L'Allemagne aussi fera faillite !


Extrait de : L'Allemagne aussi fera faillite !, Thibault Laurentjoye, Les Echos, 05/12/2011

Aucun pays ne résistera à la vague de fond qui entraîne inéluctablement la zone euro vers une remise en cause radicale de son organisation. Pas même, et surtout pas l'Allemagne qui verra son économie s'effondrer d'ici quelques années, et devra soit annuler une partie de sa dette, soit accepter la monétisation d'une partie de sa dette publique par la BCE, soit laisser filer l'inflation.

Le problème fondamental de l'Allemagne vient de sa dépendance aux exportations

Elle réalise en effet 40% de son PIB grâce à celles-ci. La France, son principal client, constitue à elle seule 9,5% des débouchés allemands à l'international, et l'Italie 6,5% (ce qui signifie que la France et l'Italie réalisent respectivement 3,8% et 2,6% du PIB allemand). Ainsi tout ralentissement de croissance dans ces pays, a fortiori tout retournement de croissance issu des plans d'austérité pratiqués pour tenter (vainement) de redresser les comptes publics se répercutera sur la croissance allemande.

Une croissance de -2% en France et en Italie suffit à provoquer mécaniquement une baisse de la croissance allemande de 0,1%. Cela peut paraître minime, mais dans le cas de l'Allemagne, qui est une économie sans croissance et sans inflation, cela s'apparente littéralement à l'effet papillon :

Un battement d'ailes ici, va créer une tempête là-bas

Mythes et réalités de l'économie allemande

Les Français regardent l'Allemagne avec admiration, et la déclaration récente de Nicolas Sarkozy selon laquelle le modèle allemand serait le seul qui marche à l'heure actuelle, illustrent parfaitement l'incapacité française à analyser en profondeur les caractéristiques de l'économie d'outre-Rhin.

L'Allemagne a vu :

1.      Son nombre de pauvres exploser au cours des dernières années,

2.      L'activité industrielle s'est délitée avec la vague de délocalisations vers l'Europe de l'Est, en particulier dans le secteur automobile,

3.      Et sur le plan des finances publiques, la croissance allemande est tellement mauvaise à moyen terme, que le ratio dette publique sur PIB de l'Allemagne est au même niveau que celui de la France.

Rien de satisfaisant à vrai dire, de la part d'un pays que l'on présente pourtant comme la panacée, et avec qui on prétend vouloir converger, alors que leur modèle socio-économique provient d'une culture et d'une mentalité qui leur sont propres - je pense en particulier à l'école de pensée ordo-libérale - et que leur économie est lourdement dépendante de leurs exportations, et donc indirectement de la croissance mondiale.

Même situation pour la Chine

Diagnostic en quatre actes

Dès 2006, l'Allemagne affichait les caractéristiques d'une économie prise dans ce que l'on appelle l'effet boule de neige : croissance et inflation quasi-nulles, déficit certes contenu en apparence, mais qui reflète l'existence d'un excédent primaire (c'est à dire hors intérêt sur la dette), ce qui est porteur à moyen terme d'effets récessifs. On pouvait alors prévoir que si rien ne changeait, l'Allemagne serait en "faillite" vers 2030.

À l'été 2007, le bouleversement de marchés liés à l'obligataire immobilier, en particulier américains, que l'on qualifiera plus tard de crise des subprimes, vient dégrader les conditions économiques mondiales. Trois conséquences directes importantes pour les finances publiques allemandes.

1.      Le ralentissement de la croissance mondiale, et donc des exportations allemandes, et les pertes sur actifs financiers diminuent les rentrées fiscales.

2.      L'effondrement spectaculaire (-5,5% en 2009) de la croissance allemande du au caractère fortement procyclique de son économie, augmente le poids réel de la dette (le ratio dette publique sur PIB).

3.      Les Länder allemands doivent se porter au secours de différentes banques, comme la Deutsche Bank ou Hypo Real Estate qui a dû être nationalisée en 2009 pour une quarantaine de milliards d'euros, l'Allemagne s'attirant au passage les foudres de Bruxelles.

Notez que l'Allemagne, qui se targue de sa vertu budgétaire et demande l'application d'une règle d'or européenne, a évacué le coût du renflouement des banques de ses comptes publics officiels, en les plaçant dans le bilan des "Sondervermögen", les fonds spéciaux d'investissement des Länder. Ces trois facteurs ont considérablement avancé le moment de la faillite allemande, que l'on pouvait estimer après la première phase de la crise, autour de 2020.

C’est la même chose au Québec, certains dépenses du Québec, on les déplace «hors du périmètre comptable», on appelle cela comptabilité créative.

En 2010, la transformation de la crise économique en crise de la dette publique oblige à l'instauration d'un mécanisme de solidarité entre États (qui n'est ni assez solide, ni légal comme l'a souligné Frédéric Lordon à plusieurs reprises). Le Fonds Européen de Stabilité Financière, le fameux FESF, est basé sur une contribution massive de l'Allemagne et de la France, qui doivent s'endetter un peu plus pour aider les pays en difficulté comme la Grèce, l'Irlande ou le Portugal à emprunter à des taux décents.

L'absorption des dettes de ces petits pays par l'Allemagne et par la France - il faut appeler un chat un chat - ne fait que reculer la résolution finale du problème, qui ne peut venir que de l'annulation, de la monétisation, ou de l'inflation. Et avancer l'heure fatidique pour la France, laquelle était déjà proche, mais aussi de l'Allemagne.

En 2011, l'Italie, pays trop lourd pour être secouru par la France et l'Allemagne, connaît à son tour une crise de défiance autoréalisatrice.

La dette publique italienne représente à elle seule plus du double des dettes publiques grecque, portugaise et irlandaise, pour la prise en charge desquelles le FESF a été créé (les dettes publiques allemandes et françaises s'élèvent approximativement à 4500 milliards d'euros, tandis que la dette publique italienne est de l'ordre 1800 milliards. Ainsi, la prise en charge d'un quart de la dette publique italienne par la France et l'Allemagne correspond peu ou prou à un gonflement de leur dette publique franco-allemande de 10%, ce à quoi les marchés ne manqueront pas de réagir par un renchérissement des CDS sur les deux piliers de la zone euro).

Le futur proche 

Sans annulation, monétisation ou inflation, l'Italie va connaître une grave récession. Si cela arrive, les marchés, fiers de leur victoire sur la troisième puissance de l'eurozone, marcheront fièrement vers la France en 2012. Le pays, d'ores et déjà menacé de la perte de son AAA par les agences de notation, souffre d'un manque de vision politique évident, et a commencé à prendre les mêmes remèdes que la Grèce s'est administrée avec le succès que l'on sait.

Dans un tel contexte, alors que l'avenir financier de l'Allemagne paraissait déjà quelque peu hypothéqué après les conséquences de la crise économique et sa participation au FESF, l'arrêt du moteur italien et le ralentissement français seront les causes déclenchantes de la catastrophe ultime : le naufrage allemand d'ici 2014.

Dès maintenant, les esprits doivent se préparer à choisir entre la mort de la zone euro, ou sa mutation en une zone moins financiarisée et plus coopérative, dont le plein-emploi et la démocratie seraient les bases fondamentales.