L’économie et la gestion pour mieux servir le bien commun


Extrait de : Repenser l’enseignement de la finance, Sebastien Dubas, 12 novembre 2011

Il s’agit, notamment, de tirer les leçons de la crise

Appel des enseignants et chercheurs:

« Renouveler la recherche et l’enseignement en finance,
économie et gestion pour mieux servir le bien commun »

Mercredi 2 novembre, à l’Université de Harvard, 5 à 10% des 700 étudiants qui suivent le cours d’introduction à l’économie dispensé par Gregory Mankiw – ancien conseiller de George W. Bush – quittent l’auditoire. Dans une lettre adressée à leur célèbre professeur, les contestataires dénoncent les biais de son enseignement qui «perpétue un système économique inégalitaire». Ce jour-là, ils ont donc préféré descendre dans les rues de Boston et marquer leur soutien au mouvement «Occupy» – qui, lui, «tient compte des injustices» – plutôt que de s’asseoir sur les bancs de l’université.

Jeudi matin, l’anecdote a été reprise par les conférenciers participant à la 10e rencontre internationale «Ethique, Finance & Responsabilité» organisée par l’Observatoire de la Finance à Genève. Car selon ces professeurs suisses et étrangers, la fronde des étudiants américains est symptomatique de la nécessité de «renouveler le paradigme en économie et en finance». Outre la mise en garde contre un recours «extrême» aux mathématiques, chacun a prôné une approche pluridisciplinaire de l’économie qui prenne en compte aussi bien des facteurs psychologiques, historiques que sociologiques.

Je suis tout à fait d’accord avec eux, ils manquent sérieusement
des économistes de synthèse.

L'économie, c'est beaucoup plus, que de simples équations mathématiques, la gouvernance, les déficits commerciaux, la démocratie, la transparence, l'imputabilité, la cupidité et l'avidité de la nature humaine, sont tous des paramètres qui influenceront fortement le résultat final de l’économie d'un pays. 

Mieux servir le bien commun

Pour Marc Chesney, professeur de finance à l’Université de Zurich,

«l’enseignement et la recherche n’ont pas vraiment tiré les leçons de la crise de 2008. Entre autres, les grandes écoles n’approfondissent pas suffisamment l’étude des outils financiers qui sont à la racine de la crise».

Corroborant ces propos, Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, a expliqué que

«les politiciens continuent de s’adresser aux mêmes économistes
qui sont à l’origine de la crise».

Selon lui, il faut maintenant

«changer l’analyse et la politique économiques de fond en comble».

En mars dernier, une vingtaine d’enseignants suisses et européens, avaient déjà lancé un appel pour «renouveler la recherche et l’enseignement en finance, économie et gestion pour mieux servir le bien commun». Aujourd’hui, cet appel a été traduit dans six langues et signé par quelque 400 chercheurs, a souligné Marc Chesney.


Appel des enseignants et chercheurs:

« Renouveler la recherche et l’enseignement en finance, économie et gestion pour mieux servir le bien commun »

(Genève-Fribourg-Zürich mars 2011)

(1) Les auteurs de cet appel constatent avec inquiétude que plus de trois ans après l’éclatement de la crise qui a fortement mis en lumière les écueils, limites et dangers ainsi que les responsabilités de la pensée dominante en matière économique, cette dernière continue à exercer un quasi-monopole sur le monde académique. Ce monopole tient au pouvoir institutionnel que ses inconditionnels exercent sur le monde universitaire et sur celui de la recherche. La domination, relayée par les prétendues meilleures universités, date d’il y a au moins un quart de siècle et est mondiale. Toutefois, la manière dont ce paradigme persiste malgré la crise actuelle met en évidence son ampleur et la dangerosité de son caractère dogmatique. Les enseignants et chercheurs, signataires de cet appel, constatent que cette situation limite la fécondité de la recherche et de l’enseignement en économie, finance et gestion, car elle les détourne des questions essentielles pour la société.

(2) Cet appel est à la fois public et international et s’inscrit dans un cadre plus large d’initiatives convergentes. En effet, dans les conditions actuelles, le monde académique ne semble plus en mesure de former des esprits ouverts, novateurs et responsables, susceptibles d’affronter les défis actuels et ceux à venir. Cette situation n’est limitée ni à la Suisse, ni à l’Europe. La recherche doit contribuer au bien-être commun et non pas produire des analyses complaisantes sur les supposés bienfaits de la financiarisation de l’ensemble du système économique obtenus grâce aux avantages présumés de l’innovation et de la spéculation financière.

(3) Les professeurs, enseignants et chercheurs sont dépositaires de la confiance de la société qui leur a donné pour tâche de la servir par la transmission et par la quête continue d’une meilleure appréhension de la réalité. C’est seulement dans ce contexte que la liberté académique a un sens, elle est responsabilité et non licence. Ainsi, aujourd’hui, l’une des grandes priorités de la recherche en finance, économie et gestion devrait être d’examiner ses propres fondements et pratiques à la lumière des phénomènes qui ont conduit à la crise financière. C’est seulement à cette condition qu’il sera possible d’élaborer des politiques et remèdes permettant de retrouver un fonctionnement équilibré de l’économie.

(4) Il est impératif de dépasser ainsi les discussions à huis clos entre spécialistes tous coulés dans le même moule. Par construction, de telles discussions sont incapables de remettre en question leurs propres présupposés. La situation actuelle requiert donc l’ouverture de ces disciplines à une investigation fondamentale qui est nécessaire pour apporter la distance nécessaire à leur régénérescence. Cet effort se heurte à une résistance interne forte et doit donc trouver des relais extérieurs. Pour affirmer un pluralisme d’approches, il convient donc de mettre en discussion les fondements (épistémologiques, éthiques et anthropologiques) des disciplines d’économie, de finance et de gestion.

(5) En tant que dépositaires de la confiance des citoyens et producteurs d’idées qui influencent les comportements et les politiques, nous attirons l’attention de l’opinion publique et du monde politique sur le fait que les conditions d’accomplissement responsable de notre mission sont compromises. Cet appel s’adresse d’une part aux étudiants, jeunes chercheurs, collègues et acteurs économiques, et d’autre part à ceux qui exercent des responsabilités publiques en matière d’éducation universitaire et de recherche, recteurs et présidents d’institutions d’enseignement sans oublier les responsables des structures de financement de la recherche. Il leur revient, en premier lieu, de veiller à ce que les conditions nécessaires au renouvellement fondamental de nos disciplines et au retour au pluralisme des approches soient rapidement remplies.

(6) Les professeurs de l’enseignement supérieur, signataires de cet appel suggèrent des pistes d’actions susceptibles de promouvoir le pluralisme, rempart contre les risques de l’aveuglement dogmatique et la dérive des politiques et des comportements qui en résultent. Ils proposent notamment :

  • Qu’un examen critique rétrospectif soit initié, de manière à remettre à l’esprit de chaque chercheur la question de la pertinence, pour la société, des travaux qu’il produit grâce aux financements publics. La liberté académique ne saurait justifier de faire l’impasse sur la responsabilité des enseignants et chercheurs en la matière.
  • Qu’au niveau institutionnel, le décloisonnement et l’interdisciplinarité soient réellement promus.

(7) Il s’agit aussi de créer les conditions nécessaires à ce que la pluralité soit présente et reconnue à tous les niveaux de la hiérarchie académique :

  • Par la prise en compte dans le recrutement de nouveaux professeurs de l’intérêt qu’ils portent à la résolution de problèmes d’ordre socio-économiques ainsi qu’en général à l’équité, la stabilité et la durabilité du système économico-financier.
  • Par l’élargissement des critères d’évaluation de la recherche de manière à intégrer la pertinence des thèmes choisis, le contenu et le caractère interdisciplinaire des articles ou livres publiés et non pas seulement le nombre de publications dans quelques revues monolithiques.

(8) La critique de la pensée dominante est une exigence scientifique. Il s’agit donc d’avancer sur ces pistes pour que le pluralisme devienne une réalité reconnue et appréciée et qu’il enrichisse le débat public et éclaire les choix politiques.

(9) Les auteurs de cet appel sont :

Titre/Prénom/Nom

Institution d’attache

Pays

     

Prof. Hon. Claude Auroi

IUHEID – Genève

Suisse

Prof. Heinrich Bortis

Université de Fribourg

Suisse

Prof. Marc Chesney

Université de Zurich

Suisse

Prof. Paul Dembinski

Université de Fribourg

Suisse

Prof. Denis Dupré

Université de Grenoble

France

Prof. Rajna Gibson

Université de Genève

Suisse

Prof. Jean-Christophe Graz

Université de Lausanne

Suisse

Em. Prof. Chris Lefebvre

Université catholique de Leuven

Belgique

Prof. Rafeal Matos

HES Sierre

Suisse

Em. Prof. Claude Mouchot

Université de Lyon 2

France

Prof. Alfred Pastor

IESE – Barcelone

Espagne

Prof. Étienne Perrot

Institut catholique de Paris

France

Prof. HES Marie-Françoise Perruchoud-Massy

HES Sierre

Suisse

Prof. Frédéric Poulon

Université Montesquieu – Bordeaux IV

France

Prof. Birger P. Priddat

Université de Witten/Herdecke

Allemagne

Gilles Raveaud

Maître de conférences

Université Paris 8 Saint-Denis

France

Prof. Sergio Rossi

Université de Fribourg

Suisse

Prof. Jean-Michel Servet

IUHEID – Genève

Suisse

Prof. Milad Zarin

Université de Neuchatel

Suisse

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