Les économies malades de la dette

M. Pierre Duhamel a fait un excellent résumé de la situation économique mondiale, quelle va être la fin de l’histoire, simple :

LA FAILLITTE DES ÉTATS-PROVIDENCES


Dois-je m’inquiéter, Docteur ? (Ou les économies malades de la dette)

Panique, sueurs froides, déprime, chutes de pression sur les marchés financiers mondiaux... Comment tout cela a-t-il commencé, où cela va-t-il nous mener, et peut-on se protéger ?

Comment tout a commencé

Les défenses immunitaires de l’économie mondiale étaient affaiblies par quatre facteurs.

1.      La mondialisation, qui a favorisé la concurrence entre les pays et provoqué une nouvelle division du travail. Dans les pays développés, des millions d’emplois non spécialisés ont été perdus. En revanche, des secteurs (génie, technologie, finance, ressources) en ont profité, ce qui a accentué les écarts de revenus.

2.      Le centre de gravité de l’économie mondiale s’est déplacé vers les pays émergents, devenus de grands acheteurs de minerais et de pétrole, ce qui a fait grimper les prix.

3.      Les investisseurs institutionnels deviennent les acteurs clés des marchés financiers.

a)     Pour obtenir les rendements qui répondent aux attentes des baby-boomers à la veille de la retraite et des investisseurs moyen-orientaux ou asiatiques, ils investissent à court terme, ont recours aux fonds de couverture (hedge funds).

b)     Les opérateurs en Bourse (traders) de ces établissements touchent une rémunération prodigieuse, qui les récompense pour les risques pris et ne les pénalise pas en cas d’échec. Conséquence : les marchés deviennent nerveux, risqués.

4.      Les faibles taux d’intérêt encouragent les États, les entreprises et les particuliers à emprunter, ce qui favorise la consommation et crée l’illusion d’une croissance soutenue et éternelle.

Comment la maladie s’est développée

Le virus se propage

Le virus des prêts hypothécaires à haut risque (subprimes) se répand dans les institutions financières des pays développés, qui se retrouvent avec des actifs dépréciés dans leur bilan. Certaines banques doivent être nationalisées, d’autres sont tirées d’affaire grâce à des plans de sauvetage, certaines périssent.

Ces prêts ont été – mal ! – utilisés pour diluer le risque de mauvaises créances immobilières aux États-Unis. Quand la bulle éclate, en 2008, le bilan des institutions qui en détiennent s’effondre. Les banques sont fragilisées et les États ont dû accroître leur propre endettement pour les renflouer et arrêter l’hémorragie.

La crise de foie des consommateurs

La crise des prêts hypothécaires à haut risque plonge les économies occidentales dans une profonde récession en 2009. La chute des valeurs immobilières coûte 7 000 milliards de dollars aux propriétaires américains de 2006 à 2011. En Irlande et en Espagne, l’éclatement de la bulle immobilière appauvrit aussi la population.

Partout dans les pays développés, les consommateurs doivent prendre le temps de résorber leur endettement, d’autant que les marchés boursiers chutent et que les rendements de leurs faibles épargnes sont médiocres.

De 1997 à 2009, les revenus des Canadiens ont progressé de moins de 30 %, alors que leurs dépenses ont augmenté de 40 %. Leurs dépenses de loisirs ont même augmenté de 53 % pendant cette période. Au début de 2011, l’endettement des ménages atteignait près de 150 % de leurs revenus après impôt.

À l’échelle planétaire, le marché obligataire (dettes publiques et privées) a atteint 95 000 milliards de dollars en 2010, plus du double qu’en 2002.

Des États paralysés

Les États injectent des milliards de dollars dans des plans de sauvegarde ou des travaux d’infrastructures. Avec la baisse de l’activité économique, les dépenses sociales augmentent et les revenus des États chutent.

Même au Canada, le gouvernement fédéral prévoit que la dette augmentera de 183 milliards de dollars de 2007-2008 à 2015-2016, année budgétaire où le déficit devrait être résorbé. Pendant la même période, la dette brute du Québec augmentera de 58 milliards de dollars, une hausse de 39 %.

Au fur et à mesure que la maladie se propage, les États perdent leur autonomie et leur marge de manoeuvre.

Quand ils s’inquiètent de la capacité d’un État de rembourser sa dette, les investisseurs exigent des taux d’intérêt de plus en plus élevés sur leurs obligations, ce qui aggrave la situation des pays vulnérables et diminue leur capacité de rembourser. C’est ce qui est arrivé en Islande, en Irlande, au Portugal, en Espagne, en Grèce et en Italie. Et c’est ce qui pourrait se produire en France ou au Japon.

Les mécanismes de la contagion

Jusqu’à maintenant, la pression des marchés a touché essentiellement des pays de la zone euro, les atteignant les uns après les autres, dans un ordre déterminé par l’état de leurs finances publiques.

La contagion est forte : quand un pays est touché, les chances qu’un autre le soit sous peu augmentent. Trois mécanismes expliquent cette virulence.

La contagion du doute

Si un pays risque de faire défaut, le doute s’accroît sur la solvabilité d’autres pays dont l’état des finances publiques soulève l’inquiétude.

La contagion financière

Les détenteurs d’obligations sont principalement des institutions financières nationales et internationales. Par exemple, la banque française BNP Paribas détenait pour 24 milliards d’euros de titres italiens, et l’ensemble des banques françaises avaient dans leur portefeuille pour 52,6 milliards d’euros de titres portugais, grecs, irlandais et italiens.

Le risque que ces banques ont couru devient celui de l’État, car on présume que la France ferait tout son possible pour sauver ses institutions financières et éviter à tout prix la catastrophe que représenterait leur défaillance. C’est ainsi qu’elle est en voie d’être contaminée à son tour par la crise des dettes souveraines et qu’elle doit emprunter à des taux substantiellement plus élevés que l’Allemagne pour financer sa dette.

La contagion économique

Une Europe malade, c’est une Europe qui achète moins de produits étrangers, de la Corée ou de la Chine par exemple, ce qui freine la progression économique de ces pays. Une Europe alitée, c’est également une Europe qui investit moins hors de ses frontières.

Ce qui engendre d’autres répercussions. Ainsi, on craint de plus en plus l’explosion d’une bulle immobilière en Chine. Pour attirer les acheteurs, un promoteur a même offert une BMW aux 150 premières personnes qui feraient l’acquisition d’un logement dans un nouveau complexe ! La construction compte pour 20 % de l’économie chinoise, et son affaissement ralentirait beaucoup celle-ci et diminuerait considérablement les importations de matières premières de la Chine. Ce serait là une bien mauvaise nouvelle pour le Canada.

Des remèdes imparfaits

Il n’y a pas de traitement miracle pour soigner la maladie de l’endettement. La plupart des pays adoptent des mesures d’austérité pour s’attaquer au déficit. Mais ces mesures ont, à court terme, un effet négatif sur l’économie. Elles sont en train de replonger les pays européens en récession, ce qui compliquera davantage le travail des gouvernements qui veulent équilibrer leur budget.

La banque d’investissement Goldman Sachs estime que les compressions budgétaires faites par le gouvernement américain, les États et les villes ont réduit de 1 % la croissance, déjà faible, de l’économie des États-Unis au cours de la dernière année. De la même façon, les pertes d’emplois dans le secteur public américain pénalisent encore plus le marché du travail.

À l’opposé, d’autres préconisent une bonne dose de dépenses publiques pour tenter de relancer l’économie. Ce médicament n’a pas toujours produit les résultats attendus. De surcroît, le niveau d’endettement des États rend de plus en plus difficile l’adoption d’un nouveau plan de relance ou le sauvetage d’une industrie en difficulté.

C’est peut-être le temps qui aura raison de cette maladie. Le temps que le marché immobilier américain ressuscite, que les consommateurs remboursent leurs dettes, que les États réduisent leur déficit et maîtrisent mieux leur endettement.

Impatients, les marchés laisseront-ils le temps aux patients de se rétablir ?

Où cela va-t-il nous mener ?

Les faibles taux d’intérêt et la volatilité des marchés ont été catastrophiques pour les fonds de pension.

a)     Dans le secteur privé, leur déficit actuariel constitue une menace pour les entreprises qui ont encore des régimes à prestations déterminées, et il décourage tous les employeurs qui seraient tentés d’offrir le même avantage à leurs employés.

b)     Dans le secteur public, les fonds de pension accaparent une partie de plus en plus grande des dépenses. L’État québécois a un manque à gagner de 80 milliards de dollars pour les prestations de retraite de ses employés. Les municipalités doivent augmenter leurs impôts fonciers pour garnir le régime de retraite de leurs fonctionnaires.

1.      Les États et municipalités auront-ils les moyens de respecter leurs obligations ?

NON !, (Q.D.)

2.      Les contribuables accepteront-ils de payer davantage pour ce qui peut apparaître comme un privilège accordé à une petite partie des travailleurs ?

Privilège accordé illégitimement

3.      La maladie de l’endettement a une composante générationnelle importante. Les jeunes seront de moins en moins nombreux pour parvenir à payer les pensions, les coûts de santé et les autres bénéfices que se sont consentis les baby-boomers. Tout en héritant d’une dette publique de classe mondiale.

ENCADRÉS

L’économiste et auteur Jacques Attali mesure les répercussions de cette crise si elle n’est pas maîtrisée : « C’est alors l’effondrement du système financier occidental, une grande dépression, un chômage généralisé et, à terme, la remise en question, même, de la démocratie. »

Faut-il blâmer Les spéculateurs ?

Ce sont les boucs émissaires de service. Ce seraient eux qui, par exemple, auraient hissé les taux sur les obligations italiennes à des niveaux insupportables et qui conduiraient le pays à la ruine. Pour diminuer son risque, BNP Paribas a vendu les deux tiers de ses obligations italiennes et diminué de 20,7 % son portefeuille de dettes européennes. En vendant massivement ses obligations sur le marché secondaire, elle a favorisé l’augmentation de leur taux sur le marché primaire.

Bref, en voulant sauver sa peau, elle a contribué à la spirale infernale des taux. Rien de simple en économie et en finance, puisque tout est étroitement lié. Comble de l’ironie, ces satanés investisseurs institutionnels agissent avec l’argent que les petits épargnants leur confient pour assurer leurs vieux jours !

Crise de la dette

55 % : La dette totale des États de la planète a bondi de 55 % depuis 2007.

Les animaux malades de la peste

«Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.»

Jean de La Fontaine

Endettement total en fonction du PIB 

Inclut les dettes privées et publiques de chaque pays.

Grande-Bretagne 495 %
Japon 492 %
Espagne 370 %
France 347 %
États-Unis 288 %
Canada 261 %
Source : The Economist (2010)

Dans plusieurs pays, le taux d’épargne accuse un net recul. Au Canada, il est passé de 20,2 % des revenus en 1982 à 7 % en 2008.

Les CDS, un symptôme plutôt que la maladie

Pour protéger des emprunts de plus en plus risqués, les investisseurs achèteront des CDS (credit default swaps), ou couvertures de défaillance, en français. Ces produits ont l’effet d’une police d’assurance.

Si les choses vont mal et que la valeur de vos obligations se déprécie, vos CDS compenseront votre perte en augmentant de valeur. Pas besoin d’être détenteur de titres de dettes pour acheter des CDS. D’où l’image du spéculateur qui mise sur la défaillance d’un État ou d’un autre pour s’enrichir.

En revanche, plusieurs investisseurs n’achèteraient pas de dette souveraine de pays « à problèmes » sans la contrepartie offerte par ces produits sophistiqués et très risqués.

Source : Dois-je m’inquiéter, Docteur ? (Ou les économies malades de la dette),
Pierre Duhamel, L'actualité, le 03 décembre 2011