L'Europe à la recherche de son super-héros


Extrait de : L'Europe à la recherche de son super-héros, Cécile Chevré, La Quotidienne Agora, 1er décembre 2011

Nous continuons aujourd'hui d'explorer cette idée de collectivisation galopante des dettes.

En réponse à ma Quotidienne d'hier, un lecteur m'a justement fait remarquer que la patate chaude ne brûle que si on la conserve en main. C'est ce qui se passe en Europe. Chacun essaie de passer ses dettes à son voisin.

La collectivisation des dettes n'est certainement pas un principe qui sort de l'oeuf. Il a quelques décennies de pratique derrière lui. Si un particulier se déclare en situation de faillite personnelle, une partie de ses dettes peut être prise en charge par la collectivité – l'Etat donc. Nos sociétés reposent sur le principe de collectivisation du risque et de la perte. Nous acceptons de cotiser pour une assurance maladie afin de payer les soins de ceux qui sont malades. Ceux qui ont un emploi payent pour ceux qui n'en ont pas et ceux qui sont à la retraite.

Ce principe qui est vrai pour les individus l'est aussi pour les entreprises. Quand une société dépose le bilan, le salaire des employés est pris en charge par l'Etat, certaines dettes aussi.

La crise a prouvé que cela pouvait être aussi vrai pour un Etat. Pendant la crise des subprime, les Etats ont pris en charge une partie de la dette des établissements bancaires et des entreprises en difficulté. Non seulement leurs dettes mais aussi leurs actifs douteux. Ajoutons à cela les aides qui ont été distribuées à différents secteurs pour relancer l'économie (par exemple, la prime à la casse ou les aides au secteur solaire). L'Etat a aussi dû prendre en charge de plus en plus de concitoyens en situation précaire. Le taux de chômage a augmenté ; les dépenses sociales ont suivi la même courbe ascendante alors que les rentrées fiscales diminuaient.

Ces dépenses supplémentaires se sont ajoutées à un énorme paquet de dettes que les Etats se traînaient comme un boulet depuis des décennies. Souvenez-vous que le dernier budget équilibré de la France date de 1975. Depuis, nous accumulons les dettes.

Tout cela a pris quelques mois pour mûrir (pourrir) pour finir par éclater il y a deux ans maintenant, en Grèce. La réalité s'est révélée à tous : les Etats étaient en faillite, noyés sous la collectivisation des dettes de ses citoyens, de ses entreprises et de ses banques. La crise de la dette est passée du secteur privé au secteur public.

Alors que les Etats servaient, jusque-là, de prêteur de dernier recours, ils ont dû trouver de nouveaux "super-prêteurs". En Europe, c'est la Banque centrale européenne et le FMI qui ont joué ce rôle. Aux Etats-Unis, la Fed. Les banques sont venues déposer leurs petits cadeaux empoisonnés dans les comptes des banques centrales. En échange, elles ont obtenu de l'argent "sain" qui leur a permis de continuer leurs activités presque sans sourciller.

Les Etats ont fait la même chose. En sous-main, la BCE a racheté les obligations des pays qui en avaient besoin. Ne parlons même pas de la Fed et de ses rachats massifs de bons du Trésor.

En Europe, alors que la crise de la dette s'aggravait, l'alliance de l'Union européenne, de la BCE et du FMI étaient donc censée pouvoir transformer un énorme paquet de dettes... en ? Personne ne sait vraiment, mais tout le monde espère – vaguement – que par une opération digne des rêves alchimiques les plus fous, ces dettes se transmutent en points de croissance supplémentaire.

Seulement, voilà, le super-prêteur commence à donner des signes de faiblesse, et se déchire sur les solutions à proposer mais surtout sur la façon de sauver la Grèce mais aussi la zone euro tout entier.

Les Européens en sont donc réduits à inventer des manoeuvres fort compliquées pour continuer à refourguer à quelqu'un leurs dettes. Voici quelques unes de solutions proposées :

1. Trouver un autre abruti qui sera prêt à acheter ces dettes. La dernière idée en date : les refiler à la Chine. Sur le papier, cela paraît une excellente idée, l'empire du Milieu ayant des réserves à ne plus savoir qu'en faire. Sauf que la Chine ne tient pas tant que cela à détenir encore plus de dettes. Elle serait plutôt tentée par un achat d'infrastructures (comme des ports) qui faciliterait les échanges avec son principal partenaire commercial, l'Europe.

2. Transformer la BCE en super-méga-prêteur de l'argent qu'elle n'a pas. Un temps, les gouvernements de la zone euro ont eu l'espoir que le FESF pourrait jouer ce rôle. Illusion qui s'est dissipée quand la France a vu s'évanouir tout espoir de conserver son AAA et alors que l'Allemagne subit par ricochet les conséquences d'une crise sans fin dans la zone euro

La BCE apparaît donc le sauveur pouvant intervenir à point nommé. Pour le moment, les moyens d'action de la BCE sont limités par des règles l'empêchant d'imprimer de la monnaie, et donc interdisant des rachats massifs de dettes. La France voudrait modifier ces règles et ainsi passer la patate chaude à la BCE. Mais ni celle-ci, ni l'Allemagne ne sont enthousiasmées par l'idée.

3. Passer par des biais détournés. Reuters nous apprend que la BCE pourrait prêter au FMI pour que celui-ci prête ensuite soit au FESF soit directement aux pays en difficulté de la zone euro. Ainsi, par une mesure de passe-passe, la BCE pourrait, indirectement, intervenir pour soulager les pays de la zone euro de la pression obligataire.

4. Faire appel à la Fed. Hier, les banques centrales ont décidé de faire politique commune.

La Fed, la BCE et les banques centrales de la Suisse, du Japon, du Canada et d'Angleterre ont décidé de faciliter l'accès des banques européennes et étrangères au dollar. Ce qui a réglé, pour le moment, un des problèmes auxquels sont confrontées les banques européennes.

En effet, elles ont à la fois un problème de liquidité et de solvabilité. De liquidité, parce que leur mauvaise santé financière est connue de tous, et que personne n'est très chaud pour leur prêter de l'argent pour faire face à leurs de besoins de fonctionnement – problème qui a été en partie résolu par cette décision de rendre le dollar "moins cher" pour ces banques.

L'Europe c'est donc trouvée un nouveau super sauveur, la Fed...

Sauf que... cette décision ne fait rien pour le second problème – le plus grave --, celui de solvabilité. Les banques européennes détiennent toujours des monceaux de dettes grecques (dont on sait déjà qu'elles ne seront pas remboursées) et des autres pays de la zone euro (qui vont bientôt s'avérer en faillite).

Qu'est-ce que cela signifie pour nous ?
Plus de liquidité ! Beaucoup plus !! Et qui dit plus de liquidité, dit inflation, voire hyper-inflation. D'ailleurs le cours du pétrole a grimpé hier après l'annonce des banques centrales. L'or aussi.

Mais surtout, il devient de plus en plus évident que les Etats européens vont se heurter très rapidement au mur de la dette – si ce n'est pas déjà fait. Les prêteurs de dernier recours disparaissent les uns après les autres, ou sont confrontés à leur propres problèmes de solvabilité... C'est une course à l'abîme qui risque de très mal se terminer.

Cela peut vous paraître très peu concret mais dans le message suivant, Simone Wapler vous explique pourquoi la faillite de la France se rapproche de plus en plus.