L'entreprise, trop importante pour être laissée aux actionnaires

Il est grand temps que l'on arrête de croire que la mondialisation débridée est la solution miracle.

Car, l’exécution de cette idéologie économique et quasi-religion pour certains, présentent trois vices de forme, de plus, elle est basée toute sur une fausse prémisse principale.

La multinationale ne travaille pas dans l’intérêt des pays d’origine, mais pour maximiser le profit à court terme pour satisfaire l’avidité des actionnaires.

A.      Trois comportements désastreux pour les pays d’origine.

1.      Ils font du chantage fiscal face aux pays d’origine ou tout simplement de l’évasion fiscale

2.      Ils font du chantage salarial face aux employés d’origines, ce qui est du simple dumping social.

3.      Il transfère la production et la rechercher & développement dans les pays émergents, car les coûts sont nettement moindres. Exemple, Apple emplois environ 40,000 américains, mais emplois plus d'un million de personnes dans les pays émergents, conséquence, le produit ne coûte pas cher, mais vous n’avez plus de ‘jobs, ou vous devenez de plus en plus pauvres entre-temps.

A.      Conséquences pour les pays d’origine.

1.      Les salaires de la classe moyenne diminuent et certains s’approchent de plus en plus du seuil de pauvreté et la précarité devient plutôt un standard qu’une exception.

2.      Les recettes fiscales des pays d’origine diminuent sur le plan des entreprises et doivent être compensées sur le plan individuel, qui les rend encore plus pauvres.

Donc, certains discours commencent à apparaître dans les médias sur l’échec de la mondialisation basé sur la maximisation du profit, sans voir les conséquences des coûts sociaux d’une telle doctrine.

Quelques carnets sur ce sujet, bonne lecture !


Extrait de : L'entreprise, trop importante pour être laissée aux actionnaires !, Philippe Frémeaux, Alternatives Economiques n° 310 - février 2012

La " corporate governance " a produit des effets désastreux. Il est temps de penser une nouvelle forme d'entreprise qui associe toutes les parties prenantes et tienne compte des conséquences sociales et écologiques de son activité.

Depuis maintenant plusieurs décennies, la théorie de la corporate governance s'est imposée comme principe de gestion des grandes entreprises.

En résumé : les managers doivent servir d'abord les intérêts des actionnaires, légitimes propriétaires des entreprises. En espérant, en bonne logique libérale, que tout le monde bénéficiera, au final, de cette pression exercée sur les dirigeants, censée inciter les entreprises à devenir plus efficaces, à produire des biens et des services mieux adaptés à la demande…

Quarante ans ont passé et ces théories, appliquées notamment au monde de la finance, ont conduit aux résultats catastrophiques que nous connaissons aujourd'hui. Au-delà des risques excessifs pris par le secteur financier, elles ont justifié également un vaste mouvement de restructuration-délocalisation du tissu industriel, facteur d'appauvrissement des pays industrialisés. Elles ont aussi favorisé l'adoption, par les entreprises, de stratégies court-termistes qui ont freiné leur développement et ont profité au final aux entreprises de pays, notamment asiatiques, qui ne suivent absolument pas ces principes de gouvernance.

Les actionnaires prennent le pouvoir

Au cours des décennies antérieures, jusqu'au tournant des années 1970, le dirigeant d'une grande entreprise était à la fois le chef et un membre d'une bureaucratie produisant de manière coopérative des richesses. Il était choisi avant tout en raison de sa compétence technique et de son talent d'organisateur. Son action s'inscrivait dans le temps long. Au point de privilégier surtout la reproduction de la structure, comme James Burnham l'avait analysé dans The Managerial Revolution en 1941 [1]. Une thèse reprise vingt ans plus tard par John Kenneth Galbraith dans Le nouvel Etat industriel et, en France, par Raymond Aron dans ses fameuses Dix-huit leçons sur la société industrielle.

Dès 1932, dans The modern Corporation and Private Property, Adolf Berle et Gardiner Means avaient souligné que les managers à la tête des grandes firmes industrielles détenaient désormais le véritable pouvoir économique, du fait de la dispersion de l'actionnariat, mais aussi et surtout de la compétence qui est la leur. De là à considérer qu'ils ne servaient pas les intérêts des actionnaires, il n'y avait qu'un pas. Il sera franchi par les tenants de la corporate governance pour lesquels cet ouvrage jouera un rôle fondateur pour justifier que les dirigeants doivent être désormais réduits au statut de simple mandataire des actionnaires, ou de leurs représentants, au nom du plein exercice du droit de propriété.

Cette prise de pouvoir par les actionnaires accompagne notamment la montée en puissance des fonds de pension et des autres investisseurs institutionnels, qui résulte de la financiarisation croissante du patrimoine des ménages. Durant les Trente Glorieuses, le salariat s'est en effet développé rapidement dans les pays industrialisés, tout en cessant de rassembler principalement des " prolétaires " : les salariés se sont mis à dégager eux aussi de l'épargne, qui a été de plus en plus souvent placée sous forme de titres financiers. Cette épargne financière a progressivement cessé d'être gérée en direct par les personnes physiques pour être confiée à des acteurs spécialisés. Et ceux-ci se sont mis à faire pression sur les dirigeants d'entreprise pour qu'ils privilégient désormais la rémunération de leurs actionnaires.

Cette évolution a contraint les dirigeants d'entreprise, pour conserver leur poste, à passer beaucoup de temps à se justifier auprès des investisseurs au lieu de se consacrer à d'autres tâches plus utiles. Mais elle leur a aussi permis, en accord avec les gestionnaires des fonds censés les contrôler, de s'enrichir de manière spectaculaire en accédant à des rémunérations faramineuses, corrélées aux profits et aux plus-values dégagés, au nom de la nécessaire incitation à coller aux intérêts des actionnaires. Ce n'est pas le moindre paradoxe de la corporate governance qu'on ait vu les rémunérations des dirigeants augmenter au moment même où les performances globales de l'économie, en termes de croissance, étaient en train de diminuer fortement.

Et, de fait, on peut se poser la question de savoir si la défense des droits des actionnaires n'a pas surtout été un moyen, pour les dirigeants comme pour les gestionnaires de fonds, de justifier la croissance exponentielle de leurs propres revenus.

Le repli sur le métier de base

Cette pression a en tout cas amené les entreprises à adopter des stratégies de " repli sur le métier de base " à compter des années 1980. Dans un contexte de faible croissance, les consultants en stratégie ont incité de nombreuses entreprises de forme conglomérale (*) ou intégrées verticalement (*) à se défaire des activités qui pouvaient être revendues avec profit à des concurrents généralement plus soucieux de gagner des parts de marché que de développer les activités rachetées.

Cette logique de spécialisation a parfois permis d'accroître la taille des entreprises sur chaque segment et d'améliorer leur productivité. Mais elle les a aussi fragilisées en s'inscrivant dans une logique patrimoniale court-termiste peu favorable à la croissance globale de l'économie et à l'innovation.

De nombreuses entreprises se sont repliées sur ce qu'elles savaient très bien faire, avec une forte profitabilité, au prix de la cession ou de la fermeture de filiales et de divisions qui, pour être moins rentables à l'instant , auraient nourri dans le futur leur potentiel de croissance en élargissant leur palette de compétences et de savoir-faire.

Ce qui aurait pu leur assurer une plus grande mobilité stratégique en période de changement technologique rapide.

Exemple pratique: Rio-Tinto Alcan, se départissant des usines moins performantes d’Alcan, car ils n’atteignent pas un profit de 30 à 40 % comparativement à la simple extraction de fer, ou le prix du fer est maintenu par un oligopole entre Rio-Tinto et BHP.

Cette décision permettra à Rio Tinto Alcan de se concentrer sur sa stratégie visant à accroître la valeur de ses actifs de catégorie supérieure et de grande qualité ainsi qu'à améliorer ses résultats financiers. (1)

Cette tendance malthusienne propre à la corporate governance explique sans doute pourquoi elle n'est guère en vogue dans les pays émergents à croissance rapide. Bien au contraire, les entreprises de ces pays suivent des stratégies inspirées du capitalisme managérial ; elles privilégient le développement interne et n'hésitent pas à s'engager dans des logiques de diversification et d'intégration verticale, comme l'illustrent les chaebol coréens. D'ailleurs, y compris dans nos vieux pays industriels, certaines firmes ont su résister à la pression ambiante, en maintenant un portefeuille de produits diversifié et des stratégies de long terme, tout en satisfaisant leurs actionnaires. C'est notamment le cas de Saint-Gobain ou de General Electric, cette dernière firme ayant pâti toutefois de ses aventures dans la finance.

Mauvais pour les salariés et l'investissement

Au final, la corporate governance a-t-elle au moins réellement enrichi les actionnaires ? Ce n'est même pas sûr.

·         Elle n'a sans aucun doute pas été favorable aux salariés, victimes de la précarité engendrée par les restructurations et les délocalisations imposées au nom de la création de valeur pour l'actionnaire.

·         La faible croissance et le chômage de masse qu'elle a provoqués ont fait le reste, en diminuant le rapport de force du travail face au capital.

Reste que le compromis antérieur, s'il apportait plus de sécurité aux salariés, n'était pas non plus nécessairement défavorable aux actionnaires, dès lors que la croissance était au rendez-vous.

Certes, la part des profits distribuée sous forme de dividendes était moindre et les salariés recevaient eux aussi une part du gâteau en voyant leurs revenus progresser au rythme de la productivité.

·        Mais, dans le même temps, les profits non distribués étaient en grande partie réinvestis dans l'entreprise, assurant l'enrichissement à long terme de ses actionnaires.

·        Tandis qu'aujourd'hui, l'ampleur des dividendes versés immédiatement prive l'entreprise de capacités d'investissement et de développement, (un argument qui mérite notre attention.)

Comme, en outre, le crédit était relativement bon marché et l'inflation plus forte, on observait un transfert de richesses des banques vers les entreprises non financières. A l'inverse aujourd'hui, les profits se concentrent dans la finance. On voit même des entreprises utiliser une part significative de leur cash pour racheter leurs propres actions, faute de savoir où l'investir de manière jugée suffisamment rentable à court terme : 5,9 milliards d'euros ont été ainsi dépensés par les seules entreprises du CAC 40 en France en 2010 ! Ne sachant pas comment créer de nouvelles richesses, les entreprises réduisent leur capital pour répartir le gâteau de leurs profits en un nombre moindre de parts.

Exacte, même comportement pour Microsoft, Apple, Google, ils font tous de l’intense lobbying pour rapatrier des trilliards de profits non imposés, pour tenter de les redistribuer aux actionnaires, mais malheureusement, ça ne fait pas plus d’emplois aux Américains.

U.S. multinationals want a one-year tax break to bring profits earned overseas back home. And they're hiring lots of former congressional staffers to lobby for them U.S. multinationals like Pfizer, Cisco, and Apple have parked more than $1.3 trillion in profit overseas, avoiding federal income taxes.

They did little direct hiring or domestic investment with the cash, according to several independent studies.

Instead they used it largely for stock repurchases. Multinationals liked that just fine, and they’re now using former congressional staffers—lots of them—to lobby their old bosses for a second break. (1)

Plus malthusien que moi… Comment peut-on rémunérer aussi royalement des managers qui sont autant à court d'idées ?

Inventer de nouvelles règles

Il est donc urgent de modifier les règles du jeu. On ne reviendra pas au passé. La gouvernance des Trente Glorieuses a correspondu à un moment particulier de l'histoire. La croissance était d'autant plus forte, notamment en Europe, que nos pays étant en situation de reconstruction, de rattrapage, à la manière des pays émergents d'aujourd'hui.

L'enjeu est désormais d'inventer une économie de marché capable de retrouver une vision du long terme, en s'adaptant à un monde où les richesses seront évaluées différemment, où les coûts écologiques seront internalisés (*) .

Il faudra pour cela imposer de nouvelles normes et règles, bien au-delà des démarches volontaires des entreprises en termes de responsabilité sociale et environnementale.

Il faut inventer une nouvelle forme d'entreprise qui rompe avec la dictature de la recherche de la valeur pour l'actionnaire, comme le suggèrent Blanche Segrestin et Armand Hatchuel . L'enjeu est d'associer l'ensemble des parties prenantes, c'est-à-dire ceux (salariés, mais aussi fournisseurs, clients, riverains…) qui, du fait des risques qu'ils prennent, ont un intérêt de long terme dans la bonne marche de telle ou telle entreprise. Cela afin qu'elles inscrivent leur action dans la durée et satisfassent les préoccupations de ces parties prenantes, tant sur le plan économique (obtenir un revenu par son travail, valoriser son épargne en l'investissant) que sociétal (produire des biens et des services sans détruire la planète).

L'économie sociale et solidaire, parce qu'elle n'a pas pour objet premier de maximiser son résultat et parce qu'elle se veut démocratique dans sa gouvernance, témoigne de l'existence d'alternatives, même si son exemplarité demeure limitée . D'autres pays industrialisés, comme l'Allemagne, ont maintenu des modèles de gouvernance d'entreprise, très différents de la corporate gouvernance, qui contribuent de façon significative à leur succès industriel actuel . Reste à définir à quel niveau il est pertinent et possible d'agir pour instituer ces nouvelles normes de gouvernance, et ce qui doit relever d'une démarche volontaire.

* Conglomérat : groupe constitué d'entreprises aux activités diversifiées et non liées.

* Intégration verticale : consiste, pour une entreprise, à être présente à tous les stades d'une filière, de la production à la distribution.

* Coûts écologiques internalisés : prise en compte au niveau de l'entreprise du coût écologique engendré par son activité afin de rétablir la vérité des prix.