La mondialisation est-elle coupable ?

 Articles en rafale sur la mondialisation par la revue Alternative économique.

1.      La tentation de la " démondialisation "

2.      Pourquoi la mondialisation est réversible

3.      La mondialisation est-elle coupable ?


Extrait de : La mondialisation est-elle coupable ?, Propos recueillis par Thierry Pech, Christian Chavagneux, Alternatives Economiques n° 303 - juin 2011

Entretien avec:

·         Daniel Cohen, professeur d'économie à l'ENS et

·         Jacques Sapir*, directeur d'études à l'EHES


Désindustrialisation, inégalités, crise écologique…, de quoi la mondialisation est-elle responsable et quelles réponses y apporter ? Les analyses de deux économistes aux opinions contrastées.

La désindustrialisation et la montée des inégalités sont-elles, selon vous, liées à la mondialisation ?

Daniel Cohen : 

L'impact du commerce mondial sur l'emploi se situe principalement dans l'industrie. Mais la réciproque n'est pas vraie : le gros des destructions d'emplois dans le secteur industriel tient davantage aux gains de productivité qu'au commerce mondial. Au cours des dernières années, ceux-ci ont été deux à trois fois supérieurs dans le secteur industriel - de l'ordre de 4 % - à ce que l'on observe en moyenne dans le reste de l'économie. Autrement dit, pour produire la même quantité de biens industriels, il faut 4 % de travailleurs en moins chaque année. Au total, on peut dire que 10 % à 15 % des destructions d'emplois industriels sont liés au commerce international, et de 85 % à 90 % aux gains de productivité.

On peut d'ailleurs suivre leur impact d'une autre manière : en examinant la part du secteur industriel en volume, c'est-à-dire en neutralisant l'effet de la baisse des prix sur le partage de la valeur ajoutée. Si la mondialisation était responsable de la désindustrialisation, alors la part de l'industrie devrait se contracter en volume, à mesure que le quantum de biens fabriqués se réduit. Or, ce n'est pas le cas. De 1997 à 2007 par exemple, c'est-à-dire au moment où la mondialisation explose véritablement, la part en volume de l'industrie reste constante. Le commerce international n'est donc pas le principal coupable de la désindustrialisation, même s'il y contribue. A l'inverse, les pays qui ont le mieux défendu leur emploi industriel, comme l'Allemagne, sont des pays fortement exportateurs.

Jacques Sapir : 

Je m'explique la désindustrialisation d'une autre manière. En réalité, c'est un phénomène relativement récent. Jusqu'au milieu des années 1990, les gains de productivité dans les pays émergents n'étaient pas de nature à modifier le rapport de forces avec les pays dominants. En revanche, depuis le milieu des années 1990, on observe des gains de productivité très importants dans des pays comme la Chine ou en Europe de l'Est. Dès lors, des activités, par pans entiers, quittent les pays industrialisés.

Cependant, le fait que les sociétés restent très souvent localisées dans ces pays mais se livrent désormais à un assemblage de composants qui proviennent d'ailleurs tend à masquer l'impact global de ce processus.

( Exemple au Québec: le cas de Bombardier, où la somme des composantes proviennent des pays émergents, Q.D. )

La capture de la valeur ajoutée par ces entreprises tend à minorer le rôle des sous-traitants. Quand on tient compte de ces biais comptables, même un pays comme l'Allemagne connaît la désindustrialisation.

Les économistes allemands parlent d'ailleurs du passage du :

" made in Germany " au " made by Germany "

Si l'on raisonne non en " valeur ajoutée à prix constants ", ce que fait Daniel Cohen, mais en temps de travail, la déperdition d'activité aux profits de ces pays émergents est très nette. Et comme l'accroissement des salaires dans les émergents est plus lent que dans les pays anciennement industrialisés, il se crée un décalage en termes de coût du travail et une concurrence de plus en plus dure sur les salaires et les avantages sociaux. Pour un nombre croissant de salariés, le message des entreprises est très clair : " si vous n'acceptez pas, on délocalise dans un autre pays. " Ces délocalisations peuvent être directes mais aussi indirectes, par exemple lorsqu'une entreprise conçoit un produit et décide de le produire dans un pays émergent plutôt qu'en Allemagne ou en France.

Dumping social

 

À l'échelle mondiale, avec des différences de coûts salariaux entre pays pouvant aller de 1 à 30, le dumping social a pris toute son importance.

 

Mais entre un ingénieur d’un pays industriel qui est 10 fois supérieur à un ingénieur d’un pays émergent, on est bien loin de la mondialisation heureuse…

 

Particulièrement face à des concurrents indiens ou surtout chinois qui, outre leur très faible prix de main-d’œuvre, sont extrêmement compétents et entreprenants.

 

Cette ignorance et surtout la volonté de la cacher dénotent un pourrissement du débat et de l’intelligence, par le fait d’intérêts particuliers souvent liés à l’argent.

 

A l’efficacité économique du marché devrait répondre
la justice sociale de l’État.

 

Avoir oublié cela et avoir permis la neutralisation du contre-pouvoir étatique à la dictature, du marché a abouti à rétablir une tyrannie : Celle de l'argent roi, sans contre pouvoir, écrasant tout ce qui ne permet pas son rendement au maximum, notamment la justice sociale.

 

Il est clair que l'ouvrier des pays modernes est, en situation de concurrence totalement déloyale face à l'ouvrier chinois, dénué de protection sociale et sous-payée, cela est accentué par l'effet multiplicateur du yuan sous-évalué.

 

Extrait de : Dumping social (Définition)

 

Enfin, il faut souligner la capacité de certains pays, essentiellement la Chine et l'Inde, à remonter en gamme. Ce qui remet en cause l'idée selon laquelle nous pourrions conserver les productions à plus haute valeur ajoutée, maintenant ainsi notre avantage compétitif. Au contraire, on assiste à un phénomène de rattrapage tout à fait normal et prévisible

L'impact de la mondialisation sur l'emploi est-il très important ?

J. S. : 

Il l'est en effet, mais à condition d'intégrer tous les facteurs. Il y a un effet de délocalisation directe (une usine quitte la France) ; un effet dit " indirect " qui prend en compte la conception de produits faits pour être fabriqués dans ces pays émergents et être après réimporter ; et un effet de dépression salariale, qui entraîne une stagnation du marché intérieur, en raison de la pression exercée par ces pays émergents. Selon moi, si l'on éliminait les effets du libre-échange, le taux de chômage en France en 2007 aurait été de l'ordre de 3 %ou 3,5 %, au lieu de 8 %. En outre, le salaire médian en France stagne tandis que le salaire moyen continue d'augmenter. Cela a évidemment des conséquences sur le niveau de la demande intérieure, et donc sur l'emploi.

D. C. : 

L'argument selon lequel la mondialisation produit des effets à la fois sur l'emploi et sur la rémunération nous ramène à la question des inégalités. En réalité, la plupart des facteurs qui expliquent leur montée se sont mis en place avant que la mondialisation ne batte son plein entre 1995 et 2005. C'est le cas de la réorganisation des entreprises, dès les années 1980, laquelle s'accompagne, ce n'est pas un hasard, d'une désyndicalisation qui fait voler en éclats les normes salariales auparavant garanties par les syndicats. C'est ce tournant " paradigmatique " des années 1980 qui est à mes yeux le moment crucial. Comme le dit très bien le philosophe Peter Sloterdijk, la chute du mur de Berlin joue aussi son rôle. Avant, les ouvriers qui voulaient obtenir gain de cause pouvaient regarder vers l'Est pour rappeler que la paix sociale avait un prix. Ce n'est plus le cas ensuite.

Au total, la mondialisation apparaît comme un phénomène assez tardif dans cette séquence. Quand elle commence à produire pleinement ses effets à partir de la fin des années 1990, les dés sont déjà jetés.

Une nouvelle explication des inégalités doit être avancée cependant. C'est l'apothéose du 1 % le plus riche dont parle Thomas Piketty et qui se détache du reste de la société. Mais ce phénomène a moins à voir avec la mondialisation qu'avec la financiarisation. Une petite élite a en réalité réussi à capter une rente, comme le montre pour la France les travaux d'Olivier Godechot (voir page 40)

La mondialisation peut-elle se poursuivre dans un contexte de crise écologique ?

D. C. : 

La question majeure que pose la mondialisation aujourd'hui, c'est en effet la question écologique. Le problème que la Chine représente pour le monde réside principalement dans l'encombrement de la planète et de l'écosystème, et la hausse du prix des matières premières. D'un point de vue comptable, il semble que l'on puisse dire que les bénéfices de la mondialisation ont été globalement positifs jusqu'à 2005-2006 en termes de pouvoir d'achat. Les classes laborieuses ont pu avoir accès à des biens manufacturés moins chers. Mais arrive un moment où ce bénéfice ne suffit plus à compenser la hausse du prix des matières premières. L'effet d'entraînement de la Chine sur l'économie mondiale, à l'heure où elle cherche un modèle de croissance plus autocentré, risque d'être beaucoup plus faible que son pouvoir de nuisance sur le prix des matières premières. C'est le vrai moment de bascule.

J. S. : 

A long terme, c'est vrai. Mais, dans l'immédiat, il faut prendre en compte la dimension financière des marchés de matières premières. A travers le jeu des marchés de dérivés, toutes les matières premières sont devenues des placements. Certains mouvements de hausse ne s'expliquent pas autrement. A partir de fin 2009, le prix du pétrole est reparti à la hausse, mais, dans le même temps, le stockage du pétrole a augmenté. La production était donc largement supérieure à la consommation. Il y a là quelque chose qui ne peut s'expliquer que par la dimension financière. L'idée de l'épuisement des ressources va jouer, mais à long terme. Dans l'immédiat, il faut mettre l'accent sur la dimension purement financière des marchés de matières premières.

D. C. : 

A partir du moment où on atteint le pic pétrolier, les commodities, et notamment le pétrole, cessent d'être un bien productible. Jusque-là, l'offre, la demande et le coût de fabrication déterminent le prix. A partir du pic pétrolier, on entre dans une situation de rareté, il y a une rente à se partager. Et c'est parce qu'il y rareté que le terrain est propice à la financiarisation.

J. S. : 

Je ne suis pas convaincu. Si le prix du pétrole s'installe de manière stable à 130 ou 140 dollars le baril, alors les pétroliers vous diront qu'on a des réserves mondiales pour environ deux cents ans. A 80 dollars le baril, les réserves seront épuisées en 2055 ou 2060. La question des réserves est dépendante du prix. Si on peut voir le prix du pétrole augmenter en même temps que le stockage, c'est parce qu'il y a aussi une question monétaire. A partir du moment où un doute assez radical porte sur la valeur du dollar, de l'euro et généralement sur les monnaies, tout le monde cherche d'autres supports capables de conserver la valeur. Dès la fin de 2007, les banques d'affaires voulaient se dégager des marchés monétaires sur lesquels elles avaient massivement investi pour aller vers autre chose, et notamment vers les matières premières. Ce processus a été accéléré par la crise financière de 2008 et est aujourd'hui absolument majeur. Bien sûr, on aura des problèmes d'épuisement des ressources à la fin du siècle. En même temps, chaque fois que les prix montent, on découvre de nouvelles réserves et de nouvelles formes d'utilisation.

Fondamentalement, aujourd'hui, la question que l'on doit se poser est celle de l'usage de ces ressources naturelles comme réserves de valeur, une fonction essentiellement financière qui entraîne une hausse des prix et favorise leur volatilité. C'est très grave, car on ne peut plus construire une politique de substitution en situation de très grande volatilité des prix.

Sommes-nous arrivés à un point où, comme le suggère un nombre croissant d'observateurs, il faudrait avoir recours à des solutions protectionnistes ?

J. S. : 

Oui, mais la question est de savoir comment. Il y a un protectionnisme de nature écologique, qui consiste à taxer les produits provenant de pays qui n'appliquent pas certaines réglementations. Se pose ensuite la question de la différence en matière de coût salarial. Peut-on induire une convergence vers le haut ? On pourrait imaginer des mesures protectionnistes qui soient associées, par des accords internationaux, à des mécanismes par lesquels les pays qui ont des droits de douane acceptent de rétrocéder ces recettes aux pays taxés pour financer la mise en place progressive de formes de protection sociale.

C'est ce que l'on pourrait appeler du protectionnisme altruiste :

" on va vous taxer jusqu'à ce que votre niveau de protection sociale soit à peu près équivalent au nôtre, tout en vous permettant, par des transferts financiers, de monter en puissance beaucoup plus rapidement. "

D. C. : 

Il y a eu un grand débat sur les excédents aberrants de la Chine qui sont montés à plus de 10 % du produit intérieur brut (PIB). La sous-évaluation du yuan a joué en la matière un rôle important. On ne peut s'entendre sur un système commercial, et accepter de voir les accords ruinés par des déséquilibres durables de la valeur des monnaies.

Mais le problème central est celui de l'instauration d'une gouvernance mondiale dans laquelle on puisse incorporer les différentes normes, qu'elles soient sociales ou environnementales. L'Organisation internationale du travail (OIT) produit des normes très précises sur les conditions de travail dans tel ou tel secteur. Il en faudrait l'équivalent en matière environnementale. Et toutes ces normes devraient pouvoir être incorporées dans un système global, dont l'Organisation mondiale du commerce (OMC), qui en serait solidairement responsable. Il ne faut pas oublier que le bien le plus précieux, dans la période actuelle, est le multilatéralisme. Sans institutions multilatérales fortes, on restera dans le chaos.


 

Pourquoi la mondialisation est réversible

Articles en rafale sur la mondialisation par la revue Alternative économique.

1.      La tentation de la " démondialisation "

2.      Pourquoi la mondialisation est réversible

3.      La mondialisation est-elle coupable ?


Extrait de : Pourquoi la mondialisation est réversible, Sandra Moatti, Alternatives Economiques n° 303 - juin 2011

L'intégration de l'économie mondiale a beaucoup progressé depuis trente ans, même si elle est moindre qu'on ne le croit souvent. Si la crise n'a pas interrompu le processus, plusieurs facteurs pourraient à l'avenir changer la donne. Le plus sérieux est politique.

La mondialisation est notre quotidien. Nos tee-shirts ont parcouru des milliers de kilomètres avant d'aboutir dans nos tiroirs, notre téléphone portable a traversé des dizaines de frontières et nous mangeons des pizzas couvertes de tomates chiliennes emballées au Maroc, achetées dans une chaîne de supermarchés française détenue par des actionnaires du monde entier…

Les chiffres révèlent à la fois l'ampleur et les limites du phénomène. Entre 1970 et 2007,

1.      les exportations mondiales ont progressé deux fois plus vite que la production,

2.      les entrées d'investissement direct étranger (IDE) environ cinq fois et les flux internationaux de capitaux [1] douze fois plus vite.

Cette formidable accélération doit beaucoup aux changements intervenus dans les infrastructures de la mondialisation :

a)      l'avènement des porte-conteneurs géants a permis de quadrupler le nombre de tonnes transportées par voie maritime (près de 90 % du volume du commerce mondial) entre 1970 et 2008.

b)      Dans le même temps, le fret aérien a été multiplié par treize et achemine désormais près de 40 % du commerce mondial en valeur.

c)      Les nouvelles technologies de l'information ont fait exploser les possibilités de transfert de données, tout en réduisant drastiquement les coûts de communication.

Les grandes firmes globales ont tiré pleinement parti de ces nouveaux paramètres de l'échange. Elles sont devenues, depuis la fin des années 1980, les acteurs d'une nouvelle division internationale du travail, organisant la mise en réseau d'unités de production réparties dans le monde entier, à différentes étapes d'une chaîne de valeur de plus en plus complexe.

Elles arbitrent ainsi en permanence entre les avantages comparatifs de chaque territoire, selon des critères de coûts mais aussi de qualité ou de délais, tout en bénéficiant des économies d'échelle liées à la mondialisation du marché.

Si l'iPod d'Apple agrège des composants et des contenus produits en Chine, au Japon, à Singapour, en Corée du Sud, en Thaïlande et aux Etats-Unis, c'est le même iPod qui est vendu dans le monde entier.

Les frontières persistent

La Terre n'est cependant pas aussi plate que l'affirmait l'éditorialiste du New York Times Thomas Friedman en 2006. Les frontières ont la vie dure, notamment celles de la langue et du droit. Les technologies n'abolissent pas les distances, souligne Pankaj Ghemawat, professeur de stratégie à Barcelone. Malgré la chute spectaculaire du coût des communications, les appels internationaux ne représentent que 2 % des appels téléphoniques. Et si près de 2 milliards de personnes ont désormais accès à Internet, seulement une connexion sur cinq ou six dépasse les frontières nationales. Sur le plan des migrations internationales, la mondialisation actuelle est bien plus timide que ne le fut celle du XIXe siècle.

La mondialisation économique elle-même a ses limites. Les investissements directs des firmes hors de leurs frontières ne représentent que 10 % environ des investissements. Et encore ce chiffre est-il probablement gonflé par les pratiques d'optimisation fiscale des firmes multinationales. Et si les exportations mondiales avoisinent les 30 % du produit intérieur brut (PIB), ce rapport est artificiellement gonflé par la nouvelle division internationale du travail : le même article produit dans des pays différents à différents stades de son élaboration est comptabilisé plusieurs fois dans les balances des paiements [2]. Un phénomène difficile à chiffrer, faute d'une comptabilité du commerce international en valeur ajoutée, mais qui explique en partie la forte croissance des échanges mondiaux depuis vingt-cinq ans.

Une mondialisation vulnérable

La crise de 2008 a montré tout à la fois l'intensité et la vulnérabilité de la mondialisation. La rapidité avec laquelle la crise s'est diffusée à partir de l'automne 2008 a mis en évidence l'interdépendance des économies, tandis que les principaux indicateurs de la mondialisation s'effondraient avec une brutalité surprenante. Les exportations mondiales ont chuté de 40 % entre octobre 2008 et juin 2009, soit beaucoup plus qu'après 1929. Les flux d'investissements directs étrangers ont quasiment diminué de moitié entre 2007 et 2009.

Le spectre de la crise des années 1930 a alors ressurgi pour rappeler que le processus de mondialisation est réversible. Pourtant, le repli protectionniste redouté par certains n'a pas eu lieu. Dès 2010, les échanges commerciaux ont repris de plus belle, retrouvant leur niveau d'avant la crise. Les flux internationaux de capitaux repartent également, quoiqu'à un rythme moyen plus modeste.

Si la crise n'a pas détricoté la mondialisation, elle a contribué à déplacer son centre de gravité, au détriment des vieux pays industrialisés, notamment de l'Europe.

Les exportations françaises ou allemandes n'avaient pas encore retrouvé fin 2010 leur niveau d'avant la crise. Représentant désormais 45 % des exportations mondiales, celles des pays émergents l'avaient allègrement dépassé, principalement du fait des échanges Sud-Sud.

Même contraste du côté des investissements directs à l'étranger : ceux des multinationales étrangères sur le sol européen ont continué de chuter en 2010, pour la troisième année consécutive, et ceux des multinationales européennes ont stagné.

En même temps, les pays émergents s'affirment non seulement comme terres d'accueil de ces investissements, dont ils reçoivent désormais la moitié des flux mondiaux, mais aussi comme investisseurs.

En 2010, 28 % des sorties d'investissements viennent des pays émergents, selon la Cnuced, contre 10 % en 2003, et 70 % de ces flux se dirigent vers d'autres pays du Sud. Rien de tout cela n'accrédite la thèse d'une " démondialisation " en marche, mais plutôt celle d'une marginalisation de l'Europe dans le jeu mondial.

L'échange a un coût

Trois paramètres pourraient cependant changer la donne.

1.      D'abord la hausse des coûts de transport.

Selon une étude de 2008 [3], un pétrole à 150 dollars le baril équivaudrait à une remontée des droits de douane à leur niveau moyen de 1970, faisant du transport la principale barrière à l'échange. La réalité est cependant plus complexe.

a)      Si le transport maritime représente en moyenne 4 % du prix final des biens manufacturés,

b)      cette proportion atteint 10 % à 20 % pour les matières premières agricoles,

c)      et jusqu'à 25 % ou 30 % pour les matières premières industrielles, rappelle Jane Korinek de l'OCDE.

C'est sur ces produits que l'impact du transport est le plus fort, mais c'est aussi là qu'il est le plus difficile de trouver des substituts aux importations.

En outre, l'énergie n'est qu'une composante des coûts de transport. Ceux-ci réagissent avant tout aux fluctuations de la demande face à des capacités rigides. " On ne construit pas un porte-conteneur ou un vraquier du jour au lendemain ", rappelle Jane Korinek. D'où l'alternance de périodes de sous-capacité où les coûts de transport s'envolent, comme entre 2003 et 2008, suivies de surcapacité où les prix s'effondrent, comme c'est le cas depuis 2008.

L'expérience des années qui ont précédé la crise conduit à relativiser l'impact des coûts de transport : ils ont triplé en moyenne entre 2003 et 2008, sans empêcher le trafic maritime de doubler sur la même période.

Les coûts de transport ne constituent d'ailleurs qu'un des paramètres de l'arbitrage complexe auquel se livrent les firmes dans leurs choix de localisation.

2.      Les délais de livraison, les risques de retard, la nécessité de maintenir des stocks, l'insatisfaction quant à la qualité de la production livrée sont d'autres coûts de l'échange international qui peuvent conduire à relocaliser certaines activités.

Les cas enregistrés récemment en France - celui du fabricant de ski Rossignol, de Geneviève Lethu dans le linge de maison ou encore de Meccano dans les jouets - restent relativement isolés.

3.      L’augmentation des salaires

Le phénomène serait plus significatif aux Etats-Unis, selon une étude récente du Boston Consulting Group (BCG). Après Caterpillar ou Ford, c'est maintenant General Motors qui investit sur le sol américain et prévoit d'y accroître ses effectifs. Selon le BCG, les avantages de la Chine en termes de coûts s'estompent rapidement : les salaires y auraient augmenté de près de 70 % entre 2005 et 2010, alors que les gains de productivité ralentissent et que la monnaie chinoise s'apprécie. A ce rythme, le coût du travail en Chine, qui représente aujourd'hui 31 % de celui des Etats-Unis, pourrait passer à 44 % en 2015, voire près de 70 % dans la région de Shanghai. Un écart qui rend le made in America plus compétitif.

Cette vision séduisante laisse toutefois sceptique.

D'abord, parce que le monde a encore des réserves de travail bon marché, ne serait-ce qu'en Chine même, dans les provinces de l'intérieur, ou dans des pays voisins comme le Vietnam.

En outre, pour les entreprises dont le critère principal de localisation n'est pas le coût du travail, mais la taille et le dynamisme du marché local, la progression du niveau de vie dans les grands pays émergents crée au contraire une incitation supplémentaire à délocaliser.

Enfin, la faiblesse du coût du travail n'est déjà plus, dans de nombreux domaines, le principal avantage comparatif de ces pays.

" Le géant taïwanais de l'électronique Foxconn, qui travaille pour Apple, Sony, Nokia, Dell et bien d'autres, a réussi à remonter la chaîne de valeur, de la fabrication jusqu'au design et à la recherche-développement ",

explique François Dousset, consultant en stratégie d'achat. L'entreprise s'est appropriée et a développé un savoir-faire productif que ses donneurs d'ordre ont perdu. Dans ce cas, la délocalisation est un aller sans retour.

Le joker protectionniste

Un dernier facteur pourrait s'avérer plus puissant que la hausse des coûts de transport ou le rééquilibrage des avantages comparatifs : la politique. En France, le " non " au référendum de 2005 exprimait déjà le refus d'une Europe perçue comme le cheval de Troie de la mondialisation. La vogue actuelle du thème de la démondialisation exprime la même demande de protection.

La tendance est la même ailleurs en Europe, à en juger par le succès des partis populistes dans les élections récentes. Et les gouvernements ont de plus en plus de mal à se mettre d'accord sur les règles du jeu.

Les négociations commerciales s'en ressentent. Le cycle de Doha achoppe sur la question de la réduction des droits de douane industriels. Les pays du Nord veulent rééquilibrer la relation commerciale avec les grands émergents et leur demandent de s'ouvrir davantage : ils considèrent que les protections dont ils bénéficient en tant que pays en voie de développement ne sont plus justifiées.

Le désir de protection s'exprime également à l'égard des investissements. La Cnuced, qui scrute les politiques des Etats en matière d'investissement directs étrangers, enregistre depuis une dizaine d'années une montée régulière des mesures visant à

" protéger les industries stratégiques, les ressources naturelles et la sécurité nationale ".

Quant aux capitaux courts et volatils qui viennent chercher des rendements à court terme, ils ne sont plus les bienvenus au Sud, comme en témoigne, entre autres, la taxe de 6 % instaurée par le Brésil sur les investissements de portefeuille des étrangers.

Un monde multipolaire instable

Ces quelques signaux témoignent d'une évaluation plus équilibrée que par le passé des bénéfices de l'ouverture commerciale et financière. Et même si de nouvelles barrières devaient être érigées à l'avenir, il faut en relativiser les conséquences. " Les politiques commerciales jouent un rôle relativement secondaire dans les déterminants de l'échange ", souligne Jean-Marc Siroën, professeur à Paris-Dauphine. Il rappelle que la montée des tarifs douaniers sur les importations agricoles dans les années 1890 s'est plutôt accompagnée d'une expansion du commerce mondial.Et c'est moins la montée du protectionnisme dans les années 1930 qu'il faut rendre responsable de la contraction des échanges que l'effondrement des prix et de la demande.

Plus inquiétant est l'enlisement des négociations multilatérales sur tous les terrains, de la préservation du climat à la stabilité des monnaies. Ou encore la perspective d'une compétition de plus en plus tendue pour l'accès aux ressources naturelles. Or, l'histoire rappelle combien il est difficile de maintenir un ordre économique stable en l'absence d'une puissance dominante. La Grande-Bretagne a joué ce rôle au XIXe siècle, les Etats-Unis dans le second XXe.

Alors que l'hégémonie américaine décline, comment le système géopolitique va-t-il s'adapter à l'ascension de la Chine, de l'Inde et des autres géants du monde émergent ?

L'avènement d'un monde multipolaire n'est pas synonyme de stabilité.


clip_image001[4] NOTES

  • (1) La somme des entrées de capitaux telle que mesurée par la balance des paiements.
  • (2) Voir " Cycle de Doha : la négociation s'est enlisée ", entretien avec Pascal Lamy, Alternatives Economiques n° 302, mai 2011, disponible dans nos archives en ligne.
  • (3) " Will Soaring Transport Costs Reverse Globalization ? ", CIBC World Markets Inc, 27 mai 2008

 

 

La tentation de la " démondialisation "

Trois articles en rafale sur les effets de la mondialisation dans l’Alternatives Économiques.

1.      La tentation de la " démondialisation "

2.      Pourquoi la mondialisation est réversible

3.      La mondialisation est-elle coupable ?

Enfin, ça commence à se réveiller !


Extrait de : La tentation de la " démondialisation " , Christian Chavagneux, Alternatives Économiques n° 303 - juin 2011

La crise des subprime a ravivé le débat, engagé bien avant 2008, sur les bienfaits supposés de la mondialisation. Et les critiques n'émanent plus seulement du mouvement altermondialiste. Etat des lieux.

La mondialisation est-elle allée trop loin ? " Lorsqu'il pose cette question en 1997, le moins que l'on puisse dire, c'est que l'économiste américain Dani Rodrik ne rencontre pas un grand écho. Il est vrai que l'époque est marquée par une internationalisation croissante des activités productives, commerciales et financières, le tout célébré par la théorie économique dominante comme l'arrivée d'une mondialisation heureuse qui va faire le bonheur de tous.

Quinze ans plus tard, la donne a changé. De plus en plus d'études soulignent que le bilan économique et social de la mondialisation n'est pas aussi positif que voulaient nous le faire croire ses thuriféraires. Faut-il alors " démondialiser " l'économie, selon une expression qui commence à s'imposer dans le débat d'idées ?

Oui, répondent les partisans du repli national, qui gagnent du terrain en Europe, notamment en France. Non, défendent les tenants d'une gouvernance mondiale, pour qui la création d'autorités politiques mondiales pourrait permettre de maîtriser la mondialisation et la mettre au service de tous. La première voie est suicidaire et potentiellement conflictuelle, la deuxième impraticable, affirment enfin ceux qui plaident pour une mondialisation modérée et qui acceptent l'ouverture mais seulement lorsqu'elle reste contrôlable par les Etats-nations, principaux lieux d'expression de la démocratie.

Bref, la mondialisation fait débat. C'était déjà le cas à la fin des années 1990 avec la naissance du mouvement altermondialiste.

Mais dorénavant, la discussion s'est installée au sein même des cercles économiques
qui la défendaient hier les yeux fermés.

Où sont les gains de la mondialisation financière ?

La mondialisation financière développe l'internationalisation de quatre types d'activités :

1.      l'intermédiation (la collecte de dépôts et la distribution de crédits),

2.      les placements (la recherche des meilleures opportunités de rendement pour l'épargne),

3.      la gestion des risques financiers (la capacité à se protéger ou à spéculer sur le risque)

4.      et l'investissement à l'étranger pour pénétrer un marché ou bénéficier de ses avantages comparatifs (terres disponibles, main-d'oeuvre bon marché ou bien formée…).

La crise des subprime - une distribution de crédits risqués sur un petit segment immobilier américain devenue crise planétaire - a montré combien les coûts de la course au rendement et d'une mauvaise gestion du risque pouvaient l'emporter sur les bénéfices éventuels. La crise a alors nourri une interrogation sur les vertus supposées de l'ouverture financière. Mais le débat avait déjà démarré bien des années auparavant.

Ainsi, dès 2003, le très libéral hebdomadaire britannique The Economist écrivait-il :

" Désastres financiers périodiques, crises de la dette, fuites de capitaux, crises de changes, faillites de banques, krachs boursiers…, c'est assez pour forcer un bon libéral à s'arrêter pour réfléchir. " 

De fait, certains économistes libéraux, et non des moindres, se sont arrêtés et le fruit de leurs réflexions a été sans appel :

la mondialisation financière comporte plus de coûts que d'avantages.

En 2003, c'est Kenneth Rogoff, alors économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), qui écrit qu'il n'y a aucun élément

" pour soutenir l'argument théorique selon lequel la mondialisation financière en soi permet d'obtenir des taux de croissance plus élevés". " Les risques de la mondialisation financière ont été sous-estimés et les gains surestimés",

renchérit en 2005 un rapport de la Banque mondiale dirigé par Roberto Zagha. Raghuram Rajan, lui aussi ancien économiste en chef du FMI, profite de la grande

Maurice Obstfeld

International Economics

 

Économie inernationale

 réunion annuelle des banquiers centraux à Jackson Hole, en août 2006, pour en rajouter : " Les pays en développement qui ont relativement plus recours aux capitaux étrangers n'ont pas crû plus vite sur le long terme et ont même crû moins vite. "

En 2008, c'est au tour de Maurice Obstfeld, l'un des spécialistes américains du sujet, de proposer un état des lieux de la littérature économique sur les effets de l'ouverture financière, dans lequel il souligne que "la démonstration concrète des gains de la mondialisation financière (…) s'est révélée difficile à prouver de manière définitive". Enfin, dans leur livre paru en 2009, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff montrent explicitement que les périodes de libéralisation financière nationale et internationale sont celles qui connaissent le plus de crises. Fermez le ban !

Les coûts de l'ouverture commerciale

Du côté du bilan du libre-échange commercial, c'est presque pire. Les partisans de l'ouverture soulignent qu'elle permet d'étendre à l'ensemble du monde les bienfaits de la division du travail, chaque pays produisant ce qu'il sait relativement mieux faire que les autres. De fait, la production de produits industriels bon marché par des centaines de millions de Chinois mal payés a largement contribué à la maîtrise de l'inflation au cours des dernières décennies.

Mais ces bénéfices s'accompagnent également de coûts importants. Au Sud, elle accroît la vulnérabilité des pays pauvres aux soubresauts de l'économie mondiale. Et les baisses des tarifs douaniers entraînées par les politiques de libéralisation se traduisent par un gros manque à gagner fiscal : on estime que pour 100 euros de recette fiscale perdus par la baisse des droits de douane, les pays riches arrivent à récupérer 99 euros par d'autres taxes, les pays à revenu moyen de l'ordre de 40 à 60 euros, et les pays pauvres entre 0 et 30 euros.

(Oui, sur le dos de la classe moyenne, Q.D.)

Au Nord, on s'inquiète aussi des conséquences de l'ouverture du commerce international sur l'emploi et les revenus. En 2007, l'économiste américain Paul Krugman avait fait sensation en retournant sa veste : alors qu'il affirmait jusque-là que les échanges avec les pays émergents avaient peu d'impact sur les inégalités, il écrit désormais qu'avec l'arrivée de géants comme la Chine,

"il n'est plus sans risque, comme cela l'était il y a douze ans, de dire que les effets du commerce sur la répartition des revenus dans les pays riches sont assez mineurs. On peut maintenant affirmer qu'ils sont plutôt importants et ne font que s'accroître. "

En France, une première étude de l'Insee parue en 2005 conclut à une perte de 13 500 emplois par an entre 1995 et 2001 du fait de la mondialisation. En 2010, une nouvelle étude du même institut monte le bilan à 36 000 emplois perdus par an entre 2000 et 2005. Certes, c'est toujours quatorze fois moins que l'impact des gains de productivité réalisés par les entreprises [1], mais la facture pèse sur le débat politique.

Enfin, sur le plan théorique, l'économiste américain Paul Samuelson, dont les écrits avaient beaucoup fait pour promouvoir l'idée que les sociétés gagnaient toujours à s'ouvrir, surprend tout le monde en publiant en 2004 un article dans lequel il démontre que: lorsqu'un pays riche échange avec un pays pauvre et que ce dernier devient très efficace dans la production des biens qu'il avait l'habitude d'acheter au pays riche, ce dernier s'appauvrit. Un tel scénario a-t-il des chances de se réaliser ?

" La réponse à cette question est bien évidemment : oui ", affirme Samuelson, rappelant entre autres exemples historiques que " l'hégémonie de l'industrie victorienne a été mise en cause par l'irruption des entrepreneurs "yankee" après 1850".

L'évolution actuelle de la Chine (industrie) et de l'Inde (services) fait craindre que nous ne subissions le même sort.

Le mirage de la gouvernance mondiale

The Globalization Paradox

Un tel bilan, pour le moins mitigé, a de quoi nourrir le débat politique sur la mondialisation, et pas seulement à l'extrême droite ou dans les rangs de la gauche radicale. Les termes en ont été posés de manière intéressante dans un livre récent par l'économiste américain Dani Rodrik [2]. Pour lui, on ne peut avoir à la fois une hypermondialisation (*) , des Etats-nations, qui conservent un espace national de décisions politiques, et la démocratie.

Si l'on accepte des Etats inscrits dans une mondialisation toujours plus poussée, alors leurs décisions ne consisteront plus qu'à vouloir attirer les entreprises et l'épargne mondiale au détriment de la préférence démocratique pour la protection des emplois, des revenus, de la stabilité financière, de l'Etat-providence, etc. C'est la tentation d'un monde ultralibéral telle qu'elle s'est exprimée à partir des années 1990 et jusqu'au début des années 2000. Mais elle fait désormais de moins en moins recette.

Si l'on accepte l'hypermondialisation et que l'on veut néanmoins la démocratie, il faut alors abandonner l'Etat-nation et passer à la gouvernance mondiale pour bâtir une autorité politique publique qui soit de même niveau que celle des marchés. Outre que cette perspective reste encore très chimérique, cette voie n'enchante guère Rodrik.

Le dilemne de Rodrik

La diversité des pays est à ses yeux trop grande pour arriver à établir des normes communes. Le risque est de ne s'entendre que sur un plus petit dénominateur commun. L'Américain ne manque pas à cet égard de souligner les difficultés de la construction européenne. De plus, un pouvoir politique éloigné des préoccupations nationales peut craindre pour sa légitimité :

si les riches ou les universitaires se sentent facilement citoyens du monde, c'est beaucoup moins vrai pour le reste de la population.

Enfin, pour Randall Germain, professeur à l'université de Carleton, au Canada, et spécialiste de régulation financière, l'efficacité demande de la proximité : d'une part, seules les banques centrales nationales ont la capacité d'agir au plus près des besoins des établissements en cas de crise et, d'autre part, le niveau de taxation des banques ou bien les effets redistributifs des politiques d'aide à la finance en cas de problème ne peuvent faire l'objet que de débats politiques internes [3].

Un modèle à inventer

Conclusion : si l'on souhaite conserver l'Etat-nation et la démocratie, il faut refuser l'hypermondialisation. Dani Rodrik plaide ainsi pour une mondialisation modérée, encadrée par une coopération internationale, comme après la Seconde Guerre mondiale, dont l'objectif est de mettre en place des feux de signalisation permettant aux différents modèles économiques nationaux de ne pas se heurter.

Chaque gouvernement doit en effet être libre de suivre ses propres politiques économiques et de les protéger quand il recueille un assentiment populaire, y compris en mettant des barrières aux frontières.

Un protectionnisme raisonné et raisonnable

 

Si aucune limite n’est posée, ce qui va arriver peut d’ores et déjà être annoncé: une augmentation de la destruction d’emplois, une croissance dramatique du chômage non seulement dans l’industrie, mais tout autant dans l’agriculture et les services.

 

Extrait de : La mondialisation néolibérale est le problème, pas la solution. Mais il est interdit de le dire...,

 

“Contre les tabous indiscutés”, par Maurice Allais, prix Nobel d’économie

En France, un économiste comme Roger Guesnerie, professeur d'économie au Collège de France, appelle par exemple depuis plusieurs années à dépasser "le paradigme de l'échange entre nations mutuellement avantageux" pour instaurer un "mieux de commerce", qui reste à définir mais qui serait fondé sur la recherche de "concessions - mieux vaut-il peut-être ne pas les appeler "protections" - mutuellement consenties et mutuellement avantageuses " [4].

Une taxe sur les déséquilibres salariaux peut s'imposer rapidement

 

Une taxe sur les produits visant à rééquilibrer les écarts de salaires entre les différents pays pourrait s'implanter en quelques années. Selon lui, la situation est si urgente que plusieurs pays pourraient s'y rallier rapidement. Voyez, en vidéo, les explications de M. Jarislowsky.

 

Extrait de : Stephen Jarislowsky : une taxe sur les déséquilibres salariaux peut s'imposer rapidement

Mais qui nous dit que cette vision pacifiquement négociée d'une mondialisation maîtrisée pourrait l'emporter ?

Les partisans d'un repli national gagnent du terrain en Europe et en France. Du Front national à l'économiste Jacques Sapir en passant par Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Todd, Arnaud Montebourg et d'autres, chacun avec sa sensibilité et ses engagements, tous verraient d'un bon oeil le retrait de la mondialisation. Les coûts économiques et politiques d'une telle promotion de la souveraineté économique nationale en font une voie dangereuse [5], mais qui semble gagner du terrain politique.

The Great Transformation

Dans son célèbre livre La grande transformation, Karl Polanyi nous avait prévenus : les périodes de libéralisme économique fou suscitent toujours un contre-mouvement en faveur d'un contrôle des marchés. Et c'est tant mieux. Mais, prévenait le professeur de Columbia, " cette évolution peut se produire de toutes sortes de manière", autoritaire aussi bien que démocratique, dans la paix comme dans la guerre. Ayant vécu une période de fermeture organisée conjointement par le collectivisme, le fascisme et le national-socialisme, il savait de quoi il parlait. Face au bilan mitigé de la mondialisation et à la tentation du repli sur soi, serons-nous capables d'inventer un modèle de mondialisation modérée qui préserve la paix, la démocratie et la coopération internationale ? C'est le défi historique de ce début du XXIe siècle.


clip_image011 NOTES

  • (1) Voir " Mondialisation : les pertes d'emplois réévaluées ", Alternatives Economiques n° 293, juillet-août 2010, disponible dans nos archives en ligne.
  • (2) The Globalization Paradox. Democracy and the Future of the World Economy, Norton & Company, 2011.
  • (3) Voir la présentation de son livre. p. 84.
  • (4) Voir son article dans L'Economie politique n° 31, juillet 2006, disponible dans nos archives en ligne.
  • (5) Voir " Front national : la grande illusion ", Alternatives Economiques n° 302, mai 2011, disponible dans nos archives en ligne