités spéculatives.»

Les grandes mésaventures de la Caisse de dépôt et placement du Québec, en 2008, sont à cet égard exemplaires, ajoute-t-il. 

«99 contre 1»


C'est précisément
ce déficit démocratique que les indignés dénoncent aujourd'hui en envahissant les rues des grandes villes occidentales, analyse le sociologue: selon eux, l'élite financière, le «1 %»,

«est non seulement corrompu, mais il corrompt aussi
l'ensemble du processus politique»

dans lequel le reste de la société — les «99 %» — n'a plus qu'une influence très limitée. 

Les «99 %» contre le «1 %», donc? Plusieurs analystes, y compris des sociologues, ont critiqué cette opposition schématique qu'ils jugent trop simple, voire simpliste, et qui fausserait donc la réalité que l'on voudrait transformer. Éric Pineault comprend ces réserves, mais y voit tout de même

«un schéma adéquat pour penser la lutte des classes telle qu'elle se dessine dans la nouvelle société financiarisée». 

«Ce qui est intéressant dans les mouvements de contestation actuels, c'est qu'ils nous invitent à jeter ce regard bipolaire sur la société, ce regard du "nous" contre "eux".
Et ce schéma me semble particulièrement pertinent lorsqu'il s'agit d'identifier et de contester une élite dont la domination est illégitime, comme c'est le cas ici.»

Ce modèle d'analyse n'aurait donc qu'une valeur politique? Pas seulement, rétorque Éric Pineault, soulignant que cette opposition des «99 contre 1» est aussi confirmée par les données empiriques et qu'elle fait de plus en plus consensus chez les économistes. «Quand on regarde les données brutes, on voit clairement que depuis 30 ans, les inégalités socioéconomiques ont pris cette forme bipolaire, surtout en Amérique du Nord: d'un côté, les "99 %", la masse, dont les revenus sont stagnants; de l'autre, le "1 %", une très petite élite, dont les revenus ont véritablement explosé.»

Selon le sociologue, c'est justement à l'émergence d'un «nouveau rapport entre l'élite et la masse», et donc à une nouvelle forme de conflit social, que l'on assisterait en ce moment dans les pays occidentaux. Mais quant à l'issue qu'aura ce conflit, il préfère ne pas trop s'avancer: «Il est très difficile de savoir. Ce sera au fond toujours une question de lutte, de politisation. Mais ce qui deviendra intéressant sur le plan politique, c'est lorsque les salariés réaliseront qu'ils sont propriétaires de la plupart des grandes entreprises et des grandes banques, par l'entremise de leurs placements. Le mouvement d'indignation actuel marque peut-être le début de cette prise de conscience collective.» 

Une version longue de cette entrevue sera publiée ce mois-ci sur le site Internet du Journal des Alternatives (
www.alternatives.ca
).


Not so hedged funds

Not so hedged funds

They've attracted big money by claiming to be uncorrelated alternative investments, but on average, hedge funds have performed along the same lines as equities since the recovery in 2009. James Mackintosh looks at just how far hedge funds are tracking the performance of equity markets.  FT, Nov 7 2011  (3m 48sec)